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[Background] Armées du 9e Âge : livre complet Guerriers des Dieux Sombres


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p.52

 

Autel de guerre

 

Tu sais qui je suis, Inquisiteur. Les serments que j'ai brisés et la foi que j'ai abandonnée. Mais laisse-moi te dire ce que tu ne sais pas.

 

Nous étions cinq cents à quitter Ullsberg pour aller renforcer les garnisons des Flambeaux. Des templiers, dirigés par frère Vikesthol et moi-même, resplendissants dans notre armure polie, à la tête d'une colonne de troupes princières : une vision de gloire, pleine de zèle. Seuls six d'entre nous sommes revenus.

 

Notre moral tint bon pendant les longs mois où nous montions la garde à la forteresse de Mespelbrünn. Nous étions fiers ; je crois que nous nous fîmes complaisants.

 

Ils frappèrent au plus fort de l'hiver. Nos patrouilles avaient été rappelées à cause du mauvais temps. La neige était épaisse ; la nuit, des brumes glacées imprégnaient la moindre fibre de nos êtres. Le premier signe d'avertissement fut le battement des tambours, lourd de présage dans le brouillard épais. Frère Vikesthol rassembla les templiers et partit en éclaireur, malgré l'objection appuyée du commandant de la forteresse, un maréchal expérimenté du nom de Von Hodenstandt. Ils ne revinrent pas. Nous entendîmes le fracas de la bataille à travers la brume froide. Il ne fallut pas longtemps avant que le tintement de l'acier et les cris des mourants ne fussent remplacés par un bruit bien plus sinistre : celui des marteaux, des scies, et le sourd mugissement des bêtes de somme.

 

Le brouillard se dissipant, il nous révéla un vaste camp au pied de notre forteresse. Au cours des jours qui suivirent, nos ennemis lancèrent de violents assauts sur nos murs. Jour après jour, de grandes bêtes, des barbares hurlants et des rangs ordonnés de Guerriers avançaient sur nous. Ils furent repoussés par un déluge de plomb et d'artillerie, tandis que l'abominable sorcellerie de leurs chefs était vaincue par les saintes écritures sculptées le long de nos remparts. Les pertes de l'adversaire étaient considérables, car l'arsenal de Mespelbrünn était un des plus formidables de cette marche sauvage. La plaine devant nos portes n'était plus qu'un océan de corps gisants et de neige tachée de sang. Mais nos ennemis ne paraissaient pas s'en soucier le moins du monde.

 

Chaque jour, tandis que nos adversaires battus regagnaient leur camp en claudiquant, une étrange structure était amenée sur les lieux du carnage. Von Hodenstandt et moi-même n'y prêtâmes guère attention : il ne s'agissait que d'une plateforme sommaire, juchée sur le dos de deux bêtes de somme mutantes, grossièrement barbouillée de symboles païens, le tout surmonté d'un brasero et d'un fanatique psalmodiant sa mélopée. Bien entendu, nous comprenions qu'il s'agissait d'un objet religieux, mais nous n'avions aucune idée de son véritable pouvoir.

 

Ce curieux assemblage se déplaçait lentement parmi les morts et les mourants, accompagné d'une petite escorte de disciples en robe, qui marmonnaient des incantations en balançant des encensoirs aux effluves écœurants. Ils s'arrêtaient régulièrement pour trancher la gorge des Guerriers tombés au combat (morts ou blessés) et badigeonner de leur sang les flancs de cet autel portable. Il me sembla – mais cela aurait pu n'avoir été qu'une illusion – qu'à chaque fois, la flamme du brasero au sommet de la plateforme se faisait un peu plus vive.

 

Malgré mon inquiétude, Von Hodenstandt refusa de gaspiller ses balles et sa poudre pour tirer sur cette cible isolée et distante.

 

Deux semaines plus tard, un changement se produisit. Après une nouvelle attaque féroce, les barbares se replièrent hors de portée de notre artillerie et furent regroupés par leurs chefs, qui leur imposèrent un semblant de discipline. Les Guerriers en armure se mirent en rangs sur leur flanc, impassibles. Alors furent entonnés les chants. L'autel fut transporté au devant de leur armée, directement face aux portes de la forteresse. À ma grande horreur, je vis à travers ma lunette la silhouette sanguinolente de frère Vikesthol qui se débattait là, enchaînée à l'avant de l'engin.

 

Nous observâmes, impuissants, le fanatique sanguinaire danser, beugler ses incantations et tailladant un Vikesthol qui se convulsait. Nos pires craintes se matérialisèrent lorsque de sombres nuages miroitants commencèrent à s'amonceler, telle une tempête fantasmagorique venue du nord. Les minutes passant, ces nuages formèrent une tornade tourbillonnante. Le phénomène gagna en ampleur, pour atteindre son point culminant avec la mort brutale de frère Vikesthol. Presque immédiatement, un vent surnaturel divisa les nuages, et notre destin nous fut révélé.

 

Là où les nuages s'étaient trouvés, s'ouvrait à présent une sorte de portail : une fenêtre béante sur le royaume des horreurs primordiales. Sa surface était parcourue d'ondes, comme celle d'un lac, et, au-delà, on distinguait une ombre sur l'arrière-plan multicolore, comme une silhouette, la simple suggestion d'une forme immense, flottant dans cet éther comme un monstre des profondeurs. Un écho terrible, contre nature tonna à travers la plaine ; il me sembla que c'était là le rire d'un dieu malveillant. Et tout à coup, un éclair de feu ensorcelé bondit de ce portail pour envelopper de son halo le prêtre fou de l'autel. L'armée des barbares rugit de plaisir en voyant ce moine déchu se tourner à présent vers notre garnison. Étincelant de pouvoir, il libéra une fantastique tempête de flammes démoniaques sur les portes de la forteresse, qui volèrent en éclats.

 

Le reste, Inquisiteur, est très confus dans mon souvenir. La horde hurlante se rua en avant, tout aussi enhardie par l'intervention de son dieu que nous en étions atterrés. Je restais comme paralysé, contemplant, les bras ballants, ces païens massacrer tous ceux qui se trouvaient sur leur route, mon attention partagée entre leur violente liesse et l'apparition qui ondulait toujours dans le ciel.

 

Je me réveillai deux jours plus tard, émergeant d'une pile de cadavres, pour contempler une scène sortie tout droit de l'Enfer. Je ne peux décrire l'horreur de ce spectacle : les restes mutilés de ceux que j'avais jadis appelés amis ; ceux qui, abandonnés par leurs dieux, avaient été laissés mourir de froid dans la steppe glacée, loin de leur foyer. Nos ennemis avaient poursuivi leur route, et Mespelbrünn n'était plus qu'un charnier, ses murailles polluées de symboles impies et de gribouillages primitifs.

 

J'entends toujours leurs cris quand je ferme les yeux. J'entends toujours cette mélopée, les rares fois où je parviens à m'endormir. Peut-être est-ce là le châtiment pour mon échec, qui sait ? Tout ce que je sais est qu'en épargnant ma vie, Sunna m'a condamné à toute une vie de souffrance. Et pour cela, je la hais à jamais.

 

Témoignage du prélat défroqué Nicolas Ungers

Edited by Ghiznuk
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  • 2 weeks later...

p.54

 

Chef barbare

 

C'est un vrai miracle que nous soyons parvenus à garder la tête sur les épaules dans ces maudites jungles par-delà le Grand océan. Lorsque j'y repense aujourd'hui, bien des années plus tard, j'aperçois encore le chef ucayali, en même temps que me remontent au nez les effluves des cœurs humains carbonisés. Notre guide avait fait de son mieux pour expliquer à ce seigneur à la peau de bronze que nous ne désirions que passer à travers ses terres pour explorer les ruines sauriennes plus au sud, mais nos prières et nos cadeaux ne l'avaient point ému.
 
Quelque chose dans son allure rappelait les rois barbares des âges lointains. La grossièreté de son accoutrement entièrement composé d'os, de plumes et de peaux de fauves tachetées tranchait avec la puissance de son intellect, révélée par l'éclat de ses yeux noisette. Les innombrables cicatrices qui couvraient son corps en disaient long sur son expérience, de même que le lourd gourdin garni de lames d'obsidienne qui reposait sur son épaule. Je n'avais aucun désir de me mesurer à pareil adversaire. Il n'y avait aucun profit à en tirer.
 
Sur un simple signe de la tête de la part de leur chef, les dizaines d'indigènes qui l'entouraient fondirent sur nous. Avant même que nous n'eûmes pu réagir, les lances étaient abaissées, les flèches encochées, les masses levées, et ils s'étaient emparés du pauvre Guido. Le vieux vétéran hurla comme un loup acculé tandis qu'ils le traînaient devant l'âtre. Puis il se tut. Le chef lui enfonça dans le torse sa lame en bronze émoussé pour en extraire le cœur encore palpitant, qu'il jeta dans les flammes. Paralysé par l'horreur, je m'attendais à ce que les autres barbares se saisissent également de nous. Mais tous leurs regards étaient tournés vers le chef, leurs visages montrant une expression de fierté, de désir et d'envie.
 
Comme j'hésitais à tirer mon épée, il s'approcha de moi avec l'élégance d'un félin en chasse, affichant un sourire reptilien empli d'une joie insolite. Avec un soin tout artistique, il étala le sang sur mon propre torse pour y dessiner un symbole inconnu. Le lendemain, lorsque nous fouillerions les ruines, la faveur des dieux serait sur nous. Jamais dans ma vie je ne me suis senti si misérable. 
 

– Capitaine Andrea Barbiano, De l'art du métier, 948 A.S.

 

***

 

« Viens, inquisiteur ! Allume ton brasier, enflamme le bûcher pour la Vierge solaire !

Que ma chair grésillante emplisse les narines de la déesse de leur doux arôme sacrificiel !

Je suis fils d'Åskland, enfant de l'éclair en chaîne ; je connais de nombreux dieux.

Ils sont ce qu'ils sont : les renier est folie, leur faire confiance l'est doublement !

J'ai ravagé les côtes orageuses de Silexie jusqu'à la côte voilée de brumes de vos terres, sous le regard de sombres rapaces des profondeurs du vide, et bien que tu m'en accuses, je ne recherche point leurs récompenses au-delà des portes de la mort.

Je vis pour le goût de la viande rouge, pour les louanges chantées par les skalds, pour l'étreinte torride d'une fille de taverne et pour l'exaltation que seuls les feux du combat peuvent procurer.

De savoir qui des dieux a raison ou a tort, je laisse cela aux érudits et aux prêtres.

Tant que mon cœur battra je ravagerai, tant que je ravagerai je tuerai, et tant que je tuerai je serai heureux, et si je dois mourir alors tel est mon destin !

Mets donc terme à cette farce, ô clerc à la robe écarlate, car je n'ai nul temps à consacrer à tes pairs. Puissent les flammes me consumer au nom de Notre-Dame des batailles et sa caresse d'or être ma rétribution.

ALLUME MAINTENANT TON BÛCHER, ET SOIS MAUDIT ! »

 

– Extrait du dernier acte de La Chute du roi des corsaires, par Liam Tremblelance 

 

***

 

p.55

 

Harald Vidarsonn, guerrier à la main cruelle,

Son cœur assoiffé de batailles,

Sa hache moissonnait une récolte de sang,

Sa maison débordait de butins.

 

Harald Vidarsonn, hersir des Hrodgarlings,

Il ravagea les sept côtes,

Il brisa les trois rois,

Lui qui saccagea Miklagard.

 

Harald Vidarsonn, Né-du-kraken,

Tel l'océan était-il,

La force d'un léviathan,

La fureur de la tempête hivernale.

 

Ici gît-il, jugé par les dieux !

 

– Inscription trouvée sur une pierre runique du tertre de Fornhaugr

 

 

Edited by Ghiznuk
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p.56

 

Barbares

 

J'avais passé une semaine extrêmement instructive parmi les nomades hakims de Taphrie occidentale ; le moment était venu de faire mes adieux à ces hôtes si généreux. Leur culture a beau, comme celle de nombreux autres peuples « barbares », être perçue comme désorganisée et laxiste par les nations dites « civilisées », j'ai trouvé pour le moins rafraîchissant leur mode de vie moins strict et leur liberté de mœurs. L'heure du départ étant arrivé, ils me suppliaient, malgré mes protestations, d'accepter la viande et le lait qu'ils m'offraient à titre de provisions pour mon voyage, lorsque tout à coup un cri résonna : « Ghabar ! » Un nuage de poussière s'élevait effectivement à l'horizon. Une troupe en provenance du sud.

 

Ils étaient plus de cent hommes à cheval – une rareté dans le désert –, armés de lances et d'arcs. Au vu de la couleur de leur peau, d'un noir de jais, et de l'étrangeté de leur langue, je supposai qu'ils étaient des Koghinans, les soldats d'un immense et mystérieux empire de Taphrie, réputé disposer de plus de richesses que tous les rois de Vétie réunis, en raison du commerce qu'il fait de l'or et du sel. Ces hommes étaient bien équipés, et j'ai appris qu'ils ont pour habitude d'enduire leurs armes de poisons mortels.

 

La cheffe des Hakims, imposante matrone, partit à leur rencontre. Elle fit signe à ses hommes de rengainer leurs sabres, lesquels auraient été parfaitement inutiles face à cette force supérieure en nombre et mieux armée. Le commandant des Koghis mit pied à terre et marcha droit sur elle. Après s'être dévisagés pendant un moment, il lui cracha droit au visage. Elle demeura parfaitement immobile.

 

Les soldats se répandirent à travers le camp, repoussant les Hakims comme du bétail. Ils furent pris d'une vive agitation en pénétrant dans la tente sacrée. Ils y avaient en effet découvert les reliques sacrées de la tribu, lesquelles, aux côtés des antiques divinités des peuples du désert, comprenaient également des fétiches plus récents portant la marque des Dieux Sombres.

 

Une dame richement vêtue vint inspecter l'endroit. Je la soupçonnai tout de suite d'être une magicienne, ce qui fut confirmé au moment où, ouvrant grand les bras, elle invoqua le feu des sables du désert pour qu'il consumât la tente.

 

Les Hakims hurlèrent de terreur, mais une fois de plus, un ordre impérieux de leur matriarche retint leur main. Un d'entre eux, refusant de se soumettre, s'élança en criant sur la magicienne, cimeterre en avant. Je n'oublierai jamais l'angoisse dans son regard lorsqu'il tomba, transpercé de flèches dès le premier pas.

 

Mais les malheurs n'étaient pas finis. Avant de s'en aller, les Koghis s'emparèrent des enfants de la tribu. Onze d'entre eux furent capturés. J'observai la rage, bien que maîtrisée, bouillonner sur le visage de la matriarche. Une rage qui se mua rapidement en action. Au cours des jours qui suivirent, elle se concerta avec d'autres tribus. Bientôt, elle partit vers le sud, à la tête d'une large force de guerriers à dos de chameau. Il me fallait décidément voir comment tout ceci allait finir. Je reçus l'autorisation de les accompagner dans leur expédition.

 

En peu de temps, les Hakims atteignirent un avant-poste koghinan et le submergèrent de leur puissante cavalerie, aidés par l'élément de surprise. Ces gens, comme toutes ces cultures marginales que nous qualifions de « barbares », ont par nature une forte stature, rendue nécessaire par leur environnement. La magicienne fut découverte tapie dans la case d'un des chefs et abattue par la matriarche elle-même, laquelle avait pris soin de se munir d'un vieux talisman légué par ses ancêtres pour se protéger du feu mystique invoqué par sa rivale. Les enfants aussi furent retrouvés, leurs chaînes brisées. Quelques jours de plus, et il aurait été trop tard pour les sauver d'une vie d'esclavage dans les mines de sel.

 

En vérité, de tels épisodes font à présent partie de la vie quotidienne des Hakims et des autres nomades du désert. Ils savaient que cette petite victoire entraînerait forcément de nouvelles représailles. Ils sont d'ailleurs tout aussi fortement accablés par les Qassaris au nord. Les deux civilisations qui bordent le désert de part et d'autre craignent et détestent autant l'une que l'autre les Hakims et leur nouvelle religion. Leurs anciennes oasis, si importantes pour la navigation à travers le désert, sont à présent devenues des forteresses qassaries qui leur en interdisent l'accès, ce qui ne fait qu'empirer la situation. Tout comme c'est le cas pour de nombreux autres peuples repoussés aux confins des grandes nations du monde, leur adoption du culte des Dieux Sombres est avant tout le fruit du désespoir.

 

Ces nouvelles croyances sont d'ailleurs renforcées par le mythe qui se répand actuellement à travers les tribus d'une « Cité perdue du désert », une terre promise où les Dieux Sombres procureraient à leurs adorateurs à la fois d'abondantes ressources et le pouvoir de vaincre leurs ennemis. Les érudits considèrent depuis longtemps cette légende d'une ville du désert comme étant dénuée de tout fondement réaliste. Mais je sais que lorsque je quittai les Hakims au lendemain de leur attaque, je vis leurs yeux s'écarquiller de stupeur tandis que, dans le lointain, se dessinaient les contours d'une force de Guerriers vêtus de lourdes armures, avançant dans la chaleur miroitante.

 

Extrait de Chronologie des nations étrangères, par Hudhayfa ud-Dîn

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p.58

 

Flagelleurs

 

J'ai connu de nombreux ennemis au cours de ma vie de capitaine. Vous me demandez de nommer les plus effroyables d'entre eux ? Je répondrai que ce sont ceux qui nous attaquèrent sur la route de Varnavat, une ville côtière du sud du Sagarika.

 

Nous escortions nos marchands et leurs familles, comme d'habitude. Le mot « terreur » est trop faible pour décrire leur tactique. Plus rapides que les âmes des damnés, hurlant comme des bêtes, barbes longues, cheveux rouges, montures épouvantables, leur nature cruelle se reflétait dans leurs yeux… Ils n'étaient pas portés par des chevaux, mais par des créatures de tous types. Certaines avaient deux pattes, d'autres quatre, d'autres six…

 

Ce n'est pas pour rien que les indigènes les surnomment « rakshas », les diables. N'importe quelle monture leur convient, pourvu qu'elle soit capable de susciter la peur dans le cœur de leurs victimes.

 

Ils lacéraient sans merci les têtes, les bras, les jambes ; ils battaient même les femmes et les enfants, tirant du plaisir de leurs cris d'agonie. Ils surgissaient des ombres, attaquaient et s'évanouissaient comme un coup de tonnerre, avec le silence qui le suit. Une célébration de fierté et de terreur, un cauchemar fugace. Un rituel pour les Dieux Sombres.

 

Malatesta da Pontefreddo, commandant mercenaire

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p.59

 

Molosses de guerre

 

Votre Excellence,

 

Beaucoup de choses ont changé au cours de cette semaine. Une grande menace pour la Mère-Patrie a émergé des Désolations.

 

Le petit matin m'avait trouvé accompagnant une de nos patrouilles régulières qui longent la marge des Désolations. Tandis que mes compagnons et moi gravissions le flanc d'une crête rocheuse, nous fûmes assaillis par les odeurs et les sons d'un camp. Nous mîmes pied à terre pour couvrir les derniers mètres en rampant. Une vision de cauchemar nous attendait au fond de la vallée. La horde qui y était assemblée excédait tout ce que j'avais jamais pu voir ou imaginer. C'était comme si les Désolations toutes entières s'étaient vidées d'un coup.

 

Un vaste camp s'étalait en-dessous de nous : des centaines de Guerriers, des dizaines d'étendards claquant dans le vent, des bêtes de toutes sortes rôdant parmi les tentes et les feux. Au milieu de tout ceci, un chatoiement bleu saisit et mon cœur et ma gorge. Un coup d'œil jeté dans la longue-vue confirma ma plus grande crainte : Shiva était là, donnant des ordres de son air impérieux, son front orné d'un bandeau d'or.

 

J'hésitai, ce qui me fit perdre un temps précieux. Je cherchais à me convaincre que rester plus longtemps me permettrait de récolter des renseignements, quand en réalité, mon attention était entièrement accaparée par ma femme. Cette transe fut brutalement interrompue par les grognements qui se firent entendre tout autour de nous : nous nous trouvâmes face à une dizaine d'énormes molosses à la fourrure noire, montrant les crocs et hérissant l'échine. Derrière nous, le galop de chevaux se faisait entendre dans le lointain : nous tirâmes nos armes. Quelques instants plus tard, nous étions plongés dans la mêlée. Cinq d'entre mes hommes furent jetés à bas, tandis que la plupart de ces chiens gisaient avec eux.

 

Ceux qui restaient reculèrent quelque peu, l'air toujours aussi féroce, prêts à attaquer à nouveau. J'étanchai le sang qui coulait d'une estafilade sur mon bras gauche. Au dernier moment, alors que je me préparais à bondir, une voix rêche rappela les créatures. Shiva contemplait la scène, juchée sur un puissant destrier noir, son visage arborant un sourire cruel et un air appréciateur. Elle ordonna à ses Guerriers de nous ramener au camp. Il semblait que mon destin serait pire que celui de servir de pâture à ses chiens.

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  • 2 weeks later...

p.60

 

Feldrak ancestral

 

Plein d'appréhension, je fus traîné jusqu'au centre du camp. De mes hommes, il ne restait plus que Sonine. Je tentai de lui offrir le réconfort que je pouvais, mais mes quelques paroles, croassées tant bien que mal, sonnèrent creux à mes oreilles. Ces horribles chiens continuaient à nous épier, leurs yeux fixés sur nous. J'étais certain que la seule chose qui leur manquait pour nous croquer était un ordre de Shiva.

 

Elle les rappela à ses pieds d'une commande ferme, tout en nous laissant avec nos ravisseurs. Alors que je l'observais s'éloigner, une main gantée de fer m'attrapa par la nuque et me projeta au sol. Épargné par les babines baveuses de nos assaillants canins et délivré de la tentation de ma femme, je revins peu à peu à moi. Je pris un moment pour étudier mes environs, n'oubliant pas que, dans le cas peu probable où je parviendrais à m'enfuir, je devais être prêt à rapporter tout ce que j'aurais appris.

 

Tout autour étaient plantées des tentes groupées autour des feux, de sorte à former des enceintes séparées, avec en leur centre une bannière. Chacune d'entre elles portait clairement la marque d'un des Dieux Sombres. Non seulement Savar, celui qui m'avait dérobé la dévotion de mon épouse, mais aussi Kuulima, Vanadra… cinq au moins des Sept étaient représentés, fait pour le moins inhabituel. Il y avait là de nombreux Guerriers, mais aussi toutes sortes de créatures des Désolations.

 

Des karkadans déambulaient pesamment entre les camps, portant avec une aisance indifférente caparaçon comme cavalier. De sombres montures piétinaient et renâclaient, impatientes de se remettre en route. D'agiles ombres chasseresses se frayaient un chemin à travers le plus étroit des passages, s'écoulant pour ainsi dire dans un murmure. Des barbares se rassemblaient en nombre inimaginable, bruyants et turbulents, leurs armes retentissant les unes contre les autres dans une clameur d'énergie difficilement contenue. Cette horde avait été assemblée pour un objectif bien défini, cela me semblait évident. Sans cela, aucune alliance aussi agressive n'aurait pu tenir aussi longtemps.

 

Il y avait là d'autres créatures que je ne reconnus pas, ou que je ne connaissais que par les légendes. J'aperçus de nouveaux quelques-unes de ces bêtes affligées semblables à celles que j'avais affrontées naguère. Des chimères, un grand autel de bataille, des chars de toutes les formes. Au centre de tout ceci, près de la tente ornée de l'étendard personnel de Shiva, était tapie la créature la plus imposante jamais vue : un dragon. Des écailles noires et rouge foncé ornaient son corps ; il était recroquevillé, comme prêt à bondir à tout moment. Nous fûmes déposés à quelques dix toises de lui ; sa tête se balança dans notre direction. Mon cœur battait à tout rompre face à ses yeux dorés, avec leur pupille verticale noire, qui nous fixaient comme un chat fixe une souris.

 

Sonine et moi fûmes abandonnés à notre terreur, blottis l'un contre l'autre. Les blessures de Sonine étaient plus graves que les miennes : il ne pouvait qu'à peine se tenir assis, et râlait pendant que je pansais ses plaies. Si l'idée d'une évasion m'était venue à l'esprit, c'était en vain. Même le plus petit de nos gestes ramenait sur nous les yeux du drac, tandis qu'une myriade de Guerriers se rassemblaient non loin.

 

Nous restâmes assis là, dos à dos sous le regard vigilant du dragon. Pendant ce temps, j'aperçus un visage pour ainsi dire familier. Le heaume cabossé et fendu du seigneur Ghul ornait la pointe de l'étendard de Shiva. Un bien piètre réconfort, peut-être, mais je ne pus m'empêcher de me réjouir de sa chute.

 

Notre tourment se prolongea la plus grande partie de la journée, jusqu'à ce que les circonstances changeassent finalement, et ce, non pour le meilleur. Un des gardes de ma femme vint trouver Sonine. Mes protestations ne m'apportèrent rien d'autre qu'un coup qui me fit mordre la poussière ; je sentis un œil se gonfler. Les cris de Sonine résonnèrent de l'intérieur de la tente de Shiva ; ses souffrances m'arrachèrent un haut-le-cœur. Lorsque son corps sans vie fut tiré de la tente, il fut jeté en pâture au dragon. Je me souviendrai jusqu'à ma mort du craquement de ses os.

 

Mon propre rendez-vous avec le destin approchait. Je fus rudement redressé et déposé dans la tente, enfin seul avec la femme que j'avais jadis aimée. Shiva me considéra avec un mélange de mépris et, peut-être, de respect. Mon propre cœur était vide, toute émotion chassée par la mort épouvantable de Sonine. Néanmoins, je ressentis une excitation inattendue en entendant mon nom prononcé par ces lèvres pour la première fois depuis des années : « Ilarion. Tu n'aurais pas dû venir. »

 

« C'est toi qui est venue, rétorquai-je. Tu savais que je te trouverais. Tout comme lorsque je te faisais la cour. » À cela, elle sourit, une expression presque amicale. L'absurdité de cette comparaison avait vaincu même l'ambiance tragique du moment ; j'eus un petit rire. Mais aussi vite qu'elle était venu, sa bonne humeur l'abandonna, et son expression hautaine revint sur son visage à la beauté immuable.

 

« Je ne peux te laisser partir. Même si je le voulais, une telle faiblesse… ne fait plus partie de celle que je suis. » Je sentis qu'elle avait été sur le point de dire autre chose ; mais quoiqu'il en fût, je reconnus l'intensité de sa détermination. Tout comme son père, elle avait toujours été animée par une force formidable, même avant qu'elle ne se vouât aux Guerriers. Je me préparai mentalement, sachant que la fin était proche.

 

D'un bref cri, elle appela deux Guerriers, portant divers instruments cruellement barbelés. Ils dégoulinaient encore de sang frais ; leurs propriétaires avaient l'air avides d'en verser encore plus. Je me précipitai pour attraper un chandelier de fer, décidé à me battre jusqu'au bout. Curieusement, je remarquai comme un hochement de la tête approbateur de la part de Shiva. Face à la mort, je m'abreuvais du moindre détail de son visage tout en m'apprêtant à me défendre, espérant les contraindre à me tuer rapidement.

 

Ce moment fut soudainement interrompu par un rugissement titanesque qui fit vaciller la terre. Le son était assourdissant. Je m'attendis à voir le sol se fendre dans une sorte de cataclysme. Toute autre pensée oubliée, Shiva ouvrit grand les battants de la tente pour révéler une scène de cauchemar. Traversant l'armée à grand fracas, en droite ligne depuis une montagne avoisinante, s'avançait une créature de légende : un feldrak ancestral. Toute son attention semblait concentrée sur un point à l'intérieur du camp, ignorant toute autre chose sur son chemin.

 

Les feldraks ne sont pas inconnus de ceux qui, comme moi, connaissent les Désolations. Gigantesques créatures écailleuses dotées de six membres épais, ils sont comme des centaures qui auraient subi quelque horrible mutation magique. Les fables qui entourent ces êtres font état d'un lien avec les dragons, et d'une haine – capable de rivaliser avec la rancune des nains – pour tout ce qui possède des ailes. Si j'eus autrefois douté de la véracité de ces récits, j'en suis aujourd'hui convaincu.

 

Il était extrêmement imposant, non seulement en raison de sa taille, mais aussi du fait que la moindre partie de son corps paraissait faite de muscle. Tout comme le cheval dépasse l'homme en hauteur, celui-ci était bien plus grand que n'importe quel autre feldrak que j'aie jamais rencontré. Toute sa silhouette était protégée par des écailles aussi épaisses que des plaques d'armure, au point où pratiquement nulle chair nue ne s'offrait à l'épée. Un audacieux Guerrier tenta bien de le retenir, mais il fut broyé d'un revers de sa longue queue, remarquablement adroite.

 

Il se tailla un chemin à travers le camp, menaçant de ses griffes longues d'un pied et d'une grande masse sans doute apte à fracasser les murs d'une forteresse. Son visage était moins expressif que celui des autres dracs de son espèce, plus bestial et primitif que celui de ceux que j'ai pu croiser. Des membranes reliaient ses bras à son corps, un peu à la manière dont sont faites les ailes des chauves-souris.

 

Éparpillant Guerriers, destriers et même karkadans, le monstrueux feldrak plongea avec une vitesse surprenante sur le cou du dragon. Au cours des brefs moments durant lesquels ces deux titans luttèrent pour la suprématie, régna une ambiance de fin du monde.


Mu par le désespoir, le dragon poussa un cri strident et, se tortillant, se libéra de l'emprise de la créature, avant de vomir un jet de flammes étincelantes. Je me sentis moi-même englouti par la chaleur ; je vis l'air ondoyer ; mais tout ceci, apparemment, n'eut pour autre résultat que de fâcher davantage l'Ancêtre. Rugissant de rage et de douleur, son poitrail rougit, et son propre feu se déversa sur le malheureux dragon, qui se débattit en tous sens, submergé par la conflagration écarlate. Un horrifiant craquement se fit entendre : une de ses ailes ployait sous la poigne du feldrak. Un instant plus tard, le dragon se retrouvait cloué au sol entre les jambes puissantes de son adversaire. Sa résistance fut brève : le feldrak leva haut sa masse, et l'abattit puissamment sur le crâne du dragon, qui éclata sous l'impact.

 

Un silence abasourdi s'étendait sur le camp, uniquement brisé par un sourd ronflement, celui de la bête triomphante qui se gaussait, en dépit des profondes marques sanguinolentes creusées par les griffes du dragon. Mais sa joie s'effaça lentement lorsque Shiva se dressa devant le monstre, pas le moins du monde intimidée ni par sa taille, ni par le sang draconien qui inondait le sol tout autour. L'arme à la main, elle était majestueuse – et condamnée. Car qui donc aurait pu s'opposer à pareille force ?

 

Comprenant que je n'aurais sans doute pas de deuxième chance, je me faufilai derrière la tente, tournant le dos à mon épouse et à ses Guerriers assemblés. Même le son du clairon, j'en suis convaincu, n'aurait pu détourner leur attention du duel qui se préparait entre leur meneuse et le monstre. Personne ne me remarqua partir. Faisant un détour pour éviter les molosses, à présent tenus en laisse, j'avançai prudemment, sans me retourner une seule fois. Enfin parvenu à la lisière du camp, je m'élançai tout droit. J'entendais derrière moi une grande clameur et le fracas de l'acier, des cris d'encouragement et les vibrations de l'impact.

 

Ce n'est qu'une fois revenu sur la crête rocheuse que je me permis de jeter un dernier coup d'œil à travers ma longue-vue. Je vis le feldrak, épuisé mais l'air satisfait, arborant de nouvelles plaies ouvertes, tandis que l'armure de Shiva était déchirée d'une profonde entaille. Ils paraissaient être en train de converser – le sourd grondement des paroles du monstre me parvenait même de là où je me trouvais. Avec un dernier signe de tête entendu, l'Ancêtre se retourna et, à grandes enjambées, vint se poster à l'orée du camp. Shiva brandit son épée vers le ciel, et un tonnerre d'acclamations s'éleva.

 

Stupéfait, clignant des yeux comme pour dissiper un mirage, je me forçai à fuir. La situation étant devenue d'autant plus critique, mon rôle de messager était plus crucial que jamais. La Volskaïa devait être informée ; la Mère-Patrie ne pouvait être laissée sans protection. Je priai que mon absence ne fût pas notée avant que je ne retrouvasse nos montures, et que jamais je ne fusse à nouveau confronté à un feldrak ancestral.

 

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p.64

 

Feldraks

 
Vous avez dit avoir remarqué, lors de notre dernière conversation, que quelque chose me tracassait. Je ne pouvais pas en parler – je n'en ai jamais fait mention à qui que ce soit –, mais je me suis dit que peut-être, je pourrais le coucher par écrit après vous avoir laissé. Il s'agit d'une grave affaire, telle qu'elle pèse comme des chaînes sur mon âme.

Avant notre première rencontre, je voyageais le long de la côte de Silexie. J'étais paresseux et prodigue – vous diriez de moi que je le suis toujours – et vraiment malhabile. J'étais mal payé, et encore plus mal traité. Je vivais d'un ancrage à l'autre. Je me souviens vous avoir narré le naufrage de l'Étoile du matin, et que je fus porté par la mer sur les Îles brisées. Mais je ne vous ai jamais raconté ce qui s'y était passé.

Nous fûmes capturés par les indigènes. De vrais sauvages : teints clairs comme basanés, vieux comme jeunes, tous adoraient les Dieux Sombres. Je les pris tout d'abord pour des fous, bien que je fisse de mon mieux pour m'intégrer. Ce n'est que plus tard que je réalisai qu'ils détenaient un véritable pouvoir.

Mais ils en voulaient encore plus. À présent que je faisais partie de leur clan, ils m'emmenèrent avec eux pour une expédition jusqu'à l'île la plus proche, où vivait une tribu de ces dracs déchus que l'on nomme « feldraks ». Nous hissâmes notre pirogue sur la plage avant de nous enfoncer dans les terres. Le rivage était parsemé d'ossements de grandes créatures marines, autant de signes dont le pressentiment nous suivit tandis que nous cheminions en direction du camp des dracs.

Mon sang se glaça lorsque je les vis pour la première fois. Ils étaient énormes, chacun aussi grand qu'une maison. Leurs corps trapus étaient reptiliens, avec quatre pattes massives. Mais au-dessus de leurs pattes avant dépassait un torse imposant, comme celui d'un géant écailleux. Leurs têtes ressemblaient à celles des ogres. Leurs gros bras robustes, dont on dit qu'ils étaient autrefois des ailes, se terminaient par des mains griffues. Ils vivaient dans des maisons de la taille d'un château, à moitié enfouies dans le sol de la jungle, leurs toits inclinés construits à partir de troncs d'arbre entiers.

Nous fûmes introduits chez leur ancienne. Il s'agissait d'une dracque particulièrement colossale, dont la hutte était érigée contre les falaises qui surplombaient leur camp. Elle releva la tête en nous entendant descendre le couloir qui menait à son antre souterrain. Derrière elle, éclairée par de grands brasiers taillés dans la roche, on distinguait une mosaïque composée de milliers d'ossements, associés aux formidables défenses des léviathans qui s'étaient échoués sur le rivage. Elle dépeignait le héros plus puissant de leur race, juché au-dessus d'un amoncellement de toutes sortes de créatures ailées.

Face à ce tableau, je me remémorai les légendes qui courent sur ces dracs dans les ports de la côte orientale de l'Océan. Des récits faisant état des Désolations et autres lieux corrompus par la magie, d'où surgissent les feldraks pour chasser tout ce qui vole. Ceci corroborait la rumeur selon laquelle ils seraient les descendants des dragons, pour qui la capacité de voler est une mémoire ancestrale qui ne provoque plus en eux qu'une rage aveugle vis-à-vis de ce qu'ils ont perdu.

L'ancienne écouta les suppliques de notre tribu, les soupesa, mais se dit peu intéressée par le cadeau que nous lui offrions. Son peuple ne se joindrait à nous que si nous lui prouvions tout d'abord notre valeur en les assistant au combat contre les harpies d'une île voisine. Notre chef aboya son assentiment d'un ton qui trahissait son impatience.

Nous ramâmes jusqu'à cette île, qui servait de site de nidification aux harpies des environs, les dracs nageant à nos côtés. Les harpies font leurs nids dans les grottes des falaises ; les dracs ne peuvent les attraper en plein vol, et leurs terriers sont trop petits pour qu'ils puissent s'y faufiler. À la faveur de la nuit, nous disposâmes des filets à la sortie des cavernes avant d'attendre l'aube. Dès les premières lueurs du jour, nous descendîmes dans le dédale des tunnels afin d'en débusquer les harpies. Ces créatures, redoutables sur le champ de bataille, font de bien piètres combattantes dans les lieux confinés.

S'ensuivit une scène de chaos. Piégées par les filets que nous avions tendus, les harpies furent canalisées droit dans les bras des dracs. Un grand nombre d'entre elles voletaient en cercle dans la galerie centrale, tandis que d'autres tentaient de lacérer les filets de leurs griffes. J'en vis une se diriger vers l'ancienne. Elle fit une feinte vers la droite pour partir à gauche, mais l'ancienne fut la plus rapide : elle la saisit au vol.

Je ne sais pas vraiment à quoi je m'étais attendu de sa part, mais sitôt qu'elle se fut emparée de la harpie, elle se mit à trembler ostensiblement. Elle la retint entre trois griffes de la main gauche, ses tendons crispés sous ses écailles, cependant que son autre main restait suspendue, hésitante.

Puis elle se mit à lui tordre les ailes. Je ne sais comment décrire cette scène épouvantable. Imaginez un monstre de la taille d'une maison, en train de torturer de la sorte un être de votre taille. Le sang. Le bris des os. Je rendis tripes et boyaux. Je me souillai. Je m'enfuis. Je me jetai dans la mer. J'espérai mourir.


Tous les océans du monde ne suffiront pas à me purger de ce péché.

– Lettre trouvée dans la correspondance d'Arnaud Fischer, envoyée par son ami, Jacob Summer

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p.66

 

Chimère


Affaire « L'Empire contre Sgt Ekkehard Metzmann », procès-verbal de la cour martiale impériale, 962 A.S.


Moi et mes hommes, on était en patrouille, le long de la chaussée Nord-Est, en direction de Vollergrad et de la frontière. On était douze au total. On était avec ce jeune lieutenant, Krakov, c'était sa toute première mission de commandement, d'après ce que j'ai compris.

Pour être honnête, aucun de nous ne voulait vraiment être là. Vous savez comment c'est, messire. Le temps était affreux : un brouillard si épais qu'on ne voyait guère plus loin qu'à quelque mètres devant nous, avec une pluie qui nous détrempait jusqu'aux os. On avait été sur la route depuis une bonne semaine, c'est vous dire si on était impatients d'arriver à l'auberge à Gozlouf.

C'est à peu près à mi-chemin entre Sélouf et Gozlouf qu'on est tombés sur eux, même si je ne pourrais pas vous certifier indibutablement où que c'était exactement, n'est-ce pas, à cause de ce foutu brouillard – si vous voulez bien me passer l'expression, messire. Comprenez-moi bien, messire, j'en ai déjà vu des choses sur les champs de bataille. Mais jamais rien de tel, ça non. À en juger par les chariots, ça devait s'être agi d'une caravane de marchands, mais d'où, je ne saurais pas vous dire. Il n'en restait pas assez, voyez-vous. Les caravanes sont généralement fortement armées dans le pays, attendu les bandits et tout et tout ; je ne pense pas que celle-là eusse fait exception. De toute façon, la première observation qui me frappa fut un cri de Jans. Le pauvre diable avait tiré la courte paille pour faire l'éclaireur ce jour-là. Quand il arriva, on eusse dit que le petit corniaud avait fait dans son froc, si vous voudrez bien m'excuser mon franc parler, messire.

On s'est d'abord dit que ç'avait dû être des bandits, puisque certains chariots étaient brûlés, d'autres saccagés, comme si quelqu'un y avait fouillé après quelque chose. Mais les cadavres… Oh, bon sang… J'en ai encore des cauchemars. Nous en avons évalué leur nombre à treize en tout, mais c'est difficile d'en être rassuré. Leurs bras, leurs jambes, avaient été littéralement démembrés. Certains morceaux étaient d'ailleurs dispersés de façon plutôt éloignée, et le lieutenant ne voulait pas qu'on s'écarte de trop loin, au cas si ceux qui avaient fait ça auraient encore été là.

Donc on a rassemblé les restes humains qu'on a pu, et le lieutenant Krakov nous a commandé de creuser une tombe pour eux au bord de la route. On n'avait pas vraiment rien d'autre à faire, n'est-ce pas ? Notre pisteur, Heinrich, au considérant de la taille des empreintes qu'il a trouvées, a affirmé que ç'aurait dû avoir été causé par quelque chose de gros, mais sans pouvoir authentifier exactement ce que de quoi il en retournait. Il jura qu'il n'y avait aucune empreinte qui quittait le lieu, et avec le brouillard, impossible d'y aller voir. Finalement, le lieutenant nous a ordonnés de poursuivre l'itinéraire, tout en renvoyant le caporal Ashton dans la direction d'où laquelle que nous étions venus, avec instruction d'informer le relais le plus proche de la présente attaque.

Nous atteignâmes Gozlouf juste avant la tombée de la nuit, pour nous ravitaillasser à l'Oie gaillarde. Le brouillard commençait à peine à se lever au moment où on a laissé les chevaux à l'écurie. J'ai ordonné à Frantz, Peter et Neuman de bouchonner et d'alimenter les montures pendant que le reste de notre escadron se chargeait bravement du repas et de la boisson. Je pense bien qu'on l'avait tous bien mérité, surtout Jans. Son teint était toujours blanc comme drap. Le lieutenant est parti superviser l'entretien des chevaux, vu qu'il disait qu'il ne pouvait pas se reposer tant que toutes les tâches n'allaient pas être terminées.

Une heure plus tard, on a perçu un grand fracas, suivi d'un grand tumulte au-dehors. J'ai d'abord pensé que quelqu'un avait renversé un chariot, mais c'est alors que je l'ai entendu : un rugissement qui ne ressemblait à aucun bruit que j'ai jamais entendu dans ma vie. Un cri qui glaçait l'échine, messire. On a attrapé nos armes et on a couru dehors, prêts – enfin, façon de dire, au considérant de ce qui s'ensuiva – à confronter l'antagoniste qui avait pénétré dans le village.

Vous voyez, messire, j'ai combattu beaucoup d'ennemis toutes ces années de mon service. Des humains, des orques, des ogres… et même des morts ! Mais je jure devant Sunna que ce que j'ai vu et entendu, je n'avais jamais vu et entendu quelque chose comme ce qui est survenu devant nous à l'extérieur. Appelez ça comme vous voudrez, c'était un truc dément, comme si un fou avait pris plusieurs animaux pour les refondre en une même forme horrible. C'était de taille comparable à celle d'un griffon, et je le jure par Sunna, messire, il avait non pas une, mais trois têtes : une tête de lion, une de dragon, et, tenez-vous bien, une tête de bouc. Je sais que ça vous paraîtra pour le moins insolite, mais c'est justement ça qui m'a le plus choqué : toute cette folie et cette haine dans le regard de cet inoffensif animal de ferme, ça ne faisait que souligner encore plus à quel point que ça n'était pas naturel. Ses flancs étaient recouverts d'écailles. Et il avait des ailes comme celles d'une chauve-souris, messire. Et sur son dos, se tenait une femme, vêtue d'une armure de plate écarlate, avec un heaume intégral et des gantelets de noir.

Les hommes de l'écurie étaient déjà sur la place. J'ai vu Neuman à travers la foule paniquée faire feu de son pistolet sur le monstre. Mais en quelques secondes, voyez-vous ça, la blessure s'était refermée ! Pendant qu'il s'affairait à recharger, la créature, rapide comme l'éclair, s'est retournée et a bondi sur lui. Elle a perforé son plastron et l'a tout déchiré comme si ç'aurait été du papier. Frantz et Peters ont tenté de le sauver, en frappant la bête à coups d'épée, qui n'ont fait que ricocher sur ses écailles. Elle les a balayés d'un coup de queue, qui les a envoyés valser par terre dans une mare de sang.

Le lieutenant, paix à son âme, en brave imbécile qu'il était, si vous voulez bien me passer l'expression, messire, il a tiré son joujou brillant qui lui servait de sabre, poussa un cri de défi et a chargé la bête tête la première. Il n'a pas fait trois pas. La tête de dragon a ouvert la bouche pour lui cracher dessus un jet de flammes qui l'a rôti dans son armure. Je dois avouer, messire, que ses hurlements me glacent encore le sang aujourd'hui. Mais la cavalière, pendant ce temps… Elle restait là, en train d'appeler quelqu'un. Je ne peux présumer de ce qu'il s'avérait, mais je suis sûr que c'était un nom qu'elle répétait. Je crois bien qu'elle était à la recherche de quelqu'un. Elle n'a même pas tiré son arme. Non pas qu'elle en ait eu besoin, n'est-ce pas, messire ? Elle restait là, assise sur sa monture, lui laissant tout le loisir de nous déchiqueter ainsi que les villageois.

Pendouillez-moi si vous le voulez, messire, mais qu'aurais-je dû faire selon vous ? Nous avons tout essayé, par Sunna, mais rien ne pouvait la blesser. Quoi d'autre eusse-t-il fallu faire ? Permettez-moi d'affronter n'importe quel ennemi mortel. Mais ça ? Une pure bizarrerie, une pure férocité, qui nous a fait perdre tous nos moyens. Jans a jeté son épée et a pris la fuite. Heinrich l'a suivi. Je ne crois pas qu'ils s'en soient tirés. Et les autres ? Eh bien, ils ont combattu et ont péri, messire. Tous, sauf moi.


– Extrait du procès-verbal du jugement en cour martiale du Sgt Ekkehard Metzmann, accusé de couardise, désertion et abandon de poste

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p.68

 

Gueule démoniaque


Sitôt après mon évasion du camp de Shiva, je regagnai Totvárosh aussi vite que je le pus. Prenant à peine le temps de m'arrêter pour changer de monture, je rassemblai des éclaireurs avec lesquels je me mis à galoper, rapides comme le vent, en direction de la frontière. Même si j'avais déjà donné l'ordre d'envoyer des pigeons portant un message urgent, il importait que je pusse également témoigner en personne de ce que j'avais vu. À trois reprises cette nuit-là nous fûmes pris en chasse par des molosses et des flagelleurs. Ils tentèrent même de nous faire dévier de notre route, mais nous battîmes en brèche leur barrage précipité. Enfin, nous arrivâmes au chemin qui mène à la frontière à travers les marais.

Nos montures étaient sur le point de s'effondrer lorsque nous atteignîmes fort Duvitsé. Je remis mon rapport au commandant de la garnison, l'avertissant de ce qu'il ne pourrait résister à la force qui marchait sur lui. Je lui conseillai de replier ses hommes pour se joindre aux renforts qui seraient envoyés de Volskagrad. Mais je vis dans son regard qu'il ne partirait pas. Les hommes engendrés par la Volskaïa ne sont jamais tendres, et ceux qui surveillent la frontière sont plus durs que l'acier.

Le lendemain à la première heure, des éclaireurs prirent la route de la capitale, partant à toute vitesse. Une dizaine de cavaliers du fort les accompagnaient pour parer à toute éventualité. Je décidai de demeurer à l'avant-poste. La raison de ce choix était obscure, même pour moi. Peut-être étais-je réticent à l'idée de revenir à la haute société où l'on se serait sans doute gaussé de moi. Il est certain aussi que la bravoure du commandant m'influença beaucoup. Je vis en lui l'homme que je me croyais être. En outre, une partie de moi-même réalisait que ce serait sans doute pour moi la toute dernière chance de voir Shiva, quelle que fût la tournure que prendraient les évènements.

Deux jours passèrent encore avant le moment fatidique. Ce fut une armée à sa pleine puissance qui fondit sur cet avant-poste : des Guerriers, un rang d'armures de plates après l'autre ; des hordes de barbares, chantant et beuglant, se défiant mutuellement ; des cavaliers, certains chevauchant de noirs destriers, d'autres de puissants karkadans. Des bannières flottaient, arborant les symboles les plus divers, dont chacun des sept Dieux Sombres. Je comptai trois géants agitant d'énormes gourdins. Et à l'arrière de cette multitude se dressait le feldrak ancestral, véritable montagne écailleuse dotée de jambes.

À la tête de cette légion, Shiva était portée sur un dais par des Guerriers, aux côtés d'une chose que je n'avais jamais vue auparavant. Un épouvantable assemblage, avec des roues et une gueule béante comme celle d'un canon. Cependant aucun baril de canon n'a jamais été fait de chair, bardé de plaques de métal comme une armure.

Tandis que j'observais, la foule s'immobilisa. Un ensorceleur s'avança – à moins qu'il ne se fût agi d'une ensorceleuse, je ne saurais le dire, vu que ce personnage était engoncé dans d'épaisses plaques noires et qu'il portait un étrange heaume à forme d'oiseau. Mon épouse donna un signe de tête, et l'ensorceleur fit un grand geste des mains tout en relevant le bec vers le ciel. De l'escorte de Shiva, une figure nue fut amenée, ligotée et couverte de cicatrices, d'escarres et de sang séché. Je fus si surpris que j'en manquai de lâcher ma longue-vue. Cette silhouette échevelée n'était autre que le prélat Grassl, que j'avais cru mort tout ce temps, son corps perdu à jamais dans les Désolations. Il se tordait là, sous mes yeux, des glyphes tatoués sur la peau, et les yeux emplis d'un désespoir vide tandis qu'il était positionné devant cette affreuse gueule.

L'ensorceleur se pencha en avant, tenant à la main un poignard à l'air mauvais. D'un geste bien maîtrisé, il lui ouvrit la gorge, le sang giclant de ses veines arrosant les flancs du baril charnel. Entonnant une mélopée d'une voix suraiguë, le sorcier attirait sur lui tous les regards. Un halo l'enveloppait, comme s'il était occupé à aspirer la couleur de son environnement. Enfin, le terrible rituel toucha à sa fin, et la radiance passa de lui à l'abomination sur laquelle était allongée la forme convulsée de Grassl.

Puis la chose bougea. Sa gueule se dilata et se contracta. Des yeux s'ouvrirent dans sa masse hideuse. La lueur surnaturelle se fixa en son milieu, palpitant et pulsant comme un battement de cœur.

L'ensorceleur fit un nouveau geste, et Shiva prit la parole. Sa voix portait à travers la plaine comme celle d'un dieu des temps anciens. Je n'ai aucun doute de ce qu'elle comptait bien que nous entendissions chacun de ses mots, lesquels, tout en suscitant chez ses hommes une ardeur redoublée, étaient comme autant de dagues plantées dans le cœur des défenseurs.

« Sœurs. Frères. Guerriers. L'heure est venue d'accomplir votre serment. Notre âme et notre corps appartiennent aux Dieux, en échange de quoi ils font de nous leur arme. Une épée pour frapper les cœurs des mortels, un marteau pour ébranler leurs fondations. Car ce sont eux qui nous rendent forts ! »

Les Guerriers lui répondirent d'un grand cri sec. Les armes résonnèrent sur les boucliers comme le fracas du tonnerre.

« À présent, nous remplissons leurs promesses. Nous prenons leurs dons, nous forgeons notre gloire dans les flammes du combat. Mon étoile se lève, et avec elle, la vôtre également. Tout ce qui se dresse entre vous et le triomphe sont ces êtres trop faibles pour prendre leur destin entre leurs propres mains. Les laisserez-vous vous arrêter ? »

Cette fois la réponse fut aussi limpide que tonitruante, un « Non ! » qui fit trembler les murailles.

Enfin, Shiva se tourna vers le fort. Je jure qu'elle me regarda droit dans les yeux, tandis que sa voix s'élevait de plus en plus fort. « Savez-vous ce qui se trouve derrière ces murs, derrière tous ceux qui pensent s'opposer à nous ? C'est l'immortalité qui s'offre à vous, prenez-la ! »

L'armée rugit son approbation. Elle leva haut son épée, menaçant les murs. Derrière elle, la chose à la gueule impossible parut s'enflammer, et une lueur incandescente derrière moi lui fit écho. Je me retournai, bouleversé, pour voir l'air miroiter et se tordre, dessinant comme un portail rutilant au centre du fort. Face aux murailles, les Guerriers, clamant leur victoire, se pressaient à travers une ouverture jumelle. Ils émergèrent au sein même du fort, rendant nos remparts absolument inutiles.

Nous étions perdus. Le fort tomba en quelques instants. Toute idée d'un vaillant dernier carré face à l'ennemi s'évanouit dans un tourbillon de mort. Je fis ce que je pus, ralliant les soldats autour de moi pour organiser une retraite par une poterne latérale, droit dans le marais. Je crois bien que la seule chose qui nous sauva de la poursuite de nos ennemis et d'une mort atroce fut leur attente des plus grandes batailles qui les attendaient en Volskaïa elle-même, et la distraction fournie par les tourments à infliger à leurs captifs.

– Votre fidèle serviteur, marquis Ilarion Yanovitch
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p.70

 

Géant maraudeur

 

À son suzerain, le divinement bien-aimé prince Constantianus, l'inquisiteur Wallenstein envoie ses salutations.

 

Ma mission à la frontière nord-est du fief de votre majesté en est à présent à son troisième mois. Je suis depuis les traces des tribus qui attaquent nos villages, collectant les rapports de nos éclaireurs et de nos patrouilles. À ce jour, quatre de mes hommes sont morts, trois sont grièvement blessés, douze ont subi des blessures mineures, et deux manquent toujours à l'appel depuis une semaine.

 

Un de mes plus grands escadrons a été forcé d'abandonner une tour fortifiée en raison d'un assaut nocturne, au cours duquel de gros rochers furent projetés sur sa position. À en juger par la diversité de leur taille et par leur trajectoire, il semble peu probable que ces rocs aient été lancés par une machine de guerre. Parmi les hommes que nous avons perdus ces derniers mois, un a été découvert, son cadavre rendu méconnaissable : certains membres manquaient, sans qu'il n'y ait le moindre signe d'une attaque par des animaux sauvages. Un autre semblait avoir été piétiné, gisant au milieu d'une gigantesque empreinte de pied, ce qui me paraît être un signe évident du sujet de ma mission. Il n'est par contre pas certain que la personne démembrée ait rencontré la même créature.

 

Les récits des villageois de la zone nord parlent d'un géant attaché à une troupe de gobelins, alors que ceux des forêts du sud-est en mentionnent un autre qui suivrait la bande de Guerriers que je recherche.

 

Les rapports sur les pillards gobelins décrivent un géant qui lancerait des pierres depuis une longue distance, évitant tant qu'il peut le contact direct avec les humains. Il aurait renversé un chariot de marchands au cours d'une escarmouche, mais n'aurait frappé les civils qu'après avoir été attaqué directement. Cependant, une fois provoqué, il était terrifiant à voir, détruisant tout sur son passage. Ce géant était presque nu, mis à part une peau de sanglier couvrant ses parties basses. Certains civils qui avaient survécu à l'attaque en se cachant dans les hautes herbes ont rapporté qu'il était clairement capable de converser avec les féticheurs gobelins.

 

Les patrouilles des bois du sud-est parlent quant à elles d'un géant à l'apparence différente. Il a été décrit comme maniant un immense fléau aux pointes acérées, accompagnant les Guerriers susmentionnés. Il était absolument enragé, recherchant avidement le corps-à-corps : plus il était blessé, plus il contre-attaquait avec une fureur redoublée. Néanmoins, il semblait conserver une certaine coordination tactique avec leur chef, ou une obéissance envers lui. Il porte des marques et des tatouages sur le torse et le visage, vraisemblablement conçus de sorte à ressembler à du sang, étant données leur couleur et leur texture, qu'on rapporte comme rappelant du tartre rouge foncé. Il aurait attaché sur son dos tout un attirail fait de métal et d'os, sur lequel il exhiberait fièrement les têtes de ses victimes, qu'il collectionne. Les récits le décrivent également comme poussant constamment de féroces cris de guerre tout au long du combat. Les patrouilles attaquées ont dit qu'il montrait une tendance croissante à rechercher de la nourriture, qu'il s'agisse de chevaux, d'hommes ou quoi que ce soit d'autre, ce qui pourrait expliquer le triste état des corps retrouvés.

 

Je vous écrirai dès que je tiendrai quelque chose de certain ou que j'aurai appris quoi que ce soit de notable sur cet ennemi.

 

Suite à l'examen des dates de ces différents rapports, mes instincts me poussent à croire que, malgré la distance entre ces deux zones, il s'agirait en fait du même géant qui aurait tout d'abord combattu avec les gobelins avant de passer aux Guerriers. Peut-être ces deux forces coopèrent-elles d'une façon ou d'une autre. Écoutant inlassablement les récits que m'en font les patrouilles et les villageois à travers d'habiles interrogatoires, j'ai réalisé que ces deux géants porteraient en fait au visage le même signe distinctif : une cicatrice verticale qui partirait de l'arrière de la tête pour barrer l'œil droit.

 

Mon intention est donc de vérifier si cela est bien le cas, et de mieux comprendre les liens entre ces deux factions. Si nécessaire, je capturerai le géant lui-même pour l'interroger. Au cas où le tuer s'avérerait inéluctable, je procéderai tout d'abord à l'étude de ses points faibles, ce qui nous sera utile lors de nos prochaines rencontres avec de telles créatures.

 

Rédigé sous les auspices de Sunna,

Gottfried Heinrich Wallenstein, inquisiteur

 

(Lettre découverte piétinée dans la boue au pied des Monts arides)

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  • 2 months later...

p.72

 

Palanquin de guerre et Roue acérée céleste


Votre Excellence,

 

À la suite du massacre à fort Duvitsé, je me retrouvai complètement égaré. Je rassemblai les quelques soldats que j'avais sauvés du désastre pour suivre la piste des Serres glorifiées. Mais sans ravitaillement ni montures, nous restâmes très loin derrière la bande qui, elle, se taillait une brèche droit à travers la Volskaïa orientale. J'écoutais attentivement les rapports des éclaireurs que nous rencontrions afin de recoller entre eux les morceaux de ces informations éparses.

 

La bande avait avancé plus vite que quiconque ne l'aurait supposé pour une force d'une telle ampleur. Elle arriva au bord du fleuve Volsk, en vue de Volskagrad elle-même. Elle balaya deux compagnies mobilisées à la va-vite dans une tentative de gagner du temps. En dernière analyse, la seule chose qui sauva notre nation fut l'ambition des Guerriers eux-mêmes. Les Serres glorifiées, déterminées à porter un coup décisif à la Mère-Patrie, se mirent à traverser le fleuve sans prendre une minute de repos. Le tsar Oleg ordonna la contre-attaque au moment idéal, alors que leurs forces étaient divisées de part et d'autre du cours d'eau. Il frappa ceux d'entre nos ennemis qui avaient déjà pris pied sur la rive occidentale, lesquels se retrouvèrent pris au piège au bord de l'eau. La bataille fut désespérée et sanglante, plus qu'aucune autre bataille de ce siècle. À la fin, l'avantage tactique du tsar fut déterminant. Les archers s'alignèrent le long du fleuve pour éviter toute velléité de représailles de la part de ce qui restait des Serres.

 

Meurtri, voyant son offensive chanceler, l'ennemi se détourna de la capitale. Il s'agissait toujours d'une force imposante, avec le potentiel de menacer de nombreuses villes, mais nos lanciers vinrent en force, tandis que de nouveaux contingents accouraient des quatre coins du pays. L'armée adverse a fini par se séparer en divers groupes, qui sont partis poursuivre leur œuvre de nuisance chacun de leur côté.

 

Nonobstant, notre pays est sauf, la principale menace anéantie. Dans les années à venir, le souvenir de ce désastre imminent sera remplacé par des chants et des récits de gloire et de victoire.

 

Ayant assisté nos diverses armées pour combattre les séquelles de l'invasion et achever les retardataires, je rentrai à Totvárosh, saisi d'un curieux mélange d'émotions. J'étais reconnaissant du fait que notre nation avait été épargnée. Je ressentais une certaine fierté d'avoir joué mon rôle en portant à temps l'avertissement, mais également une grande honte pour les vies que je n'avais pu sauver. Et par-dessous tout cela, étreignant mon cœur, la sensation d'une perte dont je ne parvenais toujours pas à me défaire, même après toutes ces années. Je lisais avidement le moindre rapport en provenance de la capitale, m'attendant à y apprendre la nouvelle de son décès. C'était elle, encore et toujours, qui occupait toutes mes pensées.

 

Quatre semaines après cette malencontreuse offensive sur Volskagrad, mon appréhension prit fin. De l'ouest, arriva un petit groupe de Guerriers qui avait réussi à échapper aux nombreuses patrouilles qui parcouraient le territoire. Même vus de loin, ils avaient l'air épuisés ; leurs armures étaient bosselées et déchirées. Mais à leur tête, debout sur son palanquin, toujours portée haut par ses disciples, se tenait Shiva. Son flanc gauche était maculé de sang, elle était balafrée d'innombrables blessures et de cicatrices. Mais elle avait toujours autant l'air d'une reine ; ce morceau d'acier et de pierre sur lequel elle était juchée, dont le moindre pouce était gravé de runes de Savar, lui allait d'ailleurs mieux que n'importe quel trône.

 

Je perçus le son de sa voix tandis qu'elle se rapprochait, tançant ses porteurs, les mettant au défi de la provoquer en duel s'ils voulaient lui désobéir. Aucun n'osait. Leur pas s'accéléra en franchissant les portes de la ville. Mais à peine après avoir fait quelques pas dans l'enceinte, les jambes de Shiva se dérobèrent et elle s'effondra lourdement par terre. Ses disciples, ses fidèles lieutenants, restèrent muets à observer cette femme qui les avait amenés à deux doigts de la gloire éternelle. Quelques moments plus tard, ils firent volte-face, toujours sans dire un mot, et quittèrent la ville d'un pas raide ; aucun d'eux ne jeta derrière soi le moindre regard.

 

J'accourus aux côtés de Shiva, tombant à genoux pour bercer sa tête dans mes bras. Son visage était très pâle à présent ; je sentais son sang s'écouler sur ma main. Cette entaille sur son flanc était si large qu'il m'était difficile de croire qu'elle ait pu tenir si longtemps, sans parler de tout le chemin qu'elle avait parcouru, sans afficher le moindre signe de faiblesse. Ma reine d'acier se mourait.

 

Nous conversâmes là, dans ces ultimes instants. Je ne coucherai pas sur le parchemin tout ce que nous échangeâmes ; il est certaines choses qui doivent rester entre un homme et sa femme. Elle n'exprima pas le moindre regret pour ses choix ; je ne m'attendais pas à autre chose de sa part. Fière jusque dans son dernier souffle, la seule chose qui la tracassait était que je ne m'étais jamais résolu à la rejoindre.

 

« Imagine la gloire que nous aurions pu nous tailler ensemble, côte à côte. Ah, vivre éternellement avec toi… » Elle toussa, et du sang ourla ses lèvres. Je crus qu'elle avait perdu connaissance. Mais alors elle prononça ses derniers mots, si ténus que je dus tendre l'oreille pour pouvoir les entendre. « Notre fils… Notre fils… me manque… » Et avec ça, elle frémit et retomba pour demeurer immobile à jamais.

 

Un vrombissement sourd, à la limite de l'audition, s'insinua dans ma conscience chagrinée. Levant des yeux endoloris, je vis un objet flottant, à quelque distance des portes ouvertes. Une roue circulaire qui tournait constamment sans que fût visible la moindre source d'énergie, son rebord garni de lames perfides qui bourdonnaient en découpant l'air. Juché sur cette chose, ses yeux fixés sur moi avec une expression indéchiffrable, j'avisai l'ensorceleur à la peau bleue.

 

Je voulus m'emparer de mon épée, de crainte qu'il ne cherchât à m'arracher le corps de mon épouse. Je me souvins de sa raillerie, comme quoi je finirais par apprendre un jour la vérité, et je me demandai si cet avenir était celui qu'il avait prophétisé. Mais il se contenta de ricaner ; néanmoins son visage, cette fois, n'exprimait pas le moindre humour. Puis il fit volte-face, me laissant enterrer la femme que j'avais aimée et perdue, retrouvée et reperdue, pardonnée et perdue définitivement.

 

– Votre fidèle serviteur, marquis Ilarion Yanovitch

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p.74

 

Dragon des Désolations

 

Je sais qu'en revenant ici, je me condamne moi-même. Je sais que quitter mon poste la veille de la bataille était faire acte de couardise, m'exposant à la peine capitale si jamais on m'attrapait. Pire que tout, j'ai terni l'honneur de ma famille. J'ai agi de la sorte parce que je ne pouvais plus supporter vivre une minute de plus sous l'empire du Dragon. J'attendais plus de la vie que rester un soldat anonyme, pour toujours à la merci des désirs d'autrui. J'étais faible. Les Désolations m'ont démontré la folie de mes actions, et je comprends à présent que la loi du Tsouan-Tan, bien que sévère et implacable, offre un havre d'ordre et de progrès que j'ai eu grand tort d'abandonner. Puisse mon testament laisser sa marque dans les livres d'histoire, et restaurer un semblant d'honneur pour ma famille et pour moi-même.

 

Mon récit commence au marges des Désolations. Les rumeurs faisant état d'hommes succombant à la volonté des Noires Engeances et d'une terre vrombissant d'une énergie blasphématoire assuraient leur isolement. Ce matin-là, j'avais chassé et tué une abomination sans nom, une créature pourvue de trop nombreux membres, yeux et bouches pour être naturelle.

 

Je me reposais après cette petite victoire, lorsque le monde s'enténébra. Une ombre emplissait le ciel. Je regardai bouche bée. Son corps semblait s'étendre d'un bout à l'autre de l'horizon. Malgré l'altitude à laquelle elle se mouvait, je sentis le souffle du vent produit par ses ailes gigantesques. Un dragon en plein vol, se dirigeant droit vers les Désolations.

 

La bête me parut en difficulté. Elle donnait l'impression de se débattre dans l'air pour y trouver prise, comme un enfant tentant d'escalader une corde ; comme si chaque instant était une bataille, une bataille que l'Ancien était occupée à perdre. Soudain, alors qu'elle n'était plus qu'un point dans le lointain, la créature se laissa aller subitement. Elle chuta lentement vers la terre, comme un galet qui s'enfonce dans l'eau. Atterrissant en un point dissimulé par l'escarpement du terrain, je l'entendis dévaster le sol.

 

Je restai là un long moment, sachant que je pourrais tirer une belle fortune de son cadavre si je l'atteignais. Je savais que rien qu'avec son cœur, je pourrais me racheter une nouvelle vie. Je pourrais être à nouveau un homme libre.

 

Cependant, les histoires qui m'avaient été racontées depuis que j'avais été en âge de comprendre avaient introduit en moi l'idée que les Désolations étaient un lieu dangereux et malfaisant, où les hommes rencontraient la folie, la mort ou pire encore. On disait que l'air même en était empoisonné, et qu'aucun simple mortel ne pouvait espérer survivre à son impossible aura. Mais j'avais sur moi le pendentif de ma mère, un artéfact d'une origine extraordinaire, qui m'était lié. Je savais que c'était ce talisman qui m'avait protégé de la corruption des Désolations sur les limites de leur domaine, et je pariai que son ægide serait assez puissante pour me préserver même au cœur de ces terres.

 

Je parcourus un pays aussi aride que vide. Entre la poussière dans l'air et la léthargie dans mes jambes, je ne savais absolument pas si je suivais toujours la bonne direction, me fiant uniquement à ma mémoire pour deviner la trajectoire qu'avait suivie le dragon. Mes poumons me brûlaient. Et tout ce temps, je sentais une présence m'observer. Des ombres, dont les contours étaient suggérés juste au-delà des coins de mes yeux. Je me retournai à de multiples reprises, aussi rapidement que je le pouvais, mais sans jamais rien apercevoir. De nombreuses fois, j'envisageai de revenir sur mes pas. Mais mon ambition obstinée agissait contre moi. Certes, j'étais entré dans les Désolations de ma propre initiative ; mais il y avait à présent autre chose qui me contraignait à m'y enfoncer. Je compris alors pourquoi il y a une telle abondance de récits de gens qui y ont pénétré pour n'en jamais revenir.

 

Après un long moment, je me trouvai au bord d'un petit cratère. Au centre de cette dépression gisait un immense monstre reptilien, qui me fixait d'un air sombre.

 

Cette vision me glaça jusqu'à la moelle. L'Ancien m'avait déjà paru grand lorsqu'il avait été suspendu dans l'air, mais à présent qu'il était devant moi, je réalisai qu'il était vraiment gigantesque. Tous mes projets d'extraire de son cadavre les parties les plus précieuses s'évanouirent. Le dragon était vivant.

 

Mon pouls se mit à accélérer, à battre comme un tambour de guerre. Mais le dragon demeurait aussi immobile qu'une statue. Le pressentiment croissait à chaque battement de mon cœur. Je fus paralysé par une sensation d'horreur existentielle.

 

Finalement, ayant retrouvé un certain calme, je pus observer plus attentivement la créature fantastique. Elle ne semblait pas grièvement blessée. Si l'idée qu'un être eût pu tomber d'une telle hauteur et y survivre était, en soi, déjà déconcertante, il était proprement terrifiant de constater qu'il avait échappé à une telle chute sans subir la moindre égratignure. Il y avait une lueur féroce dans son regard, comme s'il retenait son souffle. Mon esprit me hurlait de prendre la fuite ; mais mon corps répondait à une autre injonction. Lentement, je m'approchai.

 

J'avais entendu que la race aînée pouvait comprendre notre langue (car comment, sinon, pourrait-elle gouverner notre peuple ?). J'éclaircis ma gorge desséchée :

 

« Mon nom est Kouan-Lin Fou, dis-je d'une voix qui me parut minuscule, tandis que je descendais dans le cratère, j'étais capitaine des armées du Tsouan-Tan ; les soldats au service de ton espèce… » Aucune réaction. Cela ne fit rien pour apaiser ma panique. Je poursuivis : « Je t'en supplie, dis-moi : quel est la raison qui t'a amenée dans les Désolations ? »

 

Une fois de plus, il n'eut pas la moindre réaction. Je m'avançai encore, guidé par une certaine curiosité insensée. Je pouvais maintenant sentir l'odeur de souffre de ses écailles. Je percevais le goût du sang dans ma bouche, ainsi qu'une légère pression sur mes oreilles, causés par la puissance qui émanait du dragon. Mais alors que je m'apprêtais à le toucher, il souleva sa forme massive et commença à s'éloigner.

 

Sa démarche était loin d'être élégante. Il se traînait lourdement, comme une chauve-souris au sol. Lorsqu'il remarqua que je ne le suivais pas, il s'arrêta pour tourner sa tête vers moi. Même s'il ne parlait pas, il était clair qu'il exigeait ma présence à ses côtés. C'était comme si chaque étape de ma vie n'avait eu d'autre raison que de me mener jusqu'à cet instant.

 

Jamais je n'aurais pu anticiper ce qui m'arriva au cours des jours (ou des mois – impossible de jauger le temps qui s'écoula) qui suivirent. Nous marchâmes dans les Désolations, tendant vers une incertaine destinée. J'étais honoré que le dragon m'eût choisi comme compagnon (ou comme esclave ?). Je remerciais mes ancêtres pour cette chance qu'ils m'avaient offerte, même si j'étais attristé par le déshonneur que je leur avais causé.

 

Je m'efforçai d'en apprendre plus sur l'Ancien, de trouver une réponse aux énigmes qu'il suscitait, mais en vain. Tout ce que je pus constater est que cette créature était dotée de sens terriblement aiguisés ; elle paraissait voir plus que ce qui se trouvait juste devant nous. Mon pendentif seul n'aurait pas suffi à me sauver de cet endroit maudit, qui sapait mes forces jour après jour. Il y eut des moments où la soif faillit m'emporter ; mais le dragon trouvait alors miraculeusement une source, tout comme il parvenait toujours à trouver et tuer un animal à manger là où je ne voyais que le désert le plus absolu.

 

Après un certain temps passé dans les Désolations, me vinrent les rêves. Des rêves qui me paraissaient alors aussi réels que vous et moi. Je me voyais en roi du monde, assis sur une montagne de crânes et de sang. Et à chaque fois que je me réveillais, mon corps était comme empli d'une vigueur redoublée, quand bien même je constatais bien qu'il n'avait cessé de s'étioler. Je brûlais d'en savoir plus. Malgré le pouvoir du talisman de ma mère, les chuchotements dans ma tête et la sensation d'être épié grandissaient à chaque seconde. Je ne voulais pas quitter les Désolations. Je voulais voir plus, sentir plus, suivre l'Ancien et me délecter de sa puissance.

 

Il m'apparut que le dragon avait renoncé au vol ; il ne fit pas la moindre tentative de décoller. Par contre, ses pattes arrière se faisaient de plus en plus fortes tandis que ses ailes décroissaient, ce qui fait qu'il marchait maintenant d'une allure puissante, capable de manœuvrer agilement pour suivre la courbe des vallées rocheuses. Ce changement était clairement évident lorsque nous atteignîmes une grotte haut perchée dans une falaise. J'étais au bord de l'épuisement, mais l'Ancien escalada la paroi sans le moindre effort.

 

La grotte était sombre. Le dragon changea immédiatement d'attitude : je crus sentir ses muscles se raidir, tandis que ses yeux brillaient d'un éclat singulier.

 

Anxieux, je sondai les ténèbres pour tenter d'y distinguer d'où venait la menace. Mais je ne voyais rien. Je marchais à la suite du dragon, qui humait les ombres les plus profondes. C'est alors qu'elle apparut.

 

J'avais toujours cru que de tels monstres n'existaient que dans les mythes et les histoires ; pourtant, son identité était indiscutable. Le dragon avait beau être la créature la plus puissante que j'eusse jamais vue, cette autre légende était certainement son égale. En deux foulées, la chimère avait surgi hors de l'obscurité et dans la lumière blafarde. Sur le coup de la stupéfaction et de la peur, je défaillis et tombai à genoux. Il n'y a pas de mots pour décrire ce spectacle de deux êtres fabuleux combattant juste sous mon nez. Je ne pus rien faire d'autre que rester prostré tandis qu'elles rugissaient, bondissaient et se heurtaient, encore et encore… jusqu'à ce que le silence retombât à nouveau.

 

C'est à cause de ce qui se passa après ce combat que je reviens ici me présenter à vous. Se détournant du cadavre ravagé de son ennemie, le dragon m'adressa enfin la parole.

 

Sa voix était comme un tremblement de terre, une rumeur à la fois terrible et formidable à appréhender. Le son provenait tout à la fois de partout et de nulle part, y compris de mes propres entrailles. Au départ, je ne perçus rien d'autre qu'un grondement sourd, mais je distinguai bientôt, parmi ces vibrations primaires, des mots que j'étais en mesure de comprendre.

 

Il répétait :

 

« Le jour où le soleil se lèvera noirci
Où les ombres ne suivront plus les Premiers-nés
Lorsque les ailes des dragons seront flétries,
Ce jour sera celui du jugement dernier »

 

Je restai immobile, bouleversé par tout ce que j'avais vu et entendu. J'observai le dragon s'éloigner, lentement, méticuleusement. Je voulus le suivre, mais sa tête se retourna droit sur moi. Il était clair que notre temps passé ensemble était révolu. Il sortit de la grotte en descendant la falaise, me laissant seul dans l'obscurité.

 

C'est ainsi que je fis le serment de trouver un moyen de survivre aux Désolations, quel qu'en fût le prix. Mon périple pour en sortir fut infiniment plus éreintant. Dépourvu du soutien de la plus puissante des créatures, je fus confronté à toute l'adversité de ce lieu sans merci. Je récupérai des miettes de nourriture. Je luttai avec le désespoir des damnés. Et je courus. Je courus plus de lieues que je n'en pus compter. Après des jours de fuite éperdue, je m'effondrai. Lorsque je me réveillai, je constatai que le pendentif de ma mère avait disparu.

 

Quand bien même j'approchais de nos frontières, j'avais perdu ma protection contre la magie qui imprégnait la terre. Ce n'est qu'alors que se révéla à moi toute la véritable horreur des Désolations. En quelques heures, mes cheveux se flétrirent ; à la fin du premier jour, mes os n'étaient plus que des sacs de poussière brinquebalants. Le jour suivant, mes poumons m'abandonnèrent, et je fus pris d'une toux constante de sang et de bile qui me mit à genoux. J'ignore comment, mais propulsé par ma honte, je parvins à traîner mon corps brisé loin de ces plaines putrides, même si je pense que je ne vivrai pas pour voir mon histoire partagée.

 

Ce voyage, je l'ai vécu parce que j'avais été choisi. Le dragon m'a parlé – je suis certain qu'il ne s'agissait pas d'une illusion. Et je me suis forcé à revenir, pour atteindre cet avant-poste de la civilisation et y faire enregistrer mon récit. Mon dernier espoir, et le plus fervent, est de voir ces paroles transmises, de relayer la prophétie du dragon, toujours bien vive dans mon esprit, afin que, peut-être, mes descendants me connaissent non pas sous le nom de Kouan-Lin Fou le Déshonoré, mais de Kouan-Lin Fou, Celui-qui-parle-aux-dragons.

 

– Manuscrit oublié au plus profond des archives du palais impérial de Long-Tsing

 

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p.78

 

Les fleurs rouges d'itar

 

Le laurier-rose est entré en fleur. De délicats boutons roses, accrochés aux buissons verts, chargés d'un poison mortel. Comme chaque année, mon esprit se transporte à une autre époque, une autre soirée de début de printemps. Les rapports qui nous parviennent ces derniers jours (on nous annonce qu'un nouvel avant-poste est tombé face aux Dieux Sombres, en Volskaïa cette fois) ajoutent au caractère tragique de ces difficiles souvenirs de mon enfance. L'heure, enfin, est venue pour moi de revisiter ce cauchemar de mon passé afin de le coucher par écrit.

Âgée de sept ans, je vivais encore dans l'innocence dans notre manoir du Glauca septentrional. Je bénéficiais de l'amour de ma famille, mais je n'étais guère consciente de ce que mon père, Titos, connaissait alors des difficultés. Il était en effet persécuté par les notables de la principauté voisine de Zalos qui convoitaient une partie de ses terres. Mon père n'avait pas peur de mener un combat pour défendre ce qui lui appartenait de droit, mais il lui manquait les fonds nécessaires pour pouvoir résister à ces agresseurs.

Ma mère, mon frère et moi l'observâmes peu à peu sombrer dans la démence. Il avait pris l'habitude de fulminer et de tempêter dans des pièces vides, entrait dans des rages soudaines à la moindre de nos transgressions, chassait les bêtes de la forêt avec une passion que nous ne lui avions jamais connue jusque là. Pire, il délaissait notre domaine pendant des jours, qu'il passait à Pontefreddo, quand il ne se déplaçait pas jusqu'à Avras, refusant de nous expliquer ce qu'il y faisait. En son absence, le domaine périclitait, et les vautours zalossiens resserraient leurs cercles autour de nous.

Le matin qui suivit les rites de solstice, un carrosse richement décoré vint en faisant craquer le givre sur l'allée. Il en descendit un homme vêtu d'une robe noire, mince et élégant, arborant une gracieuse barbiche noire également : le chancelier de Zalos. Après un échange houleux, mon père le laissa là, furieux et plus agité que jamais.

Dans les jours qui suivirent, il se mit à faire les cent pas à travers toutes les pièces du manoir, frappant les murs de son poing, les yeux écarquillés, les lèvres maculées d'écume. Enfin, quelque chose en lui se rompit, et il partit à cheval au plus noir de la nuit.

Trois jours plus tard, des bandits attaquèrent le domaine. Ma mère nous fit rentrer, mon frère et moi, dans un placard où nous nous cachâmes, terrifiés, bien que nous puissions parfaitement voir tout ce qui se passait à travers les fentes de la porte. Les hommes prirent la maison d'assaut, rouant de coups deux des manœuvres qui avaient tenté de les retenir. Plusieurs d'entre eux dévalisèrent les chambres, détruisant nos possessions, desquelles ils ne s'emparaient pas. D'autres jetèrent notre mère au sol, juste sous nos regards, ricanant monstrueusement tandis qu'ils déchiraient ses vêtements.

Tout à coup, les rires se changèrent en hurlements : un bon pied d'acier luisant avait jailli de la gorge de la brute courbée sur ma mère, l'aspergeant de sang noir. Derrière le cadavre qui s'écroulait, nous vîmes notre sauveur. Notre père, rentré à la maison juste à temps. Il avait un air sauvage, grondant comme une bête. Son regard était méconnaissable.

« L'Adversaire est sur vous, misérables avortons que vous êtes ! », s'écria-t-il d'une voix stridente que je ne lui avais jamais entendue auparavant. En un éclair, il faucha le bandit le plus proche – une décapitation magistrale – et en tua un autre d'un lancer de couteau parfait. Il y eut un silence atroce, pendant lequel il resta là, courbé et haletant, jetant des regards farouches aux survivants, encerclés par le carnage. Un d'entre eux vomit et, dans le placard à côté de moi, mon frère s'évanouit. Ils prirent la fuite.

« Titos ? », dit ma mère, très calme, du plancher où elle était étendue. Il fit volte-face et la fixa droit dans les yeux, comme s'il la remarquait pour la première fois. Alors il tomba à genoux et se mit à sangloter.

Son comportement s'améliora grandement au cours des semaines qui suivirent. Nous commencions à espérer que l'homme que nous avions connu était revenu. Mais un jour de printemps, tandis que le laurier-rose se chargeait de fleurs et que des nuages noirs s'accumulaient à l'horizon, quelque chose en lui se brisa à nouveau. J'ignore quel fut le facteur déclencheur ; toujours est-il que nous l'entendîmes crier dans son bureau. Nous approchâmes sur la pointe des pieds pour regarder ce qui se passait à travers la porte.

Il fulminait sur notre mère, noyée dans les larmes. « Tu abuses de ma patience, femme ! Trop longtemps je me suis laissé refréner par cette pitoyable témérité – et c'était toi qui me l'avait conseillée ! Cela suffit ! » Il voulut se saisir d'elle, comme un chien enragé ; mais mon frère, Vakous, qui avait alors douze ans, bondit pour s'interposer, l'air déterminé malgré son jeune âge.

« Quoi ?! », hurla Titos. L'espace d'un instant, je crus qu'il allait le violenter, tant il avait l'air malveillant. Mais son visage s'assombrit. Et, d'un ton qui me donna froid dans le dos, il grommela : « Je vois… Mon propre fils ! »

J'eus énormément de mal à m'endormir cette nuit-là. Et dans mon demi-sommeil, je fus tout à coup alertée par un appel tonitruant qui fit trembler la maison : un nom qui suscitait l'effroi dans le cœur de tout Arcaléen.

« Vanadra ! Ô Vanadra ! Je suis la rage ! Je suis le carnage ! Je suis l'orage ! »

Je bondis de mon lit et accourus sur le palier en haut de l'escalier, d'où j'avais un bon point de vue sur la salle à manger en contrebas. Le spectacle qui s'y donnait hante encore mes rêves… Mon père se tenait entièrement nu, entouré de chandelles, de parchemins et de terribles motifs ésotériques tracés au sang sur le plancher. Il empoignait mon jeune frère par ses cheveux noirs. Et à ce même moment, avant que je n'eusse le temps de reprendre mon souffle, il plongea une dague cruelle dans le cou innocent de mon frère.

« Prends-le ! Prends-le ! », beuglait-il, ses yeux se révulsant dans leur orbite. Il roula par terre, tous ses membres pris de convulsions démentes. « Je t'appartiens ! »

Je hurlai, mais mon cri se perdit parmi le grondement soudain du tonnerre : l'orage était sur nous. Au même moment, à mesure que le corps inerte de Vakous se vidait, formant une grande flaque de sang sur le plancher, je ressentis une épouvantable tension dans l'air. Il ne s'agissait pas d'une averse ordinaire. Je fus prise d'un terrible malaise dans le creux de mon ventre ; ma tête vacillait, étourdie par la sensation de profonde perversion qui envahissait la maison. L'espace autour de mon père parut se déformer, s'étirer et se troubler. Je crus distinguer une cacophonie de formes saugrenues à moitié entrevues, se tortillant dans leur effervescence.

Enfin, une forme se solidifia pendant que les autres s'estompaient. Elle prit forme à partir des offrandes de mon père : de la terre, de la cire, du souffre et, surtout, le sang de mon frère. Tous ces éléments furent aspirés dans son corps comme par un siphon. Cependant, elle continua à croître même après que ces matériaux eurent été épuisés, attirant à elle le métal de la cheminée, les parchemins du bureau, même le bois des lambris.

Tout ce procédé fut accompli en à peine quelques secondes, accompagné d'un chuintement, comme celui d'une profonde inspiration. Devant moi se tenait à présent un être trop hideux pour pouvoir être contemplé. Je ne pus qu'entrevoir quelque chose d'immense et d'écarlate avant d'en détourner les yeux par réflexe et de me mettre à vomir, tant son essence était abominable à mes yeux d'enfant.

Alors vint une voix, profonde et assourdissante, qui résonnait directement à travers mon crâne. J'eus beau plaquer mes poings sur mes oreilles, cela ne faisait aucune différence.

« Tu recherches le pouvoir. Tu recherches la faveur de la déesse de la Colère.

— Oui ! Oui ! Je suis à elle ! brailla une bien plus petite voix, que je reconnus comme étant celle de mon père.
 
— Et en retour, tu lui donneras tout ce que tu es, poursuivit l'exécrable créature.
 
— Oui, tout !

— Tu prends cette décision de ta propre volonté et non pas de celle d'autrui ?

— C'est moi qui le veux ! »

Ces dernières paroles restèrent comme suspendues dans l'air. Il y eut une pause, uniquement interrompue par un autre grondement de tonnerre, puis le frémissement de l'averse sur le toit… et l'accablante exhalaison de quelque chose qui était en train de brûler.

« L'Adversaire accepte ton serment ». Un éclair illumina une seconde une grande main rouge placée sur la tête de mon père, dont tout le corps était parcouru de vibrations et paraissait grandir, grandir…

Tout à coup je fus emportée par un vif mouvement. Je me retrouvai dans les bras de ma mère. Nous fuyions. Le long du corridor, en bas de l'échelle dans la chambre des maîtres, à travers la porte de derrière.

Nous étions dehors, dans la bourrasque, sous la pluie battante. Nous fûmes instantanément trempées de la tête aux pieds. À travers mes sanglots, je levai les yeux vers le visage de ma mère, et je vis sa terreur.

« Prends ceci », dit-elle, les yeux paniqués, en plaçant autour de mon cou un petit pendentif simple, que je l'avais vue porter assez souvent. Je n'eus pas le temps d'admirer ce présent, car aussi subitement qu'elle m'avait emportée, ma mère fut enlevée devant moi. J'étais moi-même saisie par un groupe d'hommes qui me retinrent fermement. Je jetai des regards confus autour de moi, et finis par reconnaître le chancelier de Zalos, toujours vêtu de noir, tenant à la main un tison qui éclairait son chapeau à larges bords et sa petite barbiche. Il était revenu, mais cette fois, il était loin d'être seul. La maison était encerclée par toute une troupe de mercenaires en armes. De la fumée s'échappait du toit, déjà en feu.

Un autre éclair ébranla les cieux, et nous entendîmes un tumulte de l'autre côté de la maison, du côté de la porte d'entrée. D'un geste, le chancelier envoya une partie de ses hommes voir ce qui se passait, tandis que ma mère et moi étions toujours retenues. Les clameurs d'un combat nous parvenaient. Le chancelier désirant voir de lui-même de quoi il s'agissait, nous fûmes finalement amenées de ce côté.

L'incendie illuminait la terrible silhouette de Titos, hideusement transformé, tapi comme une bête au milieu des dizaines de corps défigurés qui jonchaient l'allée. Sa gigantesque carrure musculeuse était inondée de sang, rapidement emporté par la pluie. Il nous observa un moment, tout semblant d'humanité ayant définitivement quitté son visage. Puis il tourna les talons et s'enfuit dans la nuit.

« Remarquable, déclara le chancelier, haussant les sourcils d'un air perplexe. Au nom de Themesis, je me demande bien ce qui lui est arrivé ? »

Il s'avança calmement parmi les morts et les blessés qui gémissaient, et s'approcha de la porte de la maison, de laquelle s'échappaient de grands volutes de fumée. Tout à coup, il laissa tomber sa torche, saisi par l'effroi. Tremblant de tout son corps, il tenta de reculer, mais trébucha sur le corps d'un de ses nervis derrière lui. Il leva les yeux vers la chose qui venait sur lui, défonçant le chambranle de la porte comme s'il avait été fait d'allumettes. Enfin, je pus considérer sa pleine vilenie : un énorme monstre rouge et cornu, aux sabots fendus. Le temps d'un battement de cœur, ils formèrent un tableau tragique : le démon dominant l'homme en noir, qui se couvrait le visage de son bras, dans une vaine tentative de cacher cette vision effarante. Puis le démon tendit le bras et broya sa tête de sa main.

« Hohoho ! », ricana-t-il, et son rire emplit une fois de plus mon esprit. Il étala le sang de l'homme sur son visage et sur son cou. « Quels formidables délices nous réservent les mortels ! Comme il est plaisant de parcourir ce monde merveilleux ! »

Les hommes qui tenaient ma mère pointèrent leurs arbalètes, tout tremblants, et tirèrent sur le géant rouge, qui tressaillit et se retourna vers eux. Dans leur épouvante, ils jetèrent leurs armes et s'enfuirent. Le démon bondit dans notre direction. Ma mère s'élança, m'arracha à mes ravisseurs et partit dans une autre direction. Ma tête sur son épaule, j'observai la créature anéantir les hommes restants, gloussant avec une joie lugubre. Nous plongeâmes dans les buissons, d'où nous pouvions continuer à suivre les évènements à travers les feuilles. Noire sur le fond du brasier, la forme du démon se lassa de jouer avec ses victimes mutilées. Il se mit à humer l'air. Bientôt, il fondait droit sur nous.

« Ne cherchez pas à vous cacher de votre destinée, petits mortels ! cria-t-il. Je vais vous faire sentir la véritable rage intérieure ! »

Alors qu'il se rapprochait, ma mère se tourna vers moi pour me fixer d'un air enfiévré.

« Ne sors pas d'ici tant qu'il ne sera pas parti, dit-elle, ses yeux brillants reflétant la lueur du feu. Sois brave, maintenant et à jamais. »

Sur ce, elle jaillit des fourrés et courut à sa rencontre.

« Me voici, vile créature ! proclama-t-elle, ouvrant grand les bras. Fais ton devoir. »

La bête s'arrêta net et sourit, tandis que je gémissais, trop ébranlée par la terreur pour faire quoi que ce soit.

« Magnifique, résonna à nouveau la voix profonde. Il est si rare de contempler un véritable courage. Je comprends cependant que tu ne te donneras pas à ma Maîtresse. Très bien. Ta mort sera rapide. »

Il s'élança, et l'éternité se figea dans cet instant où, d'un revers de la main, il sépara sans le moindre effort sa tête de ses épaules.

Je n'ai jamais parlé de ceci à quiconque. Il me coûte grandement d'écrire cette histoire, même sur ces pages intimes. Cela fait si longtemps que je cherche à me débarrasser de cette image. Mais elle reste présente : je suis certaine qu'elle sera la dernière chose que je verrai avant de mourir.

Accroupie dans les buissons, je pensai aussi à Titos, mon père, qui s'était encouru pour accomplir quelque terrible destin en tant que Guerrier des Dieux Sombres. Fixant pendant un long moment le ravissant visage dépourvu de vie de ma mère, je me demandais s'il avait eu la moindre notion des conséquences qu'aurait sa décision.

Le démon demeura encore un temps sous la pluie, son regard lui aussi fixé sur ce cadavre. Les bras minuscules, la robe de chambre détrempée, les pieds nus. Le tonnerre gronda une fois de plus, et il restait là, comme une statue rouge sombre, luisant dans l'embrasement de ce qui fut ma maison. Tandis que je le scrutais à travers les feuilles du fourré dans lequel j'étais tapie, je perçus d'autres taches écarlates dans mon champ de vision. Clignant des yeux, je réalisai qu'il s'agissait des boutons de laurier-rose, leur fragile beauté scintillant de rouge dans la pluie. Quand mon attention revint au démon, je remarquai qu'il n'était plus qu'une forme floue, comme si le tissu de ce monde revenait couvrir la maussade souffrance de la réalité. Je sentis mes larmes se mêler à l'averse.


– Journal de Leonora Dimitriou, 3e jour d'itar, 962 A.S.

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p.82

 

Étendard des dieux

 

Les disciples des Dieux Sombres n'ont pas le moindre désir de dissimuler leur allégeance. Bien au contraire, ils arborent fièrement leurs icônes, espérant ainsi attirer sur eux le regard de leurs sinistres maîtres. Les étendards ornées des symboles des Sept s'aperçoivent sur les champs de bataille du monde entier, portés par des poings gantés de fer, semant la peur dans les cœurs des nations civilisées.

 

Même si la plupart des bandes sont dédiées à un dieu particulier, cela n'empêche pas chacune d'entre elles d'avoir sa propre identité. Elles se nomment d'après leur forme particulière de vénération, d'accoutrement, de pratique, ou toute autre chose susceptible de les distinguer de leurs paires. Certains noms surgissent le temps d'une saison, pour retomber tout aussi tôt dans l'oubli, tandis que d'autres deviennent des légendes pour l'éternité.

 

J'ai rassemblé ici certaines des iconographies les plus notoires, parmi celles que l'on trouve un peu partout, comme exemplifiant le comportement des Guerriers et la menace qu'ils représentent pour nous tous. Étudiez-les, apprenez-les, et gardez-vous de leurs façons.

 

– Capitaine Urs Bödeker, Légion de fer de Myra

 

 

Les Instants dérobés

 

Étendard de l'Envie

 

Étendard des Instants dérobés

 

La Mouche sur le mur, l'Intrigante… Kuulima voit la puissance des autres et veut la faire sienne. Certains de ses adeptes la considèrent comme la Grande Égalisatrice. Les moins fortunés aspirent simplement à ce que les autres ont, et recherchent la force de s'en emparer. Ils adoptent des couleurs vertes et se parent de blasons, d'armures et d'armes pillées à d'autres.

 

Les Instants dérobés se sont fait un nom en pillant les villes et villages les jours de mariage, ruinant les cérémonies et déchirant les communautés. La rumeur veut qu'ils soient souvent invités par d'anciens soupirants éconduits, qui prennent ensuite la route avec la bande, chargés du butin du jour.

 

 

Les Goules

 

Étendard de la Gloutonnerie

 

Étendard des Goules

 

Les disciples d'Akaan dévorent tout ce qui croise leur chemin. Les goinfres du monde entier recherchent sa bénédiction et adoptent ensuite son aspect maudit, laissant leurs mâchoires exposées même au combat. Leurs couleurs sont faites de brun et de vert moisissure, sous le symbole de la Lamproie, qui représente la faim éternelle.

 

Les Goules semblent avoir contracté toute forme de maladie sur Terre, en vertu de leur abominable coutume qui est de consommer les cadavres de leurs victimes. Il y a même des rapports faisant état d'attaques sur des colonies de lépreux, que ces Guerriers dévoreraient ensuite. Et pourtant, ils ne périssent pas, mais subsistent, devenant de plus en plus abjects.

 

 

Les Pères de la forge

 

Étendard de la Cupidité

 

Étendard des Pères de la forge

 

Sugulag collectionne plus que le simple pouvoir. Des objets perdus de toute sorte terminent entre les mains avides de ses adorateurs. Les avares et les voleurs se sentent chez eux auprès du Collectionneur, portant des armures faites de pièces de monnaie entrelacées et des heaumes au masque d'or démoniaque.

 

Les Désolations cachent sur leurs marges un marché pour les objets les plus prohibés du monde. Les Pères de la forge tirent leur pouvoir de leur monopole sur ces objets, ainsi que d'une myriade d'artisans et de métallurgistes prêts à risquer la damnation contre les profits potentiels.

 

 

Les Dons libérateurs

 

Étendard de la Luxure

 

Étendard des Dons libérateurs

 

Cibaresh est connu pour jouer avec les mortels, plaçant des tentations sur leur chemin afin de subvertir leur précieuse moralité. C'est à lui que sont attirés les déviants et les débauchés, souvent choisis parmi les individus à l'éducation la plus stricte. Les étendards de ses adorateurs sont décorés des lèvres et de la langue de la séduction, de teintes violettes et bleues vives, qui ne laissent aucun doute sur leurs intentions.

 

Les Dons libérateurs ciblent les jeunes gens par de somptueux étalages de générosité, exerçant leur emprise sur des villages entiers par leurs offrandes corrompues. Les Dons sont connus pour dépouiller des villages de générations entières. Leurs effectifs croissent sans discontinuer.

 

 

Les Couronnes de plumes

 

Étendard de l'Orgueil

 

Étendard des Couronnes de plumes

 

L'Étoile tombée du ciel attire des adorateurs qui partagent les mêmes pulsions auto-destructrices. Ceux qui sont tombés de leur piédestal glorifié, ceux qui sont convaincus de posséder des talents qui les placent au-dessus du lot malgré le manque de reconnaissance de la part de leur communauté, trouvent l'hospitalité chez Savar. Ils se vêtent de bleu et de pourpre royal, exhibant des couronnes, des étoiles et des blasons.

 

Les Couronnes de plume tiennent leur cour au fin fond des jungles de Virentie, loin des royaumes civilisés. Ils s'enjolivent de serre-tête de plumes colorées, chargés de colifichets inspirés par les oiseaux qui vivent dans leur pays exotique. C'est ainsi accoutrés qu'ils imposent leur autorité aux tribus voisines.

 

 

Les Cavaliers du gel

 

Étendard de l'Apathie

 

Étendard des Cavaliers du gel

 

Nukudja, la Spectatrice, voit toute chose. Ses adorateurs croient qu'elle contemplera la fin des temps, et qu'elle connaît l'heure du décès de toute vie mortelle. Ils ont une apparence intemporelle, des armures et armes d'un autre âge, dont ils font bon usage au service de la déesse. Sous le signe du criquet, leurs capes d'un blanc sale recouvrent des métaux rouillés ; cependant, cette décrépitude ne les rend pas moins dangereux.

 

Les bourrasques glaciales de l'Åskland sont connues pour leur férocité, capable de jeter à bas même les hommes les plus vigoureux. Mais les Cavaliers du gel paraissent ne guère s'en soucier. Ils sont craints pour leur aptitude à marcher même par les pires intempéries, pour dévaster des villages coupés de tout espoir de renfort.

 

 

Les Poings ardents

 

Étendard de la Colère

 

Étendard des Poings ardents

 

L'éternelle fureur de Vanadra se nourrit des trahisons et des injustices qui poussent ses adorateurs à former l'avant-garde des forces de Père Chaos. Avec leurs cruelles armures rouge sang et leurs gantelets paraissant couverts de viscères, ils badigeonnent le symbole de leur maîtresse sur leurs bannières, auxquelles ils accrochent également des reliques de leurs victimes.

 

La cérémonie d'initiation des Poings ardents est marquée par des rugissements d'approbation et des hurlements d'agonie. Les candidats à l'adhésion prouvent leur bravoure en tenant leurs bras au-dessus d'un brasier ronflant jusqu'à ce que leurs gantelets en soient totalement noircis. Ceux qui ne peuvent endurer cette douleur sont rejetés, libres d'aller rejoindre d'autres bandes moins illustres.

 

Edited by Ghiznuk
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  • 2 months later...

p.56

 

Épilogue

 

Votre Excellence,

 

Je vous écris aussi vite que je le peux, car je suis hélas persuadé que ceci sera ma toute dernière lettre. L'ennemi est à nos portes. Totvárosh tombera avant la fin de la journée. J'ai échoué à mon devoir, et je n'ai que peu d'espoir de pouvoir trouver le repos dans le caveau de mes ancêtres.

 

Après la bataille du Volsk, nous croyions que la menace était passée ; qu'il faudrait encore des dizaines d'années avant qu'un meneur de l'envergure de Shiva n'émerge à nouveau. Nous avions supposé que nous aurions tout le temps pour reconstruire nos défenses et nous préparer pour le prochain assaut.

 

Mais nous n'avions pas tenu compte de deux facteurs. Premièrement, même si le nom de Shiva ne sera sans doute plus jamais prononcé par un quelconque Guerrier (son échec la consignant, de leur point de vue, aux oubliettes de l'histoire), ses actes s'avérèrent un spectaculaire cri de ralliement. C'est ici que le second élément entra en jeu : cet ensorceleur à la peau bleu cobalt. Il propagea ce récit à tous les vents, répétant partout à quel point Volskagrad avait été proche du désastre. Il transforma cet échec en un conte de glorieuse victoire partiellement accomplie, un fruit mûr prêt à être cueilli par quiconque serait assez brave pour s'en emparer.

 

Alors ils sont venus, de toutes les Désolations et même d'au-delà. Des Guerriers par centaines. Des barbares innombrables. Des monstres, des chars, des chimères, des dracs et des Répudiés ; ils ont submergé la plaine et encerclent à présent ma ville. Et pendant ce temps, les cieux au-dessus d'eux sont illuminés par un signe de la faveur de cette armée : un Héraut exalté, émissaire de leur Père. J'entends en ce moment-même sur nos portes leur lent martèlement. Ils ne se pressent pas, sachant bien qu'ils ont déjà remporté la victoire.

 

J'espère que ce message vous parviendra. Tout ce qui peut être fait pour défendre la Mère-Patrie doit l'être. La horde qui nous assiège en ce moment est au moins deux fois plus grande que celle de Shiva. Je prie que les dieux vous accompagnent pour vous assurer la victoire. Je prie pour mes retrouvailles avec mon fils, Lukas. Je pr

 

 

Votre Excellence ?

 

On dirait bien que le pauvre Ilarion ait pris un peu trop de temps à rédiger sa petite bafouille. Tous ces espoirs, toutes ces prières, gribouillées sur un si petit bout de parchemin. Mais en vérité, un homme mourant ne devrait-il pas avoir droit à un dernier vœu ? Son sang nous servira à parachever sa tâche.

 

Il a raison de dire que nos forces sont puissantes. Assez pour faire trembler toutes les nations du Royaume mortel. Mais il me semble que le pauvre vieux s'égare en se tracassant à ce point pour sa Volskaïa chérie, qui l'a tant aimé en retour qu'elle l'a contraint à toute une vie de demi-exil et à une tombe dans la steppe, loin des siens.

 

Toujours est-il qu'un homme doit avoir des ambitions à la hauteur de ses talents. Ceux d'Ilarion lui suffisaient largement pour gouverner ce pitoyable hameau. La piteuse Shiva n'avait quant à elle d'autre but que de prouver aux vaniteux gentilshommes de la cour qu'ils avaient eu tort de l'avoir déconsidérée en raison de son sexe. Mais mes propres projets sont d'un tout autre niveau. Il est évident que Volskagrad tombera face à nous, comme toutes les autres cités mineures du monde. Mais le véritable joyau de l'humanité, voilà une récompense qui mérite qu'on se batte pour elle. Il est une ville qui doit, plus que toute autre, redouter mon arrivée : Avras, la citadelle du Neuvième Âge.

 

Peut-être aurai-je le plaisir de vous rencontrer en personne au cours de ma visite. J'en serais véritablement enchanté. En attendant, Ilarion vous dit adieu. Du moins, je crois que c'est ce qu'il aurait aimé vous dire. Je dois avouer qu'il ne m'a plus vraiment l'air en état de converser en ce moment.

 

Au nom du père,

 

Lukas Yanovitch,

 

Ensorceleur au service des Dieux

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  • 9 months later...
Le 9eÂge : Batailles fantastiques

 

Guerriers des Dieux Sombres


Tapie derrière ses hautes murailles, la civilisation se croit à l'abri. La loi, la moralité, l'ordre sont ses boucliers. Mais dans les lieux de pouvoir, et même endéans ses propres frontières, une menace croît. Car ils sont venus abattre ces murs, briser les chaînes et détruire les fondations mêmes de tout ordre sur Terre : tremblez devant les Guerriers des Dieux Sombres !

 

 

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