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[Background] Armées du 9e Âge : livre complet Légions démoniaques


Ghiznuk

Recommended Posts

p.8

 

Les Dieux Sombres

 

Le Chaos est une flèche, dont le vrai nombre est huit
Huit les signes montrant la voie, huit les sentiers à parcourir
Huit les éternels avatars que chaque cœur mortel a soif de connaître
Huit les formes de mutation et de pouvoir, huit le nombre de ces vers
Le Père est le premier des Huit, lui qui avec les Titans nagea
Lui qui est chacun et tous et toujours, vers qui nous aspirons à revenir
Lui qui avec les Sept nous appelle, nous ses enfants piégés de l'autre côté
Sept sont ses loyaux Ducs, qui commandent nos fantaisies et notre destin.


Reine des Mouches, première à connaître de la beauté l'attrait,
Elle qui compare, qui calcule, qui attend sur le mur son heure
Elle qui voulut faire sienne des dieux une des grandes demeures

Par le pouvoir séduite, désirant tout ce qu'elle voyait,
Elle énonce l'ancienne vérité, qui des sages forme le credo :
Toute chose de valeur n'acquiert qu'à titre de comparaison
Nous, ses farouches disciples, son appel solennel entendons
Kuulima nivelle nos chances, tire de nos rivaux les sanglots.


Mange et croîs
Jamais ne cesse de te gaver
Ne pose aucune limite à ta gourmandise
Sache que tous se soumettront pour être dévorés
Au grand dieu Akaan jamais ne reproche d'assouvir sa faim
Souviens-toi que par Son défigurement, Sa malédiction, Il est glorifié
Admire Son vœu élémentaire de consommer toute belle chose de la création
Ne couvre pas ta bouche, car cela déshonore la Lamproie ; rends-lui grâce par ton festin.


Vanadra la Méprisée, fureur de l'Enfer – louez !
Serre le poing et sens-La brûler en toi – criez !
Son feu touche chaque cœur sincère – ragez !
Enflammée par le Rejet originel – tonnez !
Déesse a entendu nos plaintes asservies – luttez !
Nous sommes l'infinie marée écarlate – frappez !
Plus jamais enchaînés par les reptiles – tuez !
Le crime fatal nous ne tolérerons pas – mourez !


Elle observe.
Éternellement, Ses yeux noirs connaissent l'éternité.
Ancienne, intemporelle, Nukudja parcourt les éons, témoin du premier éveil et de la ruine finale
Son savoir sommeille comme un océan incommensurable
Notre déesse est présente partout, du criquet à la chouette
Son puissant sommeil ébranle la pierre-monde, Sa veille embrase les étoiles
Elle inspire Ses fidèles à attendre, à rechercher la véritable sincérité de la patience, à La servir tandis que…
Elle observe.

 

Acclamez le Prince de l'Orgueil, l'incomparable Étoile du matin
Son nom est Savar, de tous les aspirants aux trônes le Suzerain
Plus haut roi parmi les dieux, Savar résolut jadis de régner
Ils Le bannirent et pour cela, le Père le prit à son côté
À présent nul n'ose renier Sa majesté et Sa grandeur
Fléau des faibles du monde, ami de tous ceux qui cherchent Sa lueur
Gloire à toi, Savar, nous qui ne sommes pas mêmes dignes de Ton mépris
Guide-nous à Ta terre promise, fais-les se prosterner devant nous, contrits.


Né de pure passion
Le Père pour la Mère
Le Désir écorche Son Voile.
Cibaresh aspire à
Recréer l'étincelle primitive,
Seigneur de tout éclair.
Nombreux sont Ses plaisirs
Inégalable Son épanouissement
Sublime Sa transgression.

 

Nous marchons au pas du seul vrai tambour
Notre dieu connaît de vos corps et de vos âmes la valeur
Sugulag prend, mais jamais il ne cède
Nous sommes de Son tribut les collecteurs et percepteurs
Le Collectionneur le premier voulut s'emparer des âmes mortelles
Craint par les dieux du grand Royaume éthéré
Sa forme s'entrevoit sur vos pièces d'or et de bronze
Sa première grande félicité, son seul amour avéré.

 

– Le Testament de Huit

Edited by Ghiznuk
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p.10

 

Grimoire des Légions infinies

 

De l'Océan et des Fleuves de Pouvoir

 

De tous les principes de cet univers, le Père est le plus pur, le plus Élevé. Appréhender son essence revient à acquérir le pouvoir de façonner la Réalité et, partant, de dominer la Vie. Alors que les religions humaines ou elfiques ne sont rien d'autre que, Déclin et Faiblesse spirituelle, Père Chaos est, de son royaume par-delà le Voile, l'avatar de la divinité ultime.

La Maîtrise Complète du pouvoir du Voile dépasse les capacités des mortels. C'est pourquoi, pour pouvoir s'affranchir de ses propres limites terrestres, l'invocateur doit négocier avec les Hautes Sphères des Légions, lesquelles sont les véritables incarnations du Père, ses Sept Noms de Pouvoir : ces mêmes dieux, que les ignorants nomment « Sombres ».

Car en eux se trouvent, un millier de milliers de nuances de pouvoir, chacune incarnée dans un Principe unique, une petite divinité, un être surnaturel que l'on nomme « Dæmon ». Chacune de ces puyssances est comme un ruisseau affluant en un cours plus vigoureux ; les dæmons mineurs sont ainsi entraînés dans le flot de dæmons plus importans, qui eux-mêmes rejoignent, l'un des Sept Grands Fleuves, lesquels se jettent, à leur tour, dans l'indescriptible Océan de Pouvoir qu'est le Père. La liberté et la volonté d'un dæmon étant à la mesure de son propre Pouvoir, tous mènent une lutte éternelle, pour Commander à ceux qui se trouvent au-dessous d'eux, tout en cherchant à se libérer de l'Emprise, de leurs supérieurs.

L'ambition de l'Invocateur, sa force, sa volonté, sont les clés de la Connaissance Interdite du Voile. Interdite pour les faibles, mais néanmoins source de Gloyre indicible pour ceux qui savent, ce qu'ils veulent. L'Invocateur qui ose s'aventurer sur cette voie est traité de « Fou, de Malfaisant, d'Inhumain » ; mais il ne prête nulle attention, aux viles médisances de ceux qui se complaisent dans l'Assujettissement.

Tandis que les Guerriers qui suivent les Sept Fleurs du Chaos, aspirent à l'immortalité, conférée par des dieux approbateurs, l'Invocateur s'arroge leur Pouvoir par la négociation et par la force de sa Volonté. Un véritable Invocateur est plus qu'un symple mortel ; car il marche en Compagnie des Dæmons. Seul dans le noir, il communie avec les mystères des Sept Fleuves du Savoir, ainsi qu'avec leurs infinis serviteurs, qui lui Murmurent à l'oreille les récits, des terribles et merveilleuses potentialités, que recèle le Voile.

Nombreux sont ces glorieux chuchoteurs dans l'océan du Père, nombreuses sont leurs formes et leurs natures, car ils sont Légion. Pour les mortels, il est ardu d'appréhender le véritable sens de l'Infini, ce mot sacré ; et l'Invocateur imprudent peut se trouver Brisé par la diversité et la taille, de ces Légions. Leurs formes sont, en effet, sans fin : ténèbres liquides, êtres de pure sensation, incarnations des Désirs les plus Secrets des mortels ou de leurs pires cauchemars, créatures à l'aspect animal et masses répugnantes de chair et de sang en putréfaction. Chacune de ces formes fascinante et unique, troublante et sublime.
 
Des modes d'Entrée et de Sortie

Il existe, pour un dæmon, trois Façons d'accéder au Royaume mortel.

La première est celle de la Nature. À mesure des fluctuations du Flux de Magie autour de notre monde, le Voile s'amenuyse parfois en certains endroits et, en de rares occasions, devient si ténu que les Légions, qui attendent toujours une occasion de ce faire, peuvent alors le franchir de leur propre gré. C'est pourquoi nous voyons de temps à autre l'apparition soudaine, de Monstres ou d'Armées, surtout lors des périodes de profonds désordres, accompagnant les Cyclones et les Conflagracions – même si la Mère reprise rapidement son Voile après de tels phénomènes. Les dæmons, lâchés de la sorte, sont libres de parcourir le Monde à leur guise, représentant une dangereuse possibilité pour l'Invocateur en quête de Secours. Nombreux sont les ignorants qui, peu au fait de ce que les dæmons sont mandés par les Sept et par le Père, se nourrissent de superstitions selon lesquelles, ils ne seraient qu'une catastrophe naturelle d'essence similaire aux Épidémyes et aux Famines, allant parfois même jusqu'à les prendre pour un châtiment envoyé par leurs propres divinités.

La deuxième Façon est le rite d'Invocation. C'est la voie de l'Érudit qui, par un « Rituel » correctement réalisé, est capable d'ouvrir la Porte, par laquelle un dæmon pourra franchir le Voile, et demeurer en ce monde tant, qu'il ne sera point tombé à court de sustentation Magique. Ces dæmons peuvent être appelés pour nouer avec l'Invocateur un pacte de Puissance ou de Savoir, voire, s'il en a le pouvoir, liés à lui et enchaînés à sa Volonté. Une telle entreprise, cependant, est extrêmement périlleuse pour l'âme Mortelle, car les dæmons sont des êtres aussi inconstants que perfides et cherchent à causer la ruyne des ambitieux par leur propre Folie. Mais, pour l'Invocateur déterminé, un pacte bien négocié vaut bien que l'on prenne ce risque.

Pour invoquer un dæmon des Légions, que ce soit un Prince ou simple laquais, trois éléments sont essentiels. Premièrement, l'appel d'un Invocateur sûr de lui et au Cœur ferme. Nombreux sont les incantations et rituels accomplis par les Invocateurs pour se clarifier l'esprit avant d'accueillir les Serviteurs du Père. Le seul composant indispensable de telles pratiques est la syncérité de volonté avec laquelle elles sont effectuées. Deuxièmement, la mise à disposition de Matières Premières avec lesquelles le dæmon pourra assembler sa forme physique lors de sa Matérialisation. Le souffre est l'élément le plus courant, et le plus important, mais d'autres peuvent être fournis, à la discrécion de l'Invocateur – en gardant à l'esprit que seuls les matériaux les plus Purs, pourront généralement être utilisés. Troisièmement, et ce qui est l'élément le plus crucial, est l'exécution d'un Sacrifice destiné à assurer l'énergie nécessaire pour la manifestation du dæmon. Plus élevé sera le statut de la victime, plus tentant et gratifiant il sera pour l'entité invoquée. Les Seigneurs et les Nobles, les Alchimistes et Thaumaturges donnent accès aux esprits les plus Puissants venus de l'autre côté du Voile. Mais n'importe quel sacrifice suffit à un simple rituel, pourvu qu'il s'agisse d'une créature sapiente, capable d'une véritable Crainte, Stupeur et Folie. Car c'est cette sensation de terreur qui constitue l'appel que suit le Démon.

Les Sacrifices en Masse à la gloire des Légions, tels qu'un champ de bataille entièrement jonché de cadavres, sont évidemment la forme la plus élevée d'Offrande, qui attirera l'attention des plus puissants des Princes, Hérauts et Ducs ainsi que de leur Entourage. Si une telle Opération est dirigée au moment où le Voile est déjà ténu, l'on pourra alors invoquer, une armée entière.

Prenez garde toutefois, car même un petit bataillon démoniaque avec un dæmon maieur à sa tête est une épreuve intolérable pour ceux qui n'y ont pas été préparés ; pour certains, cela représente un saut dans la folie permanente ; mais l'Invocateur aux Dons Supérieurs saura apprécier cette vision de Splendeur. Des armées entières de soldats rodés à l'exercice ont pris leurs jambes à leur cou sitôt après avoir aperçu une telle force. Néanmoins, les Grandes Incursions Dæmoniaques sont par essence limitées par la quantité de Magie Brute qu'elles requièrent pour pouvoir soutenir leur existence en ce Royaume. Car nul dæmon ne peut subsister ici une fois, les ressources magiques de son environnement épuisées. Une armée complète de dæmons peut ne pas durer plus longtemps que quelques cycles solaires. Mais oh ! ce qu'elle peut accomplir, même en si peu de temps !

Enfin, la troisième Façon est celle de la Possession. Qu'il ait été invoqué, ou qu'il ait franchi le Voile par la voie Naturelle, un Dæmon peut à l'occasion, plutôt que de se créer une nouvelle forme physique, avoir le désir, de s'incarner dans un corps déjà existant dans notre Royaume – voire y être contraint. Cela peut être une personne, mais aussi un Objet ; voici d'où proviennent les récits d'Armes Dæmoniques capables de s'adresser à leur porteur, et de l'influencer. À l'état de Possession, un dæmon requiert beaucoup moins de magie pour poursuivre son existence dans le Royaume mortel. Il peut ainsi y résider à l'insu de tous pendant des années, sinon des décennies.

De même que trois modes d'entrée dans le Royaume mortel s'offrent aux démons, les « modes de Sortie » sont également au nombre de Trois : le dæmon peut Épuiser toute sa magie, ou être intentionnellement Banni par un invocateur, ou voir son corps manifesté être Occis par un guerrier. Quoi qu'il en soit, le dæmon lui-même retourne alors, contre sa volonté, de l'autre côté du Voile, et ne pourra plus parcourir le Monde Matériel tant qu'il n'aura pas recouvré assez d'Énergie pour ce faire. Car l'incarnation est tout aussi coûteuse pour un dæmon, qu'elle lui est gratifiante. Sa forme Physique demeure quant à elle en notre Royaume – les restes en sont généralement toxiques, et sujets à rapide décomposition.

Il existe, ceci étant dit, une Quatrième Façon de détruire un dæmon, et c'est une Façon Abominable dont, je ne puis, révéler les détails en ces pages. Mais il existe en ce monde certaines « techniques », certains Pouvoirs – rares et mal compris – aptes, non seulement, à détruire le corps incarné du dæmon, mais Aussi Son Esprit, de sorte qu'il se retrouve anéanty à jamais et ce, dans les Deux Royaumes.
 
Du Chaos ineffable
 
Nous ne savons avec certitude pourquoi les forces des Dieux Sombres cherchent à pénétrer en notre monde, car l'interprétation du Chaos est loin d'être dépourvue d'ambiguïté. Sans cesse, elles cherchent à suivre la volonté et répandre la parole des Sept Fleurs, qui est, elle-même, un Mystérieux Évangile, en perpétuelle Mutation, et à encourager les mortels dans les pratiques des Sept Vices vivants qui sont si chers à leurs yeux.
 
Néanmoins, les Légions semblent tout aussi souvent enclines à semer le massacre, la dissension et la destruction sans dessein clair – peut-être cela les amuse-t-il, tout simplement, à moins qu'elles ne se délectent de toute chose Imprévisible, Épouvantable et Chaotique. On dit souvent que leur objectif est, la destruction des civilisations ordonnées, qui sont Anathèmes aux yeux du Père, et la subversion des structures sociales et des systèmes d'autorité, où et quels qu'ils soient. Bien entendu, les plus grandes de ces sociétés sont les grandes Nations des races Mortelles, contre lesquelles les Dieux Sombres mènent un Combat Éternel.

– Extrait du Grimoire des Légions infinies, par Georges Sybellicus, BMag, MDiv (Hons) (Eicht) fons necromanticorum, astrologue et Magus secundus
Edited by Ghiznuk
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p.14

 

Orgueil

 

C'étoit en l'an trois du règne de notre suzerain que je fis mienne la voie de la Quête. Fidèle à la tradition, je recherchai un adversaire à la puissance légendaire, que j'eus pu vaincre au nom de la Dame, du Roy et de notre royaume bien-aimé. La proie qui avait fait l'objet de mon choix était le chevalier démon Atmok, gardien d'une clairière d'un pays lointain où le Voile estoit ténu, et qui avoit véritablement lancé ce défi à la face du monde : le vaincre en duel, pour remporter l'épée d'or blanc posée sur la pierre. Me gaussant de ce pitoyable appât, je me mis en route ; ni la richesse, ni les colifichets magiques n'avoient la moindre emprise sur mon âme. Car étant chevalier d'Équitaine, ma seule récompense estoit la perte des ennemis de la Dame.

 

Les landes crépusculaires et les forêts sauvages ne présentoient que peu d'obstacles – du moins, aucun qui fût à la hauteur de mon talent. C'est ainsi que je parvins à la clairière foudroyée d'Atmok. Les arbres avoient été abattus, tranchés par la lame du démon. La terre estoit noirâtre, teintée des fluides corporels des cadavres purulents de maints aspirants téméraires. La brise estoit lourde de l'odeur de la mort ; un silence régnoit en cette clairière, où nulle beste ni volaille n'osoit pénétrer.

 

« Démon, m'escriai-je, apercevant mon ennemi, Démon, ta présence n'est point bienvenue en ces bois sacrés ! Par la Dame, tu périras ! » Et, ce cri à mes lèvres, je chargeai.

 

L'initiative fut mienne. Puissamment je frappai, protégeant mon avancée du blason de mes ancêtres. L'espace d'un moment, je crus le combat déjà gagné. Mais je n'avois point encore occis le monstre : sa lame avoit suivi une courbe qui desvia mien coup et ouvrit ma garde. Néanmoins, fus sauvé de sa riposte par la lumière radieuse qui fusa de mon pendentif.

 

Nous rendismes l'un et l'autre coup pour coup, mais toujours je me trouvois surpassé et sauvé par la grâce, et non par mon art. Le chevalier démon possédoit un don pour les armes qui dépassoit de loin le mien ; ne pouvois rivaliser avec lui. Enfin, je me risquai à tenter le tout pour le tout et rassemblai toutes mes forces pour une dernière botte décisive. D'une chiquenaude, le démon fit voler mon épée. Je sus alors que ma vie lui appartenoit, que même la bénédiction de la Dame ne pourroit empêcher la profanation du mien corps, qui iroit rejoindre ceux de mes nombreux prédécesseurs venus mourir ici avant moi. J'attendis un long moment.

 

Alors, enfin, il prit la parole.

 

« Passable, déclara-t-il. Quelques nuances caravanchiennes, mais démontrant une belle garde. Tu as du potentiel. Étudie soigneusement l'art de l'escrime, et nous pourrons nous battre à nouveau. »

 

Sa pitié me blessa plus profondément que son arme ne l'auroit jamais pu faire. Ma queste n'estoit-elle donc qu'un jeu pour cet engeance sortie du Voile ? Ma vie estoit-elle donc trop insignifiante pour qu'il ne daignât me l'ôter ? Je tombai à genoux, et m'éloignai en rampant, frappé de honte.

 

Pourfendis moults autres ennemis, mais jamais n'oubliai le chevalier démon. Un cycle entier de saisons passa. N'y tenant plus, je revins à ladite clairière pour y affronter mon vainqueur, endurci par les combats, affûté par ma volonté. Je ne me fierois plus à la grâce de la Dame, préférant ne compter que sur ma propre vaillance et mon robuste écu. Je combattis aussi férocement que je le pus. Mais une fois de plus, Atmok eut le dessus ; une fois de plus, je fus libre de reprendre ma route.

 

Refusant de connoistre la défaite, je redoublai d'entraînement et d'exercice ; j'appris à manier le marteau des nains et la rapière des prélats de Reva ; je jurai que je ne laisserois plus la moindre botte m'échapper, que jamais plus la maîtrise des armes ne me feroit défaut ; que jamais plus personne ne me surpasseroit.

 

À la forêt maudite je revins pour la troisième fois, ma confiance pleinement rétablie après la débâcle que j'eus soufferte dans mon corps comme dans mon âme. Délaissant mon ancien serment, je conclus un nouveau pacte sur mon épée : je ne connoistrois désormais la victoire que pour moi-même et non pour autrui. Le combat qui résonna ce jour-là dans les bois fut hommage à ma formation : toute une journée d'escrime et d'habileté, digne des vers du plus grand ménestrel. Arrachai la lame de sa main. Le repoussai. Je rugis : « Tu es vaincu, scélérat ! Nul homme ne peut me battre ! »

 

Atmok se mit à rire. Je ne me rappelai que trop tard qu'il ne s'agissoit point d'un homme.

 

« Pourquoi ris-tu donc ? m'enquis-je, pris d'une hésitation subite.

 

— Parce que j'ai gagné. Je t'ai gagné, du moins ; arraché à ta déesse impotente, reforgé pour faire de toi un véritable Chevalier de l'Orgueil. Regarde donc ta lame, apprenti. »

 

Il me désarma de sa dague, et je vis qu'il avoit raison. Car le sceau d'or blanc sur l'épée reflectoit la vérité de mon cœur : que rien au monde ne comptait plus, hormis ma propre prouesse, et qu'aucun mortel n'aurait pu m'avoir mieux instruit.

 

Et la lumière de l'Étoile du matin emplit mien cœur.

 

– Extrait du Lai de sire Ectomor

 

Edited by Ghiznuk
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p.16

 

Augure de Savar


 

LE JOURNAL DE LEONORA DIMITRIOU

 

et divers articles rassemblés, 31e jour d'itar, 962 A.S.

 

 

Les jours sont de plus en plus longs. Quant à moi, j'ai le sentiment que mon travail devient de plus en plus futile. Aujourd'hui, je suis une fois de plus arrivée trop tard. J'ai trouvé Georges Sybellicus mort dans son laboratoire. Ses intestins avaient été répandus sur les marquages soigneusement tracés à la craie. Toutes ces semaines passées à surveiller les abominables activités autour du village de Hosen, pour rien. Si j'avais su que Sybellicus en était le responsable, j'aurais redoublé d'efforts. Miceli était particulièrement désireux de le soumettre à la question.

Il me faut à présent tenter de me remémorer les détails de cette découverte.

La fermette puait le souffre. J'eus beau me couvrir le nez et la bouche de mon capuchon, cela ne fit aucune différence. En raison du grand nombre de verrous et cadenas sur la porte, je me vis contrainte de forcer une fenêtre au pied-de-biche avant d'entrer, l'orbe d'al-Sahar à la main, au cas où ses pouvoirs de nullification auraient été requis. Mais la maison était vide et silencieuse, mis à part le courant d'air suscité par mon intrusion.

L'intérieur était une véritable caverne aux merveilles. Des instruments alchimiques encombraient les tables. Certains fumaient ou bouillonnaient toujours doucement, chauffés par les flammes roses. Des parchemins couverts de l'écriture impérieuse de Sybellicus étaient éparpillés comme du foin. Un petit homoncule baragouinait dans sa cage, perché sur un crâne humain. Le corps lui-même – du moins, ce qu'il en restait – gisait dans une cave creusée à même le limon sonnstahlien, dont l'air était rendu irrespirable par la fumée des chandelles dégoulinantes. Les murs, le sol, le plafond, étaient décorés de runes des Dieux Sombres, méticuleusement tracées. Il agrippait toujours un gigantesque grimoire relié de chêne, tandis que sa main libre couvrait l'endroit où ses entrailles auraient dû se trouver. Le livre était trempé de sang. Je m'en suis néanmoins emparée : une grande partie peut toujours en être lue. Je m'efforcerai d'en recopier ce que je peux dans ces pages.

Je n'avais pas le temps de pousser plus loin mon enquête : la chose qui avait été libérée ici n'était certainement pas très loin. Les portes de la cave, qui menaient à un passage montant vers le jardin, avaient été taillées en pièces. Je suivis la piste de destruction dans le monde extérieur, anormalement calme, où quelque immense et obscène créature s'était échappée pour, de toute évidence, défoncer un taillis non loin de là. Je le traquai sur une bonne demi-lieue. Je parvins alors à un temple à l'air sombre, comme abandonné. Une effigie grossière de la Déesse de l'Humanité était gravée dans la pierre au-dessus de la porte grande ouverte, qui se balançait dans l'air du soir.

La nuit était déjà tombée lorsque je pénétrai à l'intérieur. Un vif rayon de lune, émanant d'une haute fenêtre, projetait des ombres sur l'autel. Le lieu était en ruines, visiblement délaissé depuis fort longtemps. Des herbes poussaient à travers les dalles. Tout était absolument silencieux. J'avisai au mur une plante qui se consumait doucement, rougeoyant des braises du feu-démon, à côté des empreintes cendreuses des griffes de la créature. Je me penchai de plus près. Du coin de l'œil, je perçus un infime mouvement parmi les ombres.

Je bondis, roulant derrière l'autel cubique, échappant par la même occasion à l'énorme bras qui avait jailli de l'obscurité. Un rugissement tonna dans tout le bâtiment. Sans la moindre hésitation, j'activai les pistolets miniatures cachés dans mes manches pour tirer deux balles droit dans la chose qui me fonçait dessus. Elle fendit mes oreilles avec un autre mugissement – de douleur, cette fois, causée par l'huile d'abraméline avec laquelle j'avais enduit mes munitions. Elle recula, chancelant, et je poussai un cri de surprise en contemplant enfin sa forme à la lueur du rayon de lune. Elle était à moitié écarlate, avec des sabots fendus, et faisait au moins sept pieds de haut. Mon esprit fut immédiatement rempli du souvenir de cette autre nuit, il y a si longtemps, où j'épiais une autre apparition similaire à travers le laurier-rose.

Mais cette bête était différente. Les marbrures rouges dans son cuir noir étaient dues à l'éclat du feu-démon, bien visible d'ailleurs dans sa gueule ouverte. Elle était grande, d'allure majestueuse, mais pas aussi musclée que le laquais de Vanadra qui avait tué ma mère. Quoi qu'il en soit, il lui restait cependant assez de pouvoir pour faucher tout un bataillon d'infanterie impériale. Je réalisai qu'elle avait été en fait bien plus surprise que moi – sans quoi, comment expliquer que je fusse toujours en vie ? Je revins à moi. Je savais à présent ce qu'il me fallait faire.

« Votre majesté », commençai-je, tirant ma dague de chasse en argent tout en fouillant dans mon manteau avec mon autre main. « Il ne sied guère aux ambassadeurs de Savar de tendre des embuscades dans le noir. Cela est d'ailleurs tout à fait superflu à mon égard, permettez-moi de vous l'assurer. Je me soumets de mon plein gré à votre prééminence ». J'avais en effet compris que la flatterie serait mon unique recours pour pouvoir gagner du temps face à cette créature, un démon majeur d'Orgueil. Je me souvins des enseignements chuchotés dans les ténèbres, de cette peur indicible qu'on appelait un Augure. Je plaçai ma dague sur l'autel, tenant ma main ouverte devant moi afin de confirmer mes dires.

Il tendit son long corps en avant, l'air méfiant. Les hautes pointes de sa couronne de diamant étincelèrent dans la lueur spectrale de la lune.

« À genoux », souffla-t-il, d'une voix qui évoquait la puissance tranquille de la fournaise.

Je m'exécutai, posant un genou sur la pierre froide. …Ce qui éveilla à nouveau en moi un souvenir, celui du jour où je m'étais inclinée devant un autre autel, il y a bien longtemps, ce jour où j'avais prêté le serment de —

« Les Gardiens du Voile ! », hurla-t-il. Prise de terreur, je me rendis compte que le pendentif orné de l'emblème de mon ordre s'était glissé hors de mon manteau lorsque j'avais baissé la tête. La créature l'avait aperçu. Je voulus tirer de ma poche l'orbe que j'y tenais caché, mais le démon d'Orgueil fut bien plus rapide. Il me donna un grand coup de sabot qui me projeta en arrière. Le souffle coupé, je le vis placer son immense patte sur mon torse, une patte aussi pesante qu'une enclume. J'étais clouée au sol. L'orbe que j'avais tenu en main avait roulé sous le bord de l'autel, désespérément hors de portée. Heureusement, mon ennemi ne l'avait pas remarqué.

« Vous êtes les plus pathétiques de toutes les misérables créatures de ce pitoyable Royaume », déclara la créature, me dévisageant du haut de sa stature avec tout le dégoût et la révulsion du plus dédaigneux des ducs d'Équitaine. « Pensez-vous réellement être en mesure de faire obstacle à l'irrésistible puissance de Savar ? Quel ridicule. Véritablement et complètement lamentable.

— Alors tue-moi, vermisseau ! », voulus-je m'exclamer. Mais je ne respirais plus à présent qu'à grande difficulté : ma voix en était réduite à un soupir. « D'autres viendront ! Nous garderons ce monde libre de votre engeance, quel qu'en soit le prix !

— Comment oses-tu … ?

— Tu te crois si fort, mais tu n'es rien de plus qu'un garnement occupé à arracher les ailes des mouches. Jamais tu ne connaîtras ce qu'est la véritable grandeur, monstre !

— Quoi ! » Un jet de flammes blanches fusa de sa gueule, tant mes insultes l'avaient mis hors de lui. « Petite imbécile, je me taillerai un sac de ta peau ! » Il me hissa par le cou, d'une seule main, son visage de lave noire à quelques pouces du mien. Sa puanteur ardente me fit hoqueter. Il tendit son autre bras en arrière, brandissant ses griffes comme pour appuyer ses propos. Mais il n'avait pas remarqué qu'au moment où il m'avait soulevée, j'avais pu me saisir de ma dague qui était restée sur l'autel, là où je l'avais placée.

D'un geste sec, je la lui plantai dans la nuque. Il tressaillit en sentant la morsure de l'argent et me lâcha violemment en poussant un hurlement de fureur. D'une roulade, je me retrouvai au pied de l'autel, d'où je sortis l'orbe d'al-Sahar, déjà prêt à l'emploi. Pendant ce temps, le démon s'était débarrassé de ma dague. Au moment où il se retournait pour m'annihiler, je lançai le mécanisme droit sur lui.

L'orbe s'activa. Il se produisit comme une puissante aspiration – pas de l'air, mais de la réalité elle-même. Une fois de plus, je subis l'ignoble sensation qui accompagne la contorsion et la dilatation de l'univers, tandis que toute la magie présente dans les parages était absorbée par l'engin. Le monstre, de l'autre côté de l'autel, vociféra de plus belle. Ses membres se convulsèrent, son port royal se changea en un humiliant tourment de défaite. Cependant, juste avant qu'il ne disparût pour regagner l'autre côté du Voile, je vis son visage prendre une expression d'un calme effrayant. Il retrouva son auguste arrogance, et pour le plus bref des moments, j'entrevis les machinations d'un esprit malveillant, désormais concentrées sur ma personne. L'imperceptible courbure d'un sourire déforma ses lèvres, achevant ainsi de me glacer le sang avant qu'il ne fût définitivement rendu aux ténèbres.

Il y eut une secousse, et la réalité reprit sa forme habituelle. Le monde avait retrouvé sa tranquillité. Je pris conscience du fait que, pendant tout ce temps, j'avais oublié de respirer. Sans l'artéfact des Gardiens et l'avantage de la surprise, il ne fait aucun doute que j'aurais été une nouvelle victime comme tant d'autres au cours de la guerre éternelle contre le Mal.

 

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J'ai pris le temps d'examiner le grimoire que j'ai récupéré sur le cadavre de Georges Sybellicus. Parmi les taches de sang, les déchirures et les passages qui paraissent se tortiller et pulser, j'ai fini par découvrir quelques extraits lisibles rédigés sur des lambeaux de vélin noir, dans lesquels l'auteur décrit les démons qu'il a rencontrés au cours de sa carrière excessivement enthousiaste. Même si ces écrits trahissent un intérêt plutôt malsain pour le sujet, une grande partie de ces informations me paraissent fort utiles. J'inclurai certaines de ces notes dans ce journal, ainsi que les autres extraits que je recueillerai au cours de mes prochaines enquêtes.

 

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Augure de Savar

 

S'ils ne sont que rarement les créatures les plus Grotesques ou abjectes des Légions dæmoniaques, les Hauts Émissaires de l'Orgueil n'en sont pas moins toujours les plus Froidement Effroyables. Ils inspirent un tel sentiment de suprématye, et d'autorité glaciale, que la plupart des mortels ne peuvent s'empêcher de se Recroqueviller en leur présence. On dit de leur venue, qu'elle est le signe annonciateur d'une Terrible Calamité – bien qu'il puisse ne s'agir que d'une croyance dérivée du carnage qu'ils laissent souvent derrière eux. Sous sa forme Incarnée, un Augure apparaît sous les traits d'un grand humanoïde au port majestueux, à la Dominance Incontestable. Les Augures arborent souvent des attributs rappelant les plus Nobles des animaux : de grandes Ailes, une longue Queue, et presque toujours une Couronne d'imposantes Cornes. Même s'ils sont les maîtres du combat, ils peuvent s'avérer si dédaigneux, qu'ils en arrivent souvent à sous-estimer leurs ennemis. Ils sont de plus réputés pour exiger des conditions extrêmement Astreignantes dans le cadre du moindre Pacte.

– Extrait du Grimoire des Légions infinies, par Georges Sybellicus, BMag, MDiv (Hons) (Eicht) fons necromanticorum, astrologue et Magus secundus
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p.20

 

Gloires étincelantes

 

33 auguste
 

Notre sacrifice du jour pleurnichait de façon particulièrement pitoyable. J'ai hâté le rituel, tranchant directement la jugulaire avec mon poignard en or. La pièce s'est emplie de l'usuel tourbillon de magie. Le soufre et les autres éléments fournis ont été acceptés par ma création nouvellement invoquée, une Gloire de Savar. Splendide et majestueuse. Son aura de grandeur s'est répandue dans toute la pièce. Je suis tombé à genoux, rendant grâce. L'instant d'après, elle était partie parcourir la ville. J'espère qu'elle m'a remarqué.

34 auguste

L'invocation d'hier avait une queue de serpent à la place des jambes. Celle d'avant avait des sabots et de grandes ailes. Le seul élément que toutes les Gloires ont en commun est leur couronne étincelante. J'ai pu observer la manière dont elles s'efforcent de s'imposer leur autorité les unes aux autres lorsqu'elles se retrouvent en groupe. Le mois passé, j'étais présent lorsqu'un Augure de Savar nouvellement invoqué a contraint ses jeunes sœurs à attaquer le temple. Elles auraient voulu brûler la récolte d'orge à la place, mais elles furent détournées de cet objectif par la seule force de sa volonté. Voilà ce que j'appelle avoir de l'ascendant.

5 serrembre

Ce soir, j'ai opéré une sortie fructueuse à la recherche de chair fraîche. J'en ai attrapé une, toute seule dans une allée qui puait la bouse, non loin du marché au bétail. Elle n'a même pas eu le temps de crier. Quant à l'autre, je l'ai trouvée, inconsciente, derrière une taverne. Cette ville est si dépravée qu'il suffit de se baisser pour ramasser des misérables, comme autant de fruits pourris tombés d'un arbre surchargé.

29 serrembre

J'ai dû étrangler trois de mes sujets dans la cave. Je n'avais plus de quoi les nourrir pour les maintenir en vie le temps qu'arrive le chargement de souffre, qui m'a pourtant été promis il y a des semaines.

11 tandémar

Des Gloires ont attaqué le palais hier. Je l'ai lu dans la Gazette. J'aurais tellement aimé en avoir été informé à temps, pour avoir la chance de les observer déchiqueter les gardes. Selon le journal, elles ne sont pas parvenues aux appartements intérieurs. Mais je connais la vérité. À présent, les moutons qui peuplent cette cité apprendront à craindre les dévoués serviteurs de Savar.

17 tandémar

J'ai peur de quitter la maison. Les agents de l'État sont partout. Des regards à chaque coin de rue. Je ne fais plus confiance à mes fournisseurs. J'aimerais pouvoir rencontrer frère Richemont une dernière fois, mais ses instructions étaient claires.

35 tandémar

La dégénérescence de cette ville est une véritable puanteur à laquelle je ne peux échapper. Je la hais. Des soi-disant citoyens qui prétendent aimer Sonnstahl passent leurs jours à se saoûler et à forniquer dans leur propre crasse. N'ont-ils donc aucune dignité ? Aucun Orgueil ?

1er novembre

Il m'a semblé apercevoir des hommes en uniforme noir occupés à me filer, rue des Orfèvres. J'ai bifurqué dans une ruelle et me suis mis à courir jusqu'à être certain de les avoir semés. Ç'a beau s'être passé il y a des heures, mon cœur en bat encore la chamade.

24 novembre

Le sacrifice de ce soir n'a rien donné. Toujours pas assez de soufre. Je meurs d'envie de contempler une Gloire une fois de plus. Mon échec m'est insoutenable.

6 ullor

Ils arrivent. Ils ont trouvé la maison. Il me semble que je les vois à travers les rideaux. Ils ont pris frère Huygen, j'en suis sûr. Ils ne se montrent pas, mais je sens leur regard sur moi.

10 ullor

Dans cette pièce, il fait noir toute la journée. Je ne sors que la nuit, pour parcourir des ruelles sales, enfermées par les murs de briques noircies, dont les lampes blafardes se reflètent dans les flaques boueuses. Leur odeur seule me donne la nausée. Tout cela – oui, il faut tout brûler. Et malgré tout, ils continuent à me traquer.

25 ullor

Ô Savar, mon amour pour Toi brûle comme les flammes du Royaume de l'au-delà ! Merci, merci de m'avoir envoyé frère Richemont avant que tout cela ne finisse. Il m'a juré que je Te rendrais fier : cette promesse résonnera dans mon cœur pour l'éternité. Accepte-moi en Ta glorieuse présence, ne serait-ce que pour un moment, je T'en supplie – indigne que je suis. Par la lame de ce poignard en or, je m'offre enfin à Toi !


Parchemins découverts sur un cadavre, dans un taudis d'Aschau

 

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Gloires étincelantes


Véritables Brutes toujours promptes à partir au combat, les Gloires de Savar démolissent tout, ce qui se trouve sur leur route. Ces bêtes de Grande Taille, Impérieuses et Dédaigneuses, ressemblent à des versions moins puissantes des mortels ascendus que sont les Hérauts Exaltés. Ce fait est à l'origine, de Préjugés tenaces, qui contribuent à leur forte réputation parmi les Ennemis des Dieux Sombres tout comme leurs Alliés. Leur pouvoir provient de leur Prestige et de leur Arrogance Immaculées : une fois qu'elles ont été blessées, ou même touchées par leur adversaire, leur dangerosité commence à Décliner. Elles récompensent souvent quiconque leur donne l'occasion d'accomplir des actes brefs mais Spectaculaires dans le Royaume mortel.

 

– Extrait du Grimoire des Légions infinies, par Georges Sybellicus, BMag, MDiv (Hons) (Eicht) fons necromanticorum, astrologue et Magus secundus

 

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p.22

 

Gloutonnerie

 

Je voyageai à travers l'Équitaine plusieurs mois durant, ce qui m'amena un beau jour à séjourner dans l'enceinte d'un village. Je le trouvai pittoresque ; et même à présent, après tout ce qui s'est passé, je maintiens que c'en fut ma première impression. Je me souviens toutefois avoir aperçu une étrange silhouette qui allait courbée et les traits cachés par un capuchon noir, visiblement pressée de quitter les lieux. N'y prêtant guère attention, je pris une chambre pour la nuit, avant de me prélasser sur le premier matelas de plumes que j'avais vu depuis des semaines.

Le lendemain, je m'aventurai au dehors. Je partais à la recherche de Quiescis fola, dont les pétales, dit-on, seraient un remède contre la tremblotte. En sortant, je remarquai un curieux symbole dessiné sur le temple de la Dame, rien de plus qu'un grossier graffiti. Une longue ligne courbe, avec des triangles acérés agencés le long de son bord comme des dents. Je pris cela pour un simple acte de vandalisme de la part de jeunes oisifs, coincés dans leur petit village.

Je revins quelques heures plus tard avec des échantillons botaniques à tester. En mon absence, un noble de Guênac avait fait halte avec son escorte pour la nuit, et décidé d'organiser une fête pour le village, certainement dans le but de démontrer sa richesse et son prestige. Je me joignis au festin. La bière coulait à flots, les villageois se régalaient, appréciant là sans doute un des repas les plus copieux de leur vie. J'admets, avec une certaine gêne, que la sobriété fut fort éloignée de mon esprit ce soir-là.

Je sommeillai jusque tard dans l'après-midi du jour suivant. Mon crâne résonnait comme un tambour. Le noble se préparait à partir. Je pensais soulager ma gueule de bois en déjeunant, lorsque je notai que les villageois étaient occupés à abattre le bétail. À ce spectacle, je restai interdit un long moment, car ce bétail était sûrement indispensable à leur prospérité. Des plats de viande étaient déjà en train d'être préparés, leur parfum savoureux m'attirant comme s'il m'avait attrapé par les narines.

Il m'est difficile de décrire la faim que je ressentais alors. C'était comme si une bête vivait en moi, rongeant mon âme pour la forcer à manger, manger, manger ! Alors je mangeai. Tout comme les villageois. Et lorsque la nourriture sur les tables vint à manquer, une clameur s'éleva : il en fallait plus. Et le massacre des animaux reprit. En quelques heures, il n'y avait plus une seule bête vivante aux alentours, même pas les chevaux. Des chiens furent lâchés pour traquer les rats. Puis les chiens eux-mêmes furent dévorés.

À mesure que le festin se poursuivait, la bière coulant toujours à torrents alors que la viande, de nouveau, commençait à se faire rare, la tension se mit à monter. Un gaillard me poussa au sol, exigeant qu'en tant qu'étranger, j'apportasse ma propre contribution. Je m'éloignai ; néanmoins, je ressentais également la même colère. Pourquoi n'y avait-il donc plus rien à manger ? Les doyens du village auraient dû y pourvoir. Je voulais manger, je devais me nourrir.

Des rixes éclatèrent. Le flux de bière se tarit. Les habitants se séparèrent pour regagner chacun son foyer, assurément dans le but de saccager leur propre cellier. En rentrant à l'auberge, j'avisai quelques pauvres gens si désespérés qu'ils en étaient réduits à s'empiffrer de fourrage pour bétail.

Une fois rentré dans ma chambre, je réalisai mon erreur. Mon échantillon ! Les pétales avaient complètement séché et bruni. La plante s'était fanée à une vitesse extraordinaire. Je n'avais cependant personne à blâmer hormis ma propre négligence. De plus, je compris qu'il me serait difficile de trouver le sommeil, en raison des cris incessants qui provenaient des maisons voisines. Rassemblant mes outils, je partis, le cœur battant, à la faveur de la nuit.

Mon objectif était de récolter un autre échantillon, de le tester rapidement, et de reprendre la route. Ma quête fut terminée avant midi, puisque je savais à présent de quel côté m'orienter pour trouver les plantes.

Je revins au village. L'infâme puanteur me frappa avant même que je ne visse la première maison. Ce ne furent pas tant les cadavres disséminés un peu partout qui me choquèrent, mais l'odeur. Comme des relents de fruits de mer avariés et mêlés à des excréments. Elle était épaisse, allant presque jusqu'à former une brume huileuse. J'inspectai un des cadavres de plus près – non sans avoir au préalable vidé le contenu de mon estomac sur la route. Il était putréfié, comme s'il avait été là depuis des semaines. Comment cette décomposition avait-elle pu se produire si rapidement ? M'étant rapproché, je vis d'autres habitants, accroupis, courbés, occupés à dévorer les restes pourris de leurs compagnons, une lueur diabolique dans le regard, leurs lèvres ayant pris une teinte rubis.

Je fonçai pour m'emparer de mes possessions et me mis immédiatement en route. En sortant, je passai à nouveau devant le graffiti sur le temple, duquel s'écoulait à présent un liquide fétide, comme du pus suintant d'une blessure, souillant les murs de ce sanctuaire désacralisé. Lesquels murs paraissaient pulser, semblant maintenant plus faits de chair que de pierre.

Trois jours ont passé depuis que je me suis enfui de ce lieu. Mais son arôme de décrépitude étouffante me parvient toujours. L'idée même de manger me dégoûte. Chaque repas évoque cette scène de façon si vivace que je ne peux m'empêcher de craindre d'être revenu là-bas. Je dois à présent lutter pour avaler le moindre aliment. Puissent les saints me préserver.

– Texte découvert sur le corps du professeur André Russicci, mort de faim dans ses appartements de l'université de San-Pietro
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p.24

 

Gueule d'Akaan

34e jour d'itar

Mon enquête menée dans le cadre de l'affaire Sybellicus n'ayant rien donné, je me suis vue contrainte, à mon grand regret, d'accepter la charge d'une nouvelle affaire.

À mon retour de Sonnstahl, je trouvai père Miceli profondément plongé dans ses méditations. Il régnait dans le monastère un calme inhabituel. La plupart de mes frères et sœurs de l'Ordre étaient soit partis en mission, soit occupés à s'entraîner en privé. Le cloître en pierre grise me parut plus morne que jamais.

Lorsque le Père me remarqua enfin, je vis que ses prières n'avaient que peu contribué à apaiser son inquiétude. Je commençai de but en blanc à m'excuser pour mon impuissance à arracher de Sybellicus le témoignage qu'il avait désiré. Mais il me signala son indifférence d'un geste de la main.

« Je doute que nous ayons de toute façon pu tirer grand-chose d'un esprit aussi dément que celui de ce vieux détraqué, dit-il. Je suppose qu'il a dû passer beaucoup trop de temps au milieu des vapeurs de mercure.

— Je trouve qu'en fait, son grimoire s'avère particulièrement utile pour –

— Ne te préoccupe pas de ça. J'ai besoin de toute ton attention pour une nouvelle mission.

— Bien entendu, Père.

— Tu ne vas certainement pas l'apprécier. Nous avons été engagés par le Patricien de Zalos. »

À la mention de ce personnage, je grinçai des dents et je sentis mon visage se renfrogner, mais je ne dis rien.

« Je sais que ta famille était en conflit avec –

— Je n'ai plus de famille, proclamai-je à voix haute. J'ai fait le serment des Gardiens du Voile. J'irai là où mon devoir l'exige. »

Je lus de la pitié dans son regard. Je me mis à fixer résolument le mur derrière lui.

« Je me fais du souci pour toi, tu sais, dit-il en rajustant sa soutane. Tout le temps. Mais si tu es certaine de vouloir prendre cette mission, tu devrais partir tout de suite. Le Patricien est dans un état de vive agitation. Il semblerait qu'un démon ait tué son fils.

— Vraiment ? Et il a besoin de moi pour tuer la bête ? L'orbe d'al-Sahar mettra encore plusieurs jours avant de se recharger, il me faudrait donc savoir la manière dont –

— Non, il veut que tu trouves la personne qui l'a lâchée. Il a besoin d'un enquêteur. »

Ne voulant pas me retrouver en tête à tête avec mes cauchemars, je chevauchai toute la nuit. J'étais heureuse que les ténèbres m'empêchassent de revoir ce paysage dont la familiarité m'eût sans doute été trop douloureuse. Aux premiers rayons du soleil, je franchissais les portes de Zalos, ville de dix mille âmes. J'avais beau avoir grandi non loin, c'était la première fois que je la visitais.

Je m'identifiai auprès des gardes et fus promptement escortée au palais, une demeure majestueuse aux hauts plafonds, décorée de somptueuses œuvres d'art et de dorures dans ses moindres recoins.

« Maîtresse Dimitriou, me lança une voix qui s'approchait rapidement. Nous vous remercions de votre visite. Je suis Cassia Sarki, attachée et secrétaire personnelle du Patricien. Laissez-moi vous mener à lui, si vous êtes prête. C'est… c'est un grand honneur de vous compter parmi nous. »

Je hochai la tête. Elle avait l'air timide et remplie d'admiration. Ses cheveux parfumés me firent prendre conscience de mon propre aspect hirsute, avec ma tignasse de boucles désordonnées ; je décidai de garder mon capuchon relevé. Nous traversâmes en silence de longs couloirs et gravîmes d'immenses escaliers. Quelque part, quelqu'un jouait du clavicorde.

Le Patricien était dans les appartements de son fils, où le corps gisait comme un tas sur le tapis finement brodé, recouvert d'un drap blanc ébouriffé par le vent qui soufflait au travers d'un trou béant dans la muraille. Son visage était enfoui dans ses mains. Néanmoins, en m'entendant entrer, il releva la tête, se leva et s'inclina.

« L'Ordre des Gardiens fait le serment de maintenir l'équilibre du monde, dit-il d'une voix sévère, dans laquelle on percevait un tremolo dû à l'émotion. Je vous en supplie, aidez-moi à présent à rétablir la balance de la justice. J'aimais tant mon fils. » Il s'approcha de moi. Une larme coulait le long de sa joue. Tout son corps tremblait. Il lui était tant difficile de contrôler sa voix, que c'est avec un sifflement qu'il ajouta : « Je dois trouver son meurtrier ».

Je soutins son regard. Il détourna les yeux et quitta la pièce sans un autre mot. Je me tournai vers Sarki.

« Tout est resté tel que vous l'avez trouvé ?

— Effectivement.

— Dans ce cas, je m'y mets tout de suite. »

J'avançai droit sur le cadavre, tirant le drap pour révéler une forme affalée et recroquevillée, avec de profondes entailles à travers le torse. Je me penchai pour en inspecter les blessures, qui ne montraient que peu de signes d'hémorragie, mais suppuraient de façon aberrante. Je reniflai.

« Du chrome, prononçai-je à voix haute. Une sécrétion démoniaque courante. » Je balayai toute la pièce du regard. « Les gardes ont-ils vu quelque chose ?

— C'est ce qui est le plus étrange. Ils ont tous abandonné leur poste. Nous n'avons pu trouver aucun d'entre eux.

— Vraiment ? » Je haussai un sourcil, puis pointai la porte du doigt. « La créature est entrée par ici, ce qui signifie qu'elle a été lâchée de l'intérieur du palais. Faites fouiller toutes les pièces. Retenez quiconque était dans le palais hier soir. Du moins, tous ceux qui n'ont pas… “abandonné leur poste”.

— Bien, messire. Je veux dire… madame, acquiesça docilement la secrétaire. Et vous-même, qu'allez-vous faire ?

— Moi… Ma foi, je suis une chasseuse de démons. Je pars donc chasser le démon.

Je m'avançai jusqu'au mur du fond, percé d'un véritable gouffre à travers la pierre et le mortier, d'où le vent entrait par bourrasques. Le tapis et les meubles étaient maculés de traces de vomi vert foncé. J'avais déjà une bonne idée de ce que j'allais trouver, et cela ne me plaisait guère. Le palais surplombait les remparts de la ville. Derrière les douves s'étendait la campagne. D'un bond, je suivis le chemin de la sortie, atterrissant dans les douves en contrebas avec une grande éclaboussure. Je pataugeai jusqu'à arriver sur la berge, et me mis immédiatement en route.
 
La piste que je suivis m'amena bientôt à un grenier. Les intendants et manœuvres du domaine fourmillaient autour de la grange dévastée, comme une colonie d'insectes. Je notai tout de suite que les denrées qui y avaient été entreposées avaient été pillées.

« Par où ?, hélai-je un homme non loin.

— Par là, répondit-il. Mais il n'y a guère grand-chose à voir. »

Je partis au pas de course dans la direction indiquée, qui était celle d'un verger entouré de murets. Il faisait de la peine à voir. La plupart des arbres avaient été entièrement consommés. Il ne restait plus que quelques troncs dégarnis là où auraient dû se trouver de grands boisseaux d'oranges, d'olives et de feuilles vertes. Et partout s'étalaient de gros amas visqueux de la même substance verdâtre que j'avais observée dans les appartements du prince.

« Ah, ça ! Z'avez raté le spectacle !, caqueta une voix au niveau de mon coude : une vieille dame qui venait vers moi en clopinant.

— Vous l'avez vu ?, demandai-je.

— Oh, ça oui !, sourit-elle. L'était énorme, aussi gros qu'un ours, ah oui ça. Avec de grosses mains, gros comme des pelles, et tout le reste n'était qu'une grosse bouche. Comme, un gros trou visqueux avec plein de dents. Et ça ne s'arrêtait pas de manger, il mangeait, mangeait, mangeait… L'a bouffé tout le grain : toute la récolte d'une année, vous vous rendez compte ! L'est rentré dans le vieux verger, qui avait été là depuis, oh, au moins depuis le temps de ma grand-mère, vous vous rendez compte ? L'a bouffé ce corniaud de Carlos aussi, quand il a tenté de l'arrêter. Il l'a attrapé, comme ça, et se l'est fourré dans la gueule, il l'a avalé tout d'un coup – lance, bouclier, et tout et tout. Ce gros couillon, il n'en reste plus rien à enterrer.

— C'est vraiment malheureux, commentai-je, avec un geste vague. …J'imagine que ça a dû être plutôt impressionnant.

— Ah ça oui, répondit-elle, jubilant de toute évidence, inexplicablement. Plus ça mangeait, plus ça grossissait. Il a grossi, grossi, grossi… et puis, pouf, l'a fini par exploser ! Pouf ! Je n'avais jamais rien vu de tel, ah ça !

— Les seules créatures qui se comportent de la sorte sont les plus puissants démons de Gloutonnerie. Les anciens Avrasiens avaient pour habitude de les combattre en envoyant des régiments d'esclaves sur leur trajectoire pour les sacrifier jusqu'à ce que leur propre appétit les détruisît. Je redoute vraiment d'être confrontée à quelqu'un qui serait capable de lâcher un tel monstre. Au moins, à présent, je sais ce qui est arrivé aux gardes du palais. »

La vieille et moi restâmes un moment à considérer sans rien dire ce tableau de destruction.

Finalement, elle reprit la parole : « Toutes ces histoires de démons, ça n'est point pour nous arranger. Voilà bien le tout premier que je vois en toutes ces années de ma vie. Sunna nous préserve. Je me demande bien où que va ce vieux monde. »

Je la regardai droit dans les yeux.

« Que je sois damnée si j'en sais quelque chose. »

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Gueule d'Akaan

Ces monstres viennent dans le Royaume mortel dans le seul but de Manger. Il s'agit de brutes géantes et Stupides, une immense Masse de Chair, portée par de trop courtes jambes et arborant d'Énormes bras. Certains ressemblent à des Ours ou à des Éléphants, d'autres, à de gigantesques Vers, quand il ne s'agit pas simplement d'une grosse boule informe et gélatineuse parcourant de grandes distances, mue par la seule force de leur Appétit. La seule caractéristique commune à tous ces dæmons est leur orifice buccal, démesuré et toujours béant. Une Gueule faite pour Dévorer, garnie d'infinies rangées de dents Barbelées. Parfois, la bouche prend la place de la tête ; d'autres fois, elle se trouve au niveau du torse ou du ventre, quand elle n'est pas le corps luy-même.
 
– Extrait du Grimoire des Légions infinies, par Georges Sybellicus, BMag, MDiv (Hons) (Eicht) fons necromanticorum, astrologue et Magus secundus
 
 
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p. 28

 

Mouches infectieuses


Même si les serviteurs d'Akaan ne sont jamais fort plaisants à contempler, les Mouches Infectieuses font partie des plus répugnants d'entre eux. Elles prennent la forme d'infectes insectes géants à l'allure de Guêpe, qui n'ont d'autre but que de Tuer et d'Avaler tout ce qui passe. Étonnamment mortelles, leurs attaques sont aussi rapides que Meurtrières. Elles assassinent leurs proies de leur Dard acéré et de leurs ignobles Mandibules ; leur sang est composé, d'une substance Toxique dont, je n'ai jamais été en mesure de découvrir l'équivalent dans le Royaume mortel. Certaines paraissent porter des cavaliers humanoïdes sur leur dos. En réalité, il semblerait que ces corps ne soient rien d'autre que des Protubérances du même démon. Susceptibles de négocier une fois prises au piège.

– Extrait du Grimoire des Légions infinies, par Georges Sybellicus, Mag.L., M.Div. (M.Hon.) (Eicht.), Fons necromanticorum, astrologue et Magus secundus

 

Il y a une taverne à Sainte-Geneviève dont le propriétaire porte toujours des verres teintés qui cachent ses yeux. Lors des longues nuits d'hiver, et en échange d'un bon pourboire, il lui arrive d'amuser ses clients en faisant de petits tours de magie. Sa taverne est réputée pour sa tolérance : on y trouve toutes sortes de mercenaires, de pèlerins et autres personnes en quête de fortune ou de savoir. Vous y verrez des ogres et des nains, et même l'un ou l'autre duende, une race gobelinoïde d'ordinaire peu encline à se mêler aux autres espèces.

Les seules personnes que le tavernier refuse de servir sont celles qu'il soupçonne d'adorer les Dieux Sombres. Un soir de carnaval (c'est-à-dire, pratiquement chaque soir, en Destrie), j'étais attablé là lorsque deux personnes à l'air plutôt banal commandèrent à boire. Le tavernier, qui répond au nom de Librón, était sur le point de leur offrir leur chope lorsqu'il remarqua les tatouages sur le poignet des nouveaux venus. Je vis son expression d'ordinaire joviale se changer en un mur de pierre, au point que je crus même voir ses yeux étinceler derrière ses lunettes noires. Il les fit jeter hors de son établissement avant de les livrer aux autorités, où ils finirent par admettre sous la torture avoir œuvré pour une secte vénérant Akaan.

Quelques mois plus tard, la taverne fut assaillie par des démons. D'énormes insectes, aussi replets qu'abjects, de la taille d'un homme, leurs corps gras suintant de chairs en décomposition. Ils étaient portés par des ailes bien trop petites pour leur permettre de voler selon les lois de la nature et qui emplissaient l'air d'un bourdonnement assourdissant. L'établissement était bien rempli ce soir-là, avec de nombreux clients armés. Une bagarre terrible s'ensuivit, au cours de laquelle ces créatures s'avérèrent aussi mortelles qu'elles étaient hideuses. Chacune d'entre elles qui était tranchée d'un coup d'épée ou défoncée d'une massue déversait des flots d'un fluide noir sur le malheureux guerrier qui l'avait ainsi abattue, brûlant sa chair en exhalant une odeur qui me donna la nausée de sous la table où je m'étais caché.

Tout à coup, même ce maigre abri fut renversé : une de ces mouches démoniaques était sur moi, dard tendu. Je crus bien que mon heure était venue. Mais c'est alors que Librón lui-même bondit pour s'interposer devant moi. Je le vis alors enlever ses lunettes : un puissant trait de feu jaillit de son visage, calcinant le démon de façon si complète que pas une de ses entrailles empoisonnées ne toucha le sol.

Il replaça ses verres à double foyer sur ses yeux fumants. Puis il me traîna dans un magasin à l'arrière de la grande salle et en verrouilla la porte. Je restais bouche bée. Il tira d'une poche une sorte de poudre violet foncé et en inhala une bonne dose.

Des gens d'armes arrivèrent bientôt pour nettoyer ce qui restait de cette incursion démoniaque. Personne d'autre que moi n'avait été le témoin des pouvoirs stupéfiants de Librón.

Il se confessa alors à moi, soufflant bruyamment : « Ce corps n'est pas le mien ». Il m'expliqua ainsi qu'il était lui-même une créature du royaume des Dieux Sombres et que, de nombreuses années auparavant, un jour où il avait été invoqué au cours d'une confrontation similaire à celle à laquelle je venais de survivre, il avait pris possession du corps d'un homme, qui lui servait depuis lors de réceptacle. Je fus abasourdi par cette révélation.

Il me raconta qu'il se cachait – mais pas des hommes. Dans le Royaume immortel, où son esprit informe était à nu parmi la grande masse du peuple démoniaque, n'étaient libres que les puissants. Les plus grands démons sont à même de contraindre leurs frères inférieurs à accomplir leur volonté, sans qu'il ne soit possible d'y résister. Librón n'avait pu échapper à cette emprise qu'en rejoignant le Royaume mortel. Ce tenancier de Sainte-Geneviève était si content de son indépendance nouvellement trouvée, loin des Légions, qu'il s'était juré de ne jamais rentrer chez lui. Cette décision était sans doute inhabituelle pour un démon, mais pour lui, la sensation de liberté était plus enivrante que n'importe lequel des breuvages qu'il servait à son comptoir. Il était même parvenu à s'assurer un approvisionnement régulier en sombrepierre, qu'il réduisait en poudre avant de la priser, afin de ne jamais épuiser la magie dont il avait besoin pour conserver son corps.

Tandis que je me préparais à regagner mon domicile, tout ébranlé par ce récit, je me tournai une dernière fois vers cet homme qui n'en était pas un.

Je n'avais rien d'autre à lui dire que : « Je suis ébahi ».

Il eut un sourire étrange.

« Parce que vous pensez vraiment que je suis le seul ? »

– Mémoires de Pablo de la Rue, démonologue

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p.30

 

Luxure

 

Ma peau était couverte de poussière blanche, la même poussière qui m'encombrait les poumons. Nous poursuivions notre route, traînant les pieds dans la solitude des Monts arides. Mais malgré le poids des chaînes de fer qui me liaient à mes compagnons d'infortune, je savais qu'il n'était rien comparé à celui des lourdes pierres qui nous attendaient dans la carrière où nous étions ainsi acheminés.

 

Le prisonnier qui me devançait trébucha, et notre « caravane » se vit contrainte de faire halte. Nos gardes fondirent sur nous. Le contremaître leva son fouet pour punir le pauvre homme de sa faiblesse – mais le coup ne vint jamais. Notre ravisseur eut tout à coup un hoquet de surprise, et tomba raide mort, une hache fermement fichée dans son dos. Une sombre silhouette se dressait derrière lui. D'autres approchaient dans le nuage de poussière blanche. Des hommes et des femmes portant d'impressionnantes armures : des Guerriers des Dieux Sombres.

 

Les autres prisonniers se mirent à trembler de peur. Quant à moi, j'étais folle de joie : je savais qu'un véritable Guerrier ne s'abaisse jamais à tuer un esclave. Bien au contraire, les Guerriers ont pour coutume de les libérer. Et ma joie ne fit que croître lorsque je notai le signe de Cibaresh gravé sur leur plastron.

 

« Vous êtes venus me sauver ! m'exclamai-je, une fois qu'ils eurent fini d'abattre le reste des gardes. Nous sommes alliés sous le signe du Tentateur, le plus grand des Sept. Bien que je n'aie pas fait votre serment, j'ai passé des années à son service. Avez-vous entendu parler des démons couverts de tentacules qui ont été lâchés à l'est d'Avras ? C'était moi !

 

— Nous savons qui tu es, dit leur meneur, d'un ton impassible. Suis-nous. »

 

Je poursuivis mon périple à travers les montagnes. Mes fers avaient été brisés, mais cela ne voulait pas encore dire que je fusse libre. Je n'en étais certainement pas moins éreintée. Après de longues heures, nous arrivâmes enfin face à l'entrée d'un noir tunnel, taillé à même la roche dans le flanc d'un étroit défilé. Il en provenait un parfum suffocant de camphre ; je sentis mon corps sombrer dans un bassin aux eaux profondes et d'une noirceur impénétrable.

 

Lorsque je m'éveillai, je me retrouvai seule au beau milieu d'un bosquet de cèdres, sur un sol moelleux. Mon corps avait été lavé de la poussière de la route, je me sentais complètement revigorée.

 

« Abomination ! », fit une voix aussi perçante qu'une aiguille. Je clignai des yeux, et avisai mère Shafak, l'abbesse du couvent, s'avancer vers moi sous les arbres. « Tu as succombé au péché de chair, poursuivit-elle, la Déesse purgera ton être intérieur de Son feu sacré ! »

 

Je fis volte-face, et tombai nez-à-nez avec un homme. Ses yeux bleus scintillaient dans un visage d'une beauté radieuse. De mes doigts, je caressai son torse nu, strié de muscles aussi rigides que des barres d'acier.

 

Je me plongeai dans ce regard de longues minutes, sans pouvoir en détourner les yeux, même lorsque je pris enfin la peine de répondre à une mère Shafak visiblement hors d'elle.

 

« Vous m'avez donc suivie ici, même après m'avoir bannie et condamnée à toute une vie de servitude. Et vous cherchez encore à me juger. Je ne me souviens pas avoir connu cet homme magnifique. Et tout ce que je sais est que je le désire de chaque parcelle de mon corps. »

 

Je le poussai au sol pour le chevaucher. Et tandis qu'il me prenait, je sentais dans mon dos pointer le regard furieux de mère Shafak. Cette sensation de rébellion ne fit qu'enflammer plus encore le plaisir qui était le mien.

 

Quant tout fut terminé, je baissai enfin les yeux pour me forcer à prendre conscience de la réalité qui, je le savais, était forcément très éloignée de cette vision délicieuse. L'illusion s'évanouit. Il n'y avait plus nul homme, nulle mère Shafak, nul bosquet de cèdres. J'étais dans une pièce ornée de draperies exotiques et embuée de fumées d'encens. La chose entre mes jambes était un démon à la peau violette et aux yeux de chat. Il répondit à mon large sourire par un ronronnement.

 

« Tu as réussi l'épreuve, mortelle. Tu assumes ton plaisir sans ressentir la moindre honte. Cibaresh te souhaite la bienvenue en ces lieux. »

 

La créature m'introduisit aux nombreux délices de ce havre sous la montagne. On y voyait batifoler des gens de toutes les races et de toutes les espèces, y compris un petit nombre de visiteurs du Royaume immortel. Ceux qui n'étaient pas en proie à la jouissance arboraient un air satisfait et serein.

 

« Je peux rester ici ? Cet endroit existe pour de vrai ?, m'enquis-je, sentant les larmes monter.

 

— Tout ce que nous te demandons est de passer chaque année quelques mois dans le monde extérieur, pour que tu puisses amener d'autres âmes à connaître les plaisirs du Tentateur. À part cela, cet endroit est bien réel. Fais-en ce que tu souhaites. »

 

C'est donc la raison pour laquelle je me trouve aujourd'hui parmi vous. Pour vous apporter la bonne nouvelle du Prince du Désir.

 

Nous n'avons plus la moindre raison de craindre le jugement des dieux, plus la moindre raison de nous soumettre à un monde qui exige de nous que nous rejetions nos désirs les plus sincères. Nous n'avons pas à passer nos vies sans ressentir la moindre extase. Tout ce qu'il vous faut, c'est le courage de vous saisir de ce pour quoi vous brûlez, et de vous laisser aller à l'étreinte de Cibaresh.

 

– Rapport fait à l'Inquisition d'un discours tenu par la dénommée « Diablesse de Tyrolie »

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p.32

 

Courtisan de Cibaresh

 

Je suis tellement épuisée que je m'en sens malade. Mon esprit est fourbu de résister aux tentations des ténèbres. Je me sens toutefois contrainte d'enregistrer ici ces souvenirs avant qu'ils ne s'évanouissent. J'ai trouvé une petite chambre à l'Étalon dansant à Civissina, une cité prospère du Glauca septentrional, la principale rivale de Zalos sur le plan économique.

 

Je suis venue ici suite aux renseignements qui m'ont été donnés par Cassia Sarki, l'attachée du Patricien, qui m'a signalé que deux domestiques du palais avaient chapardé du soufre pour de sombres rituels et avaient confessé, sous la question, appartenir à un certain « Ordre de l'Équilatéral ».

 

Le nombre de culte d'adorateurs de démons en Vétie ne fait que croître ces dernières années, ce qui est sans doute la raison pour laquelle je n'avais jamais entendu parler de cette secte. Après avoir consulté les membres de ma propre organisation, je fus orientée vers Civissina. J'entrai dans la ville à la faveur de la nuit. Il ne me fut pas difficile de suivre les signes. Civissina vit sous la coupe d'un tyran, le cruel doge Girolamo, dont les nervis patrouillent les rues, font appliquer le couvre-feu, et collectent des « taxes supplémentaires » sur le dos d'une population exploitée. Partout des murmures ; la révolte gronde, bien que le doge soit jusqu'ici parvenu à étouffer toutes les tentatives dans l'œuf. Cela n'empêche que les gens parlent d'un cadre secret qui se préparerait à frapper du cœur même de la ville. Nombreux sont ceux qui se sont tournés vers les Dieux Sombres pour implorer leur aide, comme les faibles le font toujours lorsqu'ils n'ont pas d'autre recours.

 

Dans une certaine taverne, je découvris une trappe qui menait à des catacombes abandonnées. J'y franchis une porte aussi sombre qu'inquiétante, marquée sur son linteau d'un triangle grossier. Une torche à la main, je ressentis immédiatement une sorte de fourmillement sur ma peau, comme si j'avais été prise d'une étrange fièvre. L'espace d'un instant, j'aperçus du coin de l'œil quelque chose luire dans l'obscurité. Instinctivement, je plongeai, faisant feu dans le noir avec le pistolet caché dans ma manche. J'entendis le projectile se perdre dans les ténèbres. Je me retournai, tirant mon épée, et entrevis une silhouette traverser à une vitesse surnaturelle le cercle de lumière projetée par ma torche. Je crus entendre un rire inhumain, semblable au ricanement d'un insecte.

 

À l'autre bout du tunnel, quelqu'un cria : « Qui va là ?! ». Je me dépêchai d'éteindre ma torche et de me cacher dans une alcôve. Des cultistes approchaient, sondant les ombres au moyen de leurs propres torches, mais sans détecter ma cachette. Alors que je pensais leur avoir échappé, tous les poils de mes bras et de ma nuque se hérissèrent sous l'effet d'une crainte sans nom. Quelque chose était là, juste à côté de moi, dans le noir.

 

Tout à coup, je fus soulevée par une puissante griffe et projetée au pied de mes poursuivants. Avisant le monstre qui m'avait ainsi exposée, je préférai ne pas résister. Un grand prince de Cibaresh à l'allure mystérieuse, son visage un masque impassible, ses bras horriblement allongés, terminés par des appendices luisant comme de l'acier et dont la forme rappelait celle d'étranges griffes.

 

C'était un Courtisan ; c'est lui que ces cultistes servaient. J'étais perdue. Ils m'enchaînèrent et me menèrent jusqu'à la grande caverne qui leur tenait lieu de base. Le sol était jonché des victimes agonisantes des bacchanales dépravées organisées par cet « Ordre de l'Équilatéral ». Je fus amenée devant leur chef, une femme d'environ cinquante ans, vêtue d'une robe blanche, dont les yeux étaient imbibés de mercure doré.

 

« Comment trouvez-vous mon compagnon ? commença-t-elle, d'une voix au ton bizarrement creux. N'est-il pas magnifique ? Il semble grandement apprécier ces catacombes.

 

— Je hais tous les êtres du Royaume du Père, autant que je hais tous ceux qui frayent avec eux dans le Domaine de la Mère, crachai-je. Vous servez les diables qui ne recherchent rien d'autre que la destruction de notre monde.

 

— Ha ! Tu es si sûre de ta réalité, que tu es incapable de voir ce qui est devant toi. Je ne sers nul autre que le grand Tentateur lui-même. »

 

Tout à coup, je compris. « Vous… Tu es un démon de Luxure, n'est-ce pas ? Tu t'es emparé du corps de cette femme. Tu as profané son plus…

 

— Calme-toi, mortelle, dit la chose qui parlait par la bouche de la femme. J'ai en effet emprunté ce corps, mais cela était d'un commun accord. Le réceptacle m'y a invité. La possession d'un corps humain nous permet en effet de perdurer bien plus longtemps dans le Royaume mortel. »

 

Je grognai. « Tu as envoyé des assassins au palais de Zalos. Ils y ont libéré une Gueule d'Akaan. Pourquoi ?

 

— Zalos… répéta la créature, l'air pensif. Non, je ne crois pas que nous ayons le moindre plan dans cette localité. Pourquoi nous soucierions-nous d'une autre ville, quand nous en avons déjà une ici, si mûre pour la rébellion ?

 

— Cela importe peu. Je ne peux te faire confiance. Je me libérerai, et je te démasquerai. Ton culte sera purgé, et Civissina sera sauvée de ta malfaisance.

 

— En es-tu si certaine ? dit le démon, levant un sourcil gris. Tu ne sais même pas quels sont nos projets. Laisse-moi te montrer. »

 

Je la suivis en traînant les pieds, toujours enchaînée, tandis qu'elle se penchait sur les malades et les blessés. Je me sentis bientôt envahie par la confusion. Il apparaissait à présent que ces gens n'avaient pas été amenés ici pour y être torturés, mais soignés. La possédée elle-même passait d'une infirmière à l'autre pour leur prodiguer ses conseils en matière de médecine.

 

« Les connaissances du Royaume immortel sont très variées », commenta-t-elle. Dans une autre salle, je vis des recrues armées à l'entraînement. « Ces gens sont venus à nous en nous suppliant de les aider, et nous avons répondu à leur appel. Nous préparons cette cité à la lutte contre ses oppresseurs.

 

— C'est faux ! m'écriai-je, en dépit de l'évidence devant mes yeux. Vous cherchez la destruction de ce Royaume ! Jamais vous n'aideriez ces gens si cela n'allait pas dans le sens de vos plans diaboliques !

 

— Oh, mon pauvre enfant, sourit-elle. Évidemment, que cela contribue à nos plans. Comme tu as été trompée. Certes, nous sommes les forces des ténèbres, mais cela n'est qu'un mot humain, ce même mot que vous employez pour toute chose inconnue que vous craignez. Nous préférons le terme de « Chaos ». Nous ne cherchons point la destruction de ce Royaume, non. Nous souhaitons uniquement la fin de son ordre. Partout où il y a de l'autorité, nous la combattons. Partout où la vie est structurée, nous en sapons les structures. Nous adorons la pureté du changement et du bouleversement. C'est pourquoi nous sommes venus ici ; c'est pourquoi nous aidons ces gens à briser leurs chaînes. »

 

On m'ôta mes propres entraves, et je fus escortée jusqu'à la sortie des catacombes. Avant de franchir la porte donnant sur le monde extérieur, je me retournai une dernière fois. Le Courtisan se tenait là, éclairé par une torche. Je frissonnai à la vue de cette horreur insectoïde filiforme. Il me fixait lui aussi, de ses nombreux amas d'yeux.

 

Je rentre à Zalos demain. Je suis convaincue que ceux que j'ai rencontrés aujourd'hui ne sont pas les commanditaires du meurtre du prince. J'ai cependant le pressentiment que la tempête sur le point de frapper Civissina doit être liée à cette affaire.

 

–––––––––––––––––

 

Courtisan de Cibaresh

 

Tantôt humanoïdes, tantôt bestiaux, souvent androgynes, ces Impitoyables hôtes du Harem du Dieu de la Luxure dominent le champ de bataille de leur grand corps mince et de leurs Longs Membres. Ces membres sont, d'ailleurs, souvent bien plus nombreux que, simplement deux bras et deux jambes, et se terminent généralement par des armes Cruellement Acérées, qui sont l'extension de leurs ongles ou de leurs exosquelettes osseux. Au combat, ils sont un Joyeux Tourbillon de Carnage, si rapides que leurs mouvements en paraissent Flous. On observe sur ce type de dæmon une grande Variété de formes et d'Appendices. Tous ont cependant en commun leur violente Férocité et leur amour des Lames bien aiguisées.

 

– Extrait du Grimoire des Légions infinies, par Georges Sybellicus, BMag, MDiv (Hons) (Eicht) fons necromanticorum, astrologue et Magus secundus

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p.36

 

Sirènes

 

Aussi vives qu'un raptor de Virentie, il s'agit, en fait, d'un couple de Deux Dæmons de la Luxure, ayant co-évolué dans un remarquable exemple de Symbiose. L'un léger et bâti pour la course, l'autre adapté pour monter sa silhouette fragile, et semer la Mort à partir de son dos au moyen de Griffes dures comme l'acier et aussi acérées, qu'un Rasoir. Ces créatures exécutent avec leurs ennemis une Danse Meurtrière, se projetant pour trancher et poignarder juste avant de se replier, se tenant désespérément hors d'atteinte. Parfois invoquées dans des environnements urbains par des cultistes amateurs, elles sont néanmoins très peu performantes dans les lieux étroits ; elles tendent d'ailleurs à se diriger aussi vite que possible vers un paysage plus ouvert. Espèce extrêmement communicative une fois capturée ; si, du moins, vous parvenez à décrypter ses piaillements.

 

– Extrait du Grimoire des Légions infinies, par Georges Sybellicus, Mag.L., M.Div. (M.Hon.) (Eicht.), Fons necromanticorum, astrologue et Magus secundus

 

 

L'Ægide et la Lame était la première des nombreuses compagnies mercenaires pour lesquelles je travaillai au temps grisant de ma jeunesse. Cette compagnie revenait tout juste d'une campagne pour le compte de la république de Santa-Marika, et recrutait de nombreuses personnes pour sa prochaine aventure. C'est là que je me suis engagé. J'ai choisi cette compagnie en partie pour son renom, en partie aussi pour la grande diversité de caractères et de gens dans ses rangs. J'étais déterminé à me mettre à l'épreuve à travers toutes les situations que la fortune daignerait me présenter, quels que fussent mes compagnons. Ce n'est qu'alors, me disais-je, que je pourrais devenir un homme, digne de l'attention de la tendre Amélie.

On disait de cette nouvelle expédition qu'elle avait été commanditée en toute hâte par le protostratikon de Myra afin de réprimer la rébellion d'un kommis provincial. En temps normal, cette tâche aurait pu être exécutée sans problème par les forces locales mais, d'après les survivants, le kommis avait conclu un pacte avec les Sombres Puissances. Les forces stationnées par Myra dans la région étaient insuffisantes pour contrer cette menace. Lorsque nos vaisseaux accostèrent, plusieurs villages avaient été rasés et leur population dispersée.

Lorsque nous rencontrâmes l'ennemi sur le champ de bataille, je me trouvais parmi les réserves, les détachements qui se tenaient prêts à intervenir pour renforcer les parties de notre ligne susceptibles de montrer des faiblesses au cours du combat. Il s'agit là d'un stratagème communément employé par les Couronnes de fer et les commandants raisonnables du monde entier. Notre ligne de bataille était prête, les hommes déterminés. Nous attendions le clairon. Mais le signal ne vint jamais.

Une petite force ennemie était déjà parvenue à prendre notre ligne de flanc, se mouvant plus rapidement que n'importe quelle autre compagnie montée – je parle ici en tant que vétéran qui s'est déjà trouvé aux premières loges pour témoigner de la vitesse des chevaliers elfiques. Ces horreurs, tout entières faites de crocs et de griffes à l'apparence odieuse, réduisaient nos rangs en lambeaux. Leurs armes paraissaient vivantes : elles virevoltaient et se fendaient en suivant des trajectoires interdites aux lames mortelles. Elles narguaient nos soldats pour les attirer à elles avant de les découper sous tous les angles. Ces attaquantes semblaient clairement considérer le combat comme une merveilleuse danse, une chorégraphie sans faille. Elles se trémoussaient d'un partenaire à l'autre avec un véritable sens artistique et un déhanchement expert. Des vétérans de dizaines de batailles, aussi endurcis que l'acier que nous serrions dans nos mains, tombaient comme des mouches face à ces cauchemars. Ensanglantés, mutilés, mais vivants. Car ces démons se délectaient de notre ruine. Ils se retenaient de tuer, préférant estropier leurs victimes. Mais le pire de tout était leur rire, un gloussement de courtisane, tout à la fois émoustillant et exaspérant. Certaines de ces créatures se saisissaient de nos compagnons par la nuque ou par un quelconque membre pour les traîner à l'arrière de leur formation, où leurs corps se changeaient rapidement en une boue sanguinolente… Puis cessaient enfin de se débattre.

Comment aurais-je pu l'emporter, quand tant d'hommes bien plus aguerris que moi avaient échoué ?

Leur habileté aux armes est unique. Leur vitesse inégalable. Toute résistance était futile. Et c'est en ce constat que je trouvai mon salut. Hurlant à pleins poumons, je me jetai dans la mêlée, sans penser une seule fois à parer ni à esquiver, me contentant de balancer ma hallebarde de tous côtés, comme fou. Quand bien même je les manquerais, je refusais de me laisser prendre à leur jeu, de me voir ainsi provoqué et piégé. Mes hurlements banniraient des recoins de ma raison leur rire et leurs chuchotements, aussi pressants qu'importuns.

Bien entendu, tout cela n'aurait pas suffi si, à ce moment-là, la cavalerie personnelle du capitaine n'était venue à notre rescousse. Notre régiment était décimé, notre bannière perdue ; nous étions déshonorés. J'avais l'air de quelqu'un qu'on aurait traîné à travers un buisson d'orties. Mais le pire est que, tout au long des jours qui suivirent, je ne pouvais empêcher mon esprit de revenir aux images de ces épouvantables sirènes et de leur grâce impossible. Pendant de longs mois, chaque fois que j'entendais quelqu'un rire, mon sang se glaçait à leur souvenir.

Capitaine Andrea Barbiano, De l'art du métier, 948 A.S.
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p.38

 

Envie

 

Dalau : Nous autres, elfes des Hautes Lignées, n'aimons pas l'admettre, mais je suis convaincu que nous sommes corrompus par les Sept encore plus fréquemment que les renégats de l'Ouest, que nos cousins primitifs qui vivent dans les forêts, et même que les espèces inférieures. Nous, Arandaïs, lorsque nous chutons, tombons le plus souvent dans les bras de Savar. Il semble en effet que l'Orgueil soit notre plus grand vice. Je reste néanmoins convaincu que l'étoile qui guide notre peuple n'est pas celle de Savar, mais bien celle de Kuulima, la Mouche, celle qui toujours examine, compare, juge sa propre valeur relativement à celle des autres.

 

Cudaleg : Je n'ai pas demandé un cours d'histoire, ni même une conférence sur cette noire hérésie. Venez-en au fait, docteur.

 

Dalau : Bien entendu. Si je vous explique tout ceci, c'est uniquement dans le but que mes actions soient bien comprises. Je fus envoyé en ces distantes colonies par un supérieur, jaloux de mon succès. Il savait que mes talents risquaient de mettre en jeu sa propre carrière. J'étais censé passer les cent années suivantes à veiller à la bonne santé des humains et des elfes au Sagarika. Cela ne me dérangeait point. J'ai consacré mon temps à l'étude des maladies les plus fascinantes qui soient. Les humains de ce pays sont plus perclus d'affections que ceux de toute autre nation du monde. Mais pensez-vous qu'ils blâment de cette situation leur manque de système d'hygiène publique ou de connaissances médicales ? Non. Ils en accusent les Dieux Sombres. Selon leurs croyances, chaque maladie est l'œuvre d'un démon. Cela est évidemment absurde, même s'il est avéré que certains démons sont porteurs de maladie ou en répandent intentionnellement. Je décidai donc de vérifier jusqu'à quel point les Dieux Sombres pouvaient être tenus pour responsables de la mauvaise santé de ce sous-continent.

 

Je ne détectai que très peu d'interférences surnaturelles, jusqu'à que ce j'en arrivasse à l'étude de la plus extraordinaire des maladies humaines, celle que l'on nomme « lèpre ». Cette véritable gangrène ne pouvait contaminer les elfes, quand bien même nous évitons nous aussi les individus qui en souffrent. Je pense que je suis le premier et seul elfe des Hautes lignées à être jamais entré dans une colonie de lépreux. J'y ai découvert que ces pauvres êtres y adoraient ouvertement Kuulima, sachant que personne ne viendrait le leur interdire. Je relevai d'ailleurs des indices suggérant que des démons vivaient parmi eux. Il n'est que naturel pour les personnes souffrant d'un mal incurable d'envier la prospérité et la bonne santé d'autrui. La Reine des mouches nous enseigne que le fait d'entretenir cette inclination peut mener à la véritable grandeur.

 

Cudaleg : Une fois de plus, je répète que nous n'avons guère besoin d'entendre votre apostasie. Votre esprit a été corrompu, cela est clair, nul besoin de nous le démontrer. Expliquez-nous plutôt pourquoi, si la lèpre ne peut être contractée par les elfes, elle vous a infectée, vous ?

 

Dalau : Je suis ravi de constater que vous l'appréciez. Je trouve moi-même fascinant de découvrir ces nouveaux appendices produits par mon corps, tandis que d'autres parties pourrissent complètement. Les motifs aléatoires qui s'en dégagent ont quelque chose de délicieusement entropique. Saviez-vous que je ne ressens plus aucune douleur ? Plus rien ne peut me blesser : ni l'acier, ni le poison, ni le feu. Ce n'est là qu'un des merveilleux dons de la Déesse, parmi tant d'autres. Ses créatures ont conçu un procédé qui a permis à la maladie de m'être transmise, accomplissant par là ce que la Nature, seule, n'avait jamais pu faire.

 

Cudaleg : Pourquoi donc avoir permis à une telle chose de se produire ?

 

Dalau : C'est très simple. J'étais jaloux.

 

Cudaleg : Jaloux de quoi ? de qui ?

 

Dalau : De la beauté des autres. Mes collègues et compagnons ont toujours été plus élégants que moi. Plus gracieux, plus attirants, plus aimables. J'allais même jusqu'à envier certains humains parmi les plus nubiles, avec leur admirable teint et leurs longs cheveux.

 

Cudaleg : Tout cela, parce que vous n'étiez pas satisfait de votre propre apparence ?

 

Dalau : Je n'ai pas honte de mes propres désirs.

 

Cudaleg : Mais si c'est la beauté que vous recherchiez, pourquoi vous être laissé défigurer par cette horrible maladie ?

 

Dalau : Oh, cher ami… Cette maladie n'est pas pour moi. J'étais déjà trop vilain ; mon cas était désespéré. Non, cette maladie est pour vous. Je vous l'offre gracieusement, afin que chaque elfe en cette forteresse puisse à son tour connaître la caresse de Kuulima. Une fois que la Mouche vous aura touchés, vous perdrez tout ce que je vous avais toujours envié, et je connaîtrai enfin la paix de l'âme. C'est là Son premier commandement : ce que je ne peux avoir, personne d'autre ne le peut.

 

Cudaleg : Tout cela est insensé ! Vous voulez donc nous infecter avec la lèpre ?

 

Dalau : La souche dont je suis porteur est extrêmement contagieuse pour tous les elfes. Elle se répandra très rapidement. Bientôt, vous deviendrez tous absolument hideux.

 

Cudaleg : Cet abominable plaisir dont vous vous délectez dans votre propre démence ne trompe personne, Docteur. Vous avez été arrêté dès les premiers signes du mal. Vous avez été placé en quarantaine derrière d'épais panneaux de verre, et sitôt ce procès terminé, vous serez exécuté et votre corps incinéré.

 

Dalau : Et votre air arrogant peine tout autant à masquer votre propre épouvante, faux juge que vous êtes. J'accepte ma destinée, car je suis grotesque. Mais sachez cela. La lèpre incube dans le corps pendant de longues années avant que les premiers symptômes n'apparaissent. Cela fait bien plus longtemps que vous ne le réalisez que j'œuvre à l'accomplissement du plan de Kuulima. Tout ce temps, tapi parmi vous, travaillant et mangeant à vos côtés, partageant la même nourriture, la même eau. Vous touchant régulièrement. La plupart d'entre vous sont déjà infectés depuis des mois. Je lis sur votre visage que vous savez que je dis la vérité, oh oui… Vous n'aurez pas à attendre bien longtemps avant d'en observer les premiers signes. Et quand ce moment sera venu, n'oubliez pas d'en remercier la Reine des mouches !

 

– Procès-verbal, tribunal de sa Majesté à Acsagrec

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p.40

 

Imposteur de Kuulima

 

Le Cercle de Kuulima était une véritable mosaïque d'iconographie et d'imagerie. J'y observai des représentations de reliques de toutes les religions de Vétie de notre époque, aux côtés d'artéfacts de panthéons depuis longtemps disparus et enterrés. Des étendards et des statues de toutes les nations ornaient des bâtiments dont l'architecture provenait de dizaines de cultures. On aurait cru visiter un musée impérial contenant des objets issus de myriades de civilisations ou, du moins, la maison d'un riche marchand, décorée plus dans un souci d'étalage que d'élégance.

 

Devant nous, la route traversait un pont doré, bordé de présentoirs exhibant des heaumes de toute forme, chacun d'entre eux fendu par un coup qui avait sans doute mis à bas son porteur, qu'il fût elfe, humain, nain, orque ou toute autre créature. Sous cette travée scintillante coulait une rivière, dont les flots étaient aussi verdoyants que répugnants. Aucune véritable eau n'a d'ailleurs jamais bouillonné et sifflé comme le faisait celle de ce cours.

 

Sitôt que nous posâmes le pied sur le pont, nous nous trouvâmes face à une horde de démons gazouillants. Escaladant les arches, se hissant sur le parapet, ils se déployèrent de sorte à nous barrer la route, tout en montrant les dents. Leur forme miroitait et se modifiait à tout moment pour adopter des éléments de mon propre aspect : la robe que j'avais enfilée le matin même, le diffuseur de parfum en bronze qui m'avait été offert par le sage Werdin, les robustes bottes que j'avais achetées selon le conseil d'un officier de cavalerie des années auparavant.

 

Il ne s'agissait que de démons très mineurs. Leur image était en mutation constante, reflet de leur manque de volonté. Ils piaillaient et grimaçaient en notre direction, faisant preuve d'une franche animosité. Mais leur attention se portait sur mon guide – à aucun moment ils n'imitèrent son visage casqué, à aucun moment leur regard ne le quitta tandis qu'ils vociféraient. Lorsqu'il daigna abaisser les yeux vers ces créatures sur son chemin, un sourire courba ses lèvres, comme s'il se contenterait de les piétiner au cas où elles ne s'écarteraient pas.

 

De l'arrière de leur foule, une onde parut parcourir ces silhouettes changeantes, qui se figèrent soudainement. Les démons adoptèrent la forme de petits soldats humanoïdes dont la peau luisait comme de l'argent. Puis, tels un banc de poissons à l'approche d'un prédateur, ils s'éparpillèrent dans toutes les directions, disparaissant de notre vue. À leur place se dressait à présent un être à l'apparence déconcertante. Un plastron doré de modèle destrien, associé à un bouclier qassari brillant, resplendissant de l'emblème de Kuulima. Un heaume comme celui d'un elfe des hautes lignées, surmonté d'un panache de crins blancs qui tombait jusqu'à un hausse-col orné de gravures.

 

Le démon lui-même avait l'air presque humain. Toutefois, aucun humain n'a jamais possédé de telles proportions, sauf dans les pires cauchemars du plus mauvais des sculpteurs. Sa tête était anormalement grande, avec des traits exagérés ; ses yeux brûlaient comme des torches, et un sourire aux dents acérées s'ouvrait bien plus largement que ce qui devrait être possible. Sa peau était d'une couleur d'argent étincelant, sa surface ondulant du fait de muscles étranges ; elle était comme fusionnée à son armure. Même l'arme qu'il arborait, une épée longue impériale d'une taille ridiculement grande, paraissait être une extension de son propre corps. Tous ces éléments incongrus auraient dû lui conférer un air absurde, celle de la plus bizarre des chimères ; mais à la place, il s'en dégageait une présence impérieuse.

 

Contrairement aux entités inférieures que nous venions de croiser, lui n'affichait pas la moindre trace d'hésitation. Ce démon était aussi sûr de lui que résolu. Il se tenait sur le pont avec une parfaite maîtrise de soi, son épée posée pointe contre terre, l'indifférence personnifiée. Seule l'intensité de son regard trahissait son faux air de nonchalance. Je me sentis absolument insignifiant, comme pris au piège ; mon compagnon, quant à lui, se hérissait sous cet examen. Les secondes s'éternisèrent, l'air parut crépiter sous la tension, tandis que les deux guerriers contractaient imperceptiblement leurs muscles et soupesaient chacun leur arme.

 

Cette circonstance fut interrompue lorsque, presque simultanément, tous deux esquissèrent un infime hochement de tête, leurs voix se mêlant l'une à l'autre :
« Félon ! » – « Imposteur ! »

 

Et comme si tout avait été dit, l'Imposteur s'écarta du pont pour adopter une posture de repos, libérant ainsi la voie. Passant devant lui, j'eus la possibilité de l'examiner de plus près, ainsi que la panoplie d'ornements qui cachait sa forme bizarre : des mains rapaces, entrecroisées de sceaux et de blasons, et où partout dominait le symbole de la mouche diabolique. Nous passâmes en silence et parcourûmes ce Cercle pour quelque temps avant que je ne m'aventurasse à troubler ce calme.

 

« À moins que je ne m'abuse, tu sers la même maîtresse que les habitants de ce plan. Cependant, les relations m'ont l'air plutôt tendues entre toi et les gardiens du pont. Les démons ne sont-ils donc pas les alliés des Guerriers ? »

 

Il fallut à mon guide plusieurs longues minutes de réflexion avant qu'une réponse ne me fût donnée. Entre-temps, nous dépassâmes un groupe de bâtiments. Chaque aspect de ces structures semblait s'inspirer d'un style architectural différent, formant une cacophonie conflictuelle, vraisemblablement prête à s'écrouler à tout moment.

 

« Tu poses des questions qui n'ont pas de réponse simple ; néanmoins, il est juste que tu devrais être mis au fait de toutes ces choses. Tu sais à quel point ceux qui choisissent les Dieux Sombres chérissent la liberté individuelle. Cela est bien connu ; c'est d'ailleurs la raison pour laquelle les Guerriers trouveront toujours un terreau fertile parmi les opprimés et les exploités. Or, parmi les démons, il est manifeste que l'autonomie est l'apanage des puissants, ou peut-être une récompense pour les privilégiés.

 

« Les Guerriers, en revanche, reçoivent cette même liberté dès le moment où ils prêtent serment, dès leur premier pas sur les Voies de l'Ascension, alors que la plupart des démons n'en connaîtront jamais le doux arôme. Inversement, les démons possèdent déjà de nature ce que les Guerriers s'efforcent d'atteindre : l'immortalité, et une place auprès des dieux. Je te laisse imaginer à quel point cette contradiction peut être source d'irritation pour les uns comme pour les autres. »

 

Le Félon se plongea à nouveau dans ses réflexions pendant un bon moment, avant de poursuivre :

 

« Et pourtant, je sers la même maîtresse que cet Imposteur. Nous partageons une nature similaire, et pourrions même soutenir les même causes dans le Royaume mortel. Je respecte sa prouesse. Je sais que, dussions-nous nous battre l'un contre l'autre, il saura trouver mes plus grandes forces pour les retourner contre moi. Plus je croîs en puissance, plus il croît lui-même. Un tel être mérite toute ma considération. »

 

Nous marchâmes encore dans un silence méditatif. C'est alors que j'avisai un des spectacles les plus stupéfiants dont je fus témoin en ce lieu. Je ne compris pas immédiatement ce que je vis : des silhouettes curieusement bifurquées que j'interprétai, petit à petit, comme étant des gens, tranchés verticalement en deux jusqu'à la taille, comme par un couperet démentiel.

 

Il ne s'agissait certes pas de cadavres laissés en pâture aux charognards : chaque moitié clignait des yeux, remuait les lèvres, comme pour prononcer mon nom. Je m'approchai, m'efforçant d'ignorer les viscères qui se déversaient de cette horrible entaille. Tendant l'oreille, je perçus un léger murmure, comme un croassement perçu à travers les bulles de sang qui s'écoulaient continuellement.

 

« Prends garde… Ceux qui engendrent la division dans la vie… sont ici châtiés par leurs propres péchés… Si seulement je n'avais jamais… cherché à semer la discorde entre les frères… Laisse-moi à présent… mais n'oublie pas… notre Enfer est celui que nous nous créons… »

 

Frissonnant, je me détournai de cette âme infortunée, mais me mis à considérer le Félon avec un intérêt redoublé, m'interrogeant sur ce qui avait pu l'amener à vendre son âme à Kuulima. Avant que notre voyage ne se terminât, j'en saurais plus sur ce guide si énigmatique.

 

– Nazario Calegari, Voyage autour de l'Abysse

 

–––––––––––––––––

 

Obsédés par l'apparence et par les aptitudes de leurs ennemis mortels, les Dæmons Majeurs qui servent Kuulima ont acquis la capacité d'Adapter leur propre forme pour imiter celle, de ceux qu'ils cherchent à Détruire. Les légendes de nombreuses cultures parlent d'effroyables « doppelgängers », également désignés sous le nom de « ka » dans l'antique Naptesh, de « vardøger » en Åskland ou encore d'« ankou » en Brezanne. D'après les témoignages, qui nous en sont parvenus, plus fort est leur ennemi, plus ces créatures gagnent en Puissance. Au moment de leur matérialisation, elles adoptent habituellement un aspect, de prime abord, humanoïde, aux traits grotesquement exagérés, arborant de Monstrueux Ornements, et à la peau vivement Colorée la plupart du temps. Leurs armes aussi ressemblent aux nôtres, mais sont dysproportionnées, tape-à-l'œil, comme si elles avaient pour but, de compenser un défaut caché. Prenez garde : lors des négociations, leur Ruse et leur Malice sont sans égales, et de nombreuses conversations avec elles sont à l'origine de démences irréversibles.
 

– Extrait du Grimoire des Légions infinies, par Georges Sybellicus, Mag.L., M.Div. (M.Hon.) (Eicht.), Fons necromanticorum, astrologue et Magus secundus

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p.44

 

Farfadets traque-mage

 

36e jour d'itar

 

Une fois revenue à la cour de Zalos, j'y trouvai le prince Damien au beau milieu d'une tirade. Damien est le fils du Patricien et le petit frère de Nikos, la victime du meurtre. C'est un aristocrate au sang chaud, bien connu pour son tempérament. Assis sur son trône en bois, son père l'écoutait avec un air de résignation clairement habituel, tandis que le fils monologuait en faisant les cent pas.

 

« Assez de cette inaction ! rugit-il. Nous avons été attaqués par un autre royaume ! Ils nous ont frappés au cœur même de notre maisonnée ! Nous devons répondre par la force des armes. Père, laissez-moi conduire notre armée sur Civissina. Nous écraserons le Doge et la rébellion qu'il a laissée s'épanouir dans son enceinte ; nous exécuterons notre vengeance, comme sur tous les autres misérables bâtards qui oseront toucher la Maison de Zalos ! »

 

Le Patricien le considéra un long moment. Sans cesser de fixer son fils du regard, il répondit enfin :

 

« Et que disent les Gardiens du Voile des accusations proférées à l'encontre de notre allié de toujours ? »

 

Il me fallut quelque temps avant de réaliser qu'il s'était adressé à moi. Je m'avançai, baissant mon capuchon.

 

« Je n'ai pas pu trouver le moindre lien entre le crime commis ici et les rebelles de Civissina. Je ne crois pas qu'ils soient vos ennemis. »

 

On entendit de petites exclamations de surprise à travers la salle. Tous les regards se portèrent sur le prince Damien.

 

« Comment ?! beugla-t-il, son visage rendu écarlate par la fureur. Voilà tout ce que nous obtenons d'un ordre croulant qui a depuis longtemps perdu toute véritable force, incapable de nous servir et de nous protéger. Nous savons, de source sûre, que les malfrats de l'Ordre de l'Équilatéral ont infiltré le palais. Nous savons également qu'ils étaient venus de Civissina. Et maintenant, cette soi-disant « agente du Voile » nie toute connexion ?

 

— Je ne me suis pas vue donner la possibilité d'interroger ces « malfrats » par moi-même, mais quand bien même ils appartiendraient à l'Ordre, ils n'ont pas été envoyés par Civissina.

 

— Comment osez-vous …

 

— Silence ! ordonna d'une voix claire le Patricien, lequel semblait s'être quelque peu remis de son intense chagrin. La séance est levée. Il est évident que nous devrions rechercher de plus amples renseignements avant de foncer à la guerre tête baissée.

 

— Vous… », commença Damien, clairement enragé. Mais il se ravisa au dernier moment, prit une profonde inspiration, et reprit la parole, sur un ton plus mesuré. « Père. Les Gardiens du Voile ont clairement échoué à leur mission, qui consistait à identifier et à capturer le meurtrier de mon frère. Vous n'auriez jamais refusé quoi que ce soit à Nikos. Pourquoi donc l'avez-vous toujours traité tellement mieux que… »

 

Il fut interrompu par une série de claquements, dont le son était semblable à celui de pétards tsouantanais.

 

« Baissez-vous ! » hurlai-je, plongeant sur le Patricien pour le plaquer au sol. Sa rage se mua en terreur lorsqu'il réalisa ce qui venait de manquer sa tête. Une dizaine de petits farfadets rondouillards, pas plus grands que trois pommes, avaient littéralement surgi de nulle part, rebondissant dans toute la salle avant de se regrouper en son centre. Ceci étant, ils foncèrent en masse vers le trône en poussant d'horribles caquètements, brandissant des griffes et des dents aiguisées. Je pensai tout d'abord qu'ils étaient venus pour le Patricien ; mais ils se dirigèrent en réalité droit sur la personne qui se tenait à côté de lui : Cassia Sarki. Elle poussa de hauts cris, tout en tentant de les chasser à coups de liasses de documents.

 

Je tirai ma dague de chasse et chargeai ces bestioles démoniaques, tressaillant à chaque coup de griffe et à chaque morsure tandis que je les découpais un par un, les arrachant de mes cheveux et de mes bras où ils s'accrochaient, baragouinant et braillant. Je fus bientôt assistée au combat par Damien qui, s'étant jeté entre Sarki et les démons, entreprit fort maladroitement de balancer dans leur direction un sabre bien trop long et trop lourd pour cette tâche. La situation aurait été considérablement dangereuse pour le Prince et pour moi-même, si les créatures n'avaient pas en réalité cherché à atteindre quelqu'un d'autre que nous.

 

« Des serviteurs de Kuulima, annonçai-je, une fois qu'ils furent tous occis jusqu'au dernier. Ils ne nécessitent que très peu de magie pour se matérialiser. Ils ont l'habitude de surgir soudainement du Voile pour prendre leur proie par surprise. »

 

Les personnes présentes échangèrent des regards affolés.

 

« Quelque chose doit les avoir attirés ici ».

 

––––––––––


Farfadets traque-mage

 

Les « farfadets » sont d'étranges petits Dæmons Obèses et Crasseux, qui attaquent toujours en Masses compactes. Ils ont beau être Répugnants à cause, de leur chair Gélatineuse et de leurs cornes protubérantes, ils s'avèrent aussi curieusement attachants, avec leurs Sourires malicieux, remplis de dents Acérées comme des rasoirs, et leur Joyeuse Passion meurtrière. Ils sont remarquables pour leur Obsescion des Mortels formés aux arts Magiques, intensément Jaloux de leur capacité à manipuler la substance Éternelle dans le Royaume mortel. On dit également, qu'ils peuvent passer des pactes favorables avec des non-magiciens assez courageux pour se passer de protection magicque.

 

– Extrait du Grimoire des Légions infinies, par Georges Sybellicus, Mag.L., M.Div. (M.Hon.) (Eicht.), Fons necromanticorum, astrologue et Magus secundus

 

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p.46

 

Cupidité

 

Jos était le nez dans sa chope lorsque le voyageur entra. Il s'installa non loin de lui, aspergeant le comptoir de gouttes d'eau lorsqu'il fit signe au tavernier.

 

« C'est un vrai orage qui arrive », marmonna l'étranger à Jos. Il tendit une pièce d'or au tavernier, marquée sur une de ses faces d'un symbole en forme de portail ornementé. Le tavernier, qui répondait au sobriquet de « Lulu », l'examina attentivement avant de lui servir sa bière.

 

Jos se tourna pour considérer l'homme. Malgré son air jovial, ses yeux témoignaient d'une profonde fatigue, comme d'une usure de l'esprit. Il but une gorgée de son verre, et fit une grimace.

 

« Tavernier, mais c'est de l'eau que vous me servez ! »

 

Le tavernier lui jeta un regard noir, reprit la chope et la remplit à un nouveau tonneau. L'homme sirota sa boisson, imperturbable malgré cette tentative d'escroquerie.

 

« Passé une bonne journée, l'ami ? » demanda Jos. Il était rare de voir de nouvelles têtes dans cette taverne, et encore plus rare de trouver Jos d'humeur à bavarder.

 

L'homme fit un « Hm-hm » d'assentiment, avant d'ajouter « Je crois bien, et elle est encore meilleure à présent. J'ai comme la sensation qu'un poids m'a été ôté des épaules. »

 

Mais l'attention de Jos s'était subitement portée sur des cris derrière lui.

 

« Enfin Lulu, allez quoi, j'ai réglé mon ardoise pas plus tard qu'hier ! se plaignait un client.

 

— Pas d'argent, pas de bière », grommela Lulu d'un air sombre.

 

Jos revint au nouveau venu, haussant les épaules comme pour s'excuser. C'est alors qu'il avisa un anneau au doigt de l'étranger : une simple boucle en bois avec une tête en fer poli, sans doute sans grande valeur, mais clairement très ancienne. Une chevalière. Quelque chose de fort inhabituel en un tel endroit. Les personnes importantes préféraient généralement s'asseoir ailleurs.

 

Ils restèrent là un certain temps, dans un silence gêné.

 

Ce fut l'étranger qui prit la parole, ressentant vraisemblablement le besoin de fournir quelque explication :

 

« Je vivais non loin de la côte, au nord. J'ai eu la chance d'hériter d'un riche domaine… »

 

Jos haussa les sourcils. Il examinait à présent la cape miteuse et les habits en haillons que portait l'étranger, qui changea de position sur son siège, l'air mal à l'aise.

 

« Moi-même, je ne comprends pas tout à fait comment j'en suis arrivé là. Mais plus j'y pense, plus j'y réfléchis, et plus il me paraît évident que la cause en est le marchand. Un gros bonnet qui faisait des affaires avec mon père, un homme très riche… Du moins, il l'était. Un beau jour, il y a à peu près un an de cela, le voici qui frappe à la porte de notre manoir, l'air aussi miséreux que je l'ai à présent. »

 

Sans détacher ses yeux de l'étranger, Jos leva sa chope en direction du comptoir, sentant à son poids qu'elle était vide. Le tavernier lui tendit la main. Cela surprit Jos, qui tourna alors son visage dans sa direction. Lulu ne lui faisait jamais payer sa consommation avant la fin de la soirée. Mais il était trop captivé par l'histoire du voyageur pour se disputer. Ayant payé, il pria l'homme de poursuivre son récit.

 

« Le marchand m'a donné une pièce, une seule pièce, en me demandant s'il pouvait, en échange, passer la nuit chez nous. Une simple requête. Mais cette pièce… Je sais que cela peut paraître idiot, mais c'est comme si elle m'avait appelé, voyez-vous. Et à dire vrai, même si je n'y prêtai pas la moindre attention lorsqu'il nous quitta le lendemain, maintenant que j'y repense à présent, il avait l'air plutôt heureux, l'air tellement libre, si content de prendre la route. »

 

L'homme poussa alors un profond soupir. Sa voix se fit tremblante.

 

« À partir de ce jour, je devins… Quelqu'un d'autre. » Jos remarqua que l'étranger serrait si fort les poings que ses articulations en blanchissaient. « Une peur s'est emparée de moi. La peur de perdre quoi que ce soit. Mon domaine était pourtant mien, et rien ne pouvait me l'arracher. Mais mon cœur se durcit… et mes affaires prospérèrent. Je passais de longues nuits à compter de grandes piles d'or. Et mes gens mouraient de faim parce que je refusais que la moindre pièce ne sortît de mes coffres. Mais je ne m'en souciais pas. »

 

L'homme prit une grande lampée de bière, qu'il but longuement, lentement, jusqu'à l'écœurement, en fermant les yeux d'un air grave.

 

« J'augmentais mes prix, j'escroquais mes partenaires. Dans mon entendement, il était bien normal qu'ils payassent une prime, puisque j'avais besoin de leur or plus qu'eux-mêmes n'en avaient besoin. Bientôt, plus personne ne voulut commercer avec moi. Mais là où j'allai décidément trop loin, ce fut quand… » Sa voix se mit à trembler de plus belle. « …quand je décidai de déshériter mon propre fils. La simple pensée que quelqu'un, qui que ce fût, pût prendre ce qui m'appartenait, même après ma propre mort, me rendait malade. Et à présent j'ai tout perdu, aussi vite que je l'avais gagné. Oh, on tenta bien de me faire entendre raison, mais dans ma folie… j'ai… j'ai tué mon propre fils. »

 

L'homme ferma les yeux, et Jos comprit qu'il valait mieux ne pas en demander plus. Après un long moment, le voyageur releva la tête et, tout en se levant, avala ce qui restait de sa bière. Il rajusta sa cape, se préparant à prendre congé.

 

C'est alors que Jos demanda : « Mais… Et la pièce… Qu'est-ce qui lui est arrivée ? ». L'étranger s'arrêta devant la porte ouverte. De l'autre côté, l'averse tombait en faisant un grondement de déluge.

 

« Je viens de l'utiliser pour payer ma bière, confessa-t-il. Elle était tout ce qu'il me restait. Je suis entièrement ruiné à présent. »

 

Alors tous deux tournèrent le regard vers le tavernier. Celui-ci, tapi dans l'ombre entre deux tonneaux, le visage dur comme la pierre, surveillait les clients avec méfiance, tandis que ses doigts étaient occupés à compter des pièces, plus vite que je ne l'ai jamais vu. Et avec un dernier soupir de soulagement, l'étranger referma la porte derrière lui.

 

– Hilaire Cellob, Véritables contes de mon séjour à Sonnstahl

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p.48

 

Ladre de Sugulag

 

« Nous partons en guerre ! déclara le Patricien, déboulant dans les couloirs.

 

— Une excellente décision, père, cria le prince Damien, trottinant derrière lui. Je mènerai notre armée à une victoire éclatante ! Il est plus que temps que vous me témoigniez la même confiance que vous avez toujours eue pour notre cher Nikos. »

 

Je dus presser le pas pour les rattraper.

 

« Messire, vous devriez réfléchir à deux fois. N'étiez-vous pas justement en train d'appeler à la prudence dans cette –

 

— L'heure de la prudence est passée ! Comment rester les bras croisés, alors que nos ennemis nous envoient des démons jusque dans ma demeure ! Dès que nous aurons pris leur ville, nous les déracinerons une fois pour toutes !

 

— Mais je ne pense pas que Civissina soit responsable de ces attaques ! Je suis sûre que tout cela est le fruit d'une machination. En fait, je ne pense même pas que votre fils ait été tué par un démon.

 

—Quoi ?! » crièrent Damien et le Patricien simultanément, s'arrêtant enfin dans leur folle escapade. Nous étions arrivés à la caserne, où les soldats étaient déjà alignés, prêts pour la revue. Je considérai un instant leurs deux visages, suspendus à mes lèvres qu'ils étaient.

 

« La créature qui a ravagé votre palais et vos terres au moment de la mort du prince Nikos était un démon de Gloutonnerie. Or, le corps ne portait que quelques entailles au niveau du torse. Mais le démon dont il est question ne laisse normalement absolument rien de sa victime ; j'en veux pour preuve ce qui est arrivé aux gardes et aux paysans qui ont croisé sa route. Il est vrai que les blessures présentaient des traces d'infection au chrome, mais il est assez facile pour quiconque de s'en procurer et de maquiller un meurtre comme ayant été causé par un démon. Messire, je suis convaincue que le démon n'était qu'une diversion. Votre fils a été assassiné par un agent mortel. »

 

Il y eut une pause, pendant laquelle je vis le père comme le fils bouillonner de rage. Enfin, le Patricien parvint à bafouiller une réponse, noyée dans les postillons.

 

« Si Civissina a envoyé des assassins contre ma Maison, alors c'est d'autant plus une raison de partir en guerre ! »

 

Il me fut impossible de lui faire entendre le moindre autre argument. Je me trouvai congédiée.

 

 

1er jour d'acrobre

 

Quel plaisir de humer le chaud air estival dans les collines ondoyantes qui encadrent le monastère d'Œnolycus, si familières après tant d'années. Quel plaisir de retrouver cette cellule où j'avais reçu cet ordre de mission si peu fructueux.

 

« Une fois de plus, je n'ai pas répondu à vos attentes, dis-je, baissant la tête. J'ai échoué à la mission qui m'avait été confiée par l'Ordre. Après tout ce que vous avez fait pour moi… Indiquez-moi ma pénitence, que je puisse me racheter.

 

— Viens ici, mon enfant. » m'invita père Miceli. Je crus qu'il me ferait m'agenouiller, mais au lieu de ça, il m'embrassa. Je fus surprise par la chaleur et le réconfort de ces gros bras autour de moi, m'admonestant en mon for intérieur pour cette incorrigible vague de gratitude et d'apaisement puéril. Puis il me tint par les épaules et me fixa droit dans les yeux.

 

« Quand je t'ai trouvée, les démons t'avaient tout pris. Je t'ai observée, tout au long de tes longues années de formation, te transformer en une guerrière intrépide, capable de rendre coup pour coup. Ton travail consiste à présent à préserver l'intégrité du monde. Mais je crains que nous ayons oublié de te montrer comment préserver quelque chose de plus important encore : la petite fille en toi. À quoi bon être capable de tuer des démons, si tu perds toi-même l'innocence qu'ils s'efforcent de t'arracher ? Le temps de la pénitence est révolu. Il s'agissait de rituels destinés à faire une femme de la fille. Maintenant, la femme doit trouver la manière de redevenir une personne à part entière. Toi seule peut gravir ce sentier. Répète-moi le serment qui est le tien. »

 

Je lui rendis son regard fixement, luttant pour contenir l'émotion dans ma voix.

 

« Je suis une Gardienne du Voile, répétai-je solennellement. Je suis la protectrice de Mère Cosmos. Je garde ses défenses pour que le Père ne puisse violer sa sainteté. Je n'aurai nul dieu, nul maître en-dehors d'Elle. Je me dresserai face aux incursions partout où elles sont. Pour la pureté éternelle du Royaume mortel, je ne connaîtrai nul repos.

 

— De si nobles sentiments, soupira-t-il. Mais j'ai toujours été d'avis que ce serment ne laisse pas assez de place aux petits bonheurs de la vie. La pureté, la sainteté, tout cela est très bien, mais à quoi bon, si tu te sens malheureuse toute ta vie, hm ? »

 

Je ne pus m'empêcher de sourire en réponse à cette humble sagesse. Cette nuit, dans ma vieille cellule, je dormis profondément. Je fus cependant réveillée avant l'aube par des cris.

 

Je rejoignis plusieurs acolytes qui dévalaient le corridor pour sortir dans la cour. Tremblotant dans l'air froid de la nuit, nous restâmes là, à tenter de comprendre ce qu'il s'était passé. L'espace était trop vaste pour que nos torches fissent la moindre différence dans les ténèbres étouffantes.

 

Tout à coup, un autre cri rompit le silence de la nuit, suivi d'un grand fracas en provenance du cloître intérieur. Fonçant vers ce bâtiment, nous discernâmes une partie du toit s'effondrer, puis une volée d'escaliers s'écrouler pour laisser la place à une énorme entité qui cherchait à se frayer un passage à travers les ruines. Il y avait un horrible son d'aspiration, de succion, une affreuse puanteur de putréfaction, et une plainte qui ébranla la terre.

 

« Un Ladre ! s'exclama quelqu'un. Le Collectionneur est sur nous ! »

 

J'eus un cri étouffé : « Père ! » Je courus sur la bête, laquelle se traînait déjà dans notre direction, se détournant des appartements de Miceli qu'elle venait de ravager. Sa masse prodigieuse, corrompue par une avarice obsessive, n'était qu'un monceau pestilentiel, suintant et parfaitement répugnant.

 

J'ignorai les appels à se replier lancés par les guerriers plus expérimentés présents autour de moi, mais conservai assez de jugeote pour me rendre compte que toute attaque directe de ma part serait inutile contre un tel mur de chair et de pus, capable d'absorber sans broncher même un tir direct de canon. De ce fait, j'optai plutôt de bondir sur les poutres déchirées et les murs effondrés, sautant par-dessus le sommet de la créature avant qu'elle ne pût m'atteindre de ses mains flasques et avides. Dans l'atmosphère raréfiée du monastère – expressément débarrassée d'autant de magie ambiante que possible –, le Ladre n'avait qu'un faible accès aux ressources nécessaires pour le maintien de son activité. Il était léthargique. Comme je l'avais espéré, il m'ignora et préféra suivre mes confrères dans les champs, où ils le promèneraient jusqu'à ce qu'il épuisât les dernières sources de magie locale et retournât de l'autre côté du Voile.

 

Je me rendis directement à l'emplacement où s'était trouvée la cellule de Miceli. Il était trop tard. Mon cœur s'arrêta de battre. Les cris de mes frères et sœurs, le gémissement convulsif du Ladre – tout était flou. Je contemplai les restes froissés, brisés, de celui qui avait été mon tuteur et mon formateur. Broyé sous le poids du monstre, comme un insecte. Je me trouvais paralysée, tout comme lors de cette nuit pluvieuse, un jour d'itar, il y a des années.

 

Une fois de plus, un démon m'avait pris un des êtres qui m'étaient les plus chers. Mais une créature aussi puissante qu'un Ladre de Sugulag ne se matérialise pas dans le Royaume mortel par hasard. Je ne peux m'empêcher de me dire que c'est à moi qu'il a été envoyé. Je suis responsable de la mort de père Miceli. Je n'ai aujourd'hui plus d'autre choix que de trouver le misérable qui est à l'origine de ce coup bas, pour pouvoir exercer sur lui ma vengeance.


–––––––––––

 

Ladre de Sugulag

 

Truands Boursouflés envoyés dans notre monde par Sugulag le Collectionneur, ces Monstres gras sont si corrompus par leur Contemplacion Pathologyque de la richesse, qu'ils apparaissent sous les traits de créatures Énormes, Obèses et Maladives, leur chair Putréfiée pendant en lambeaux de leurs corps tandis, qu'ils se meuvent à grands pas pesants à la poursuite de nouveaux objets de Valeur, en veillant à infliger autant de Souffrance que possible sur leur passage. Lents et patauds lorsqu'ils ne sont pas en chasse, leur opulente Surabondance de chair les rend extrêmement Difficiles à blesser. Ils semblent ne pas ressentir les pires coups infligés par leurs ennemis. Mon meilleur conseil pour affronter ces démons est de le faire d'une position défendue par de Très-épaisses et Très-hautes murailles, et d'aussi loin que Possible.

 

– Extrait du Grimoire des Légions infinies, par Georges Sybellicus, Mag.L., M.Div. (M.Hon.) (Eicht.), Fons necromanticorum, astrologue et Magus secundus

 

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p.52

 

Amonceleurs

 

Ces gros démons de Sugulag se meuvent en Rampant, laissant derrière eux une traînée de Bave, ramassant sur leur route tous les objects de Valeur. Bêtes Répugnantes défiant toute catégorisation, certaines ressemblent à de grotesques crapauds, insectes ou Serpents, ou tout simplement à de grosses boules de Chair visqueuse. D'autres encore, ont des formes Fluydes et changeantes, s'étirant et se recroquevillant comme, de l'argile entre les mains d'un enfant turbulent. Elles peuvent ne pas avoir l'air si menaçantes vues de loin, mais elles sont poussées par une Cupidité insatiable et Compulsive, devenant de plus en plus Puissantes et Forcenées à mesure, qu'elles combattent. De près, elles sont véritablement hideuses, étouffant et étranglant prestement leurs victimes avant de les Dépouiller de toutes leurs Possessions. Ces créatures peuvent conférer de grands pouvoirs aux solliciteurs généreux, bien qu'elles soient aussi connues, pour asservir les mortels, les contraignant à leur porter des offrandes de plus en plus Onéreuses. Employer le feu.

 

– Extrait du Grimoire des Légions infinies, par Georges Sybellicus, Mag.L., M.Div. (M.Hon.) (Eicht.), Fons necromanticorum, astrologue et Magus secundus

 

––––––––––

 

4e jour d'acrobre

 

J'ai été traquée pendant des jours par des laquais de Sugulag : des créatures boursouflées et pustuleuses, qui rampaient et se tortillaient avec une inexorable ténacité. Plus de ladres gigantesques, mais des amonceleurs qui, bien que plus petits, étaient non moins répugnants et meurtriers. Mes pistolets étaient tout à fait inutiles contre eux. Bien que je fusse capable d'éviter ou de distraire la plupart d'entre eux, d'autres encore franchissaient le Voile en frétillant. Quelqu'un avait envoyé les forces de la Cupidité contre moi ; elles venaient collecter mon âme.

 

Si on voulait me voir morte, c'est parce que j'avais suivi la bonne piste à Zalos. Dès lors, je savais que je n'avais pas d'autre choix que de poursuivre mon enquête jusqu'à trouver le véritable assassin : de fait, je brûlais du désir de vengeance. Les amonceleurs toujours à mes trousses, je fis route vers le nord, jusqu'à Civissina, que j'étais certaine de trouver assiégée par l'armée zalossienne. Une fois parvenue à cette ville, je vis mes suppositions confirmées. Les bannières de Zalos encerclaient les remparts de la ville. Le siège était déjà bien engagé ; de part et d'autre, on voyait s'élever la fumée des armes à feu. Les attaquants se lançaient à l'assaut des murailles, montant les échelles, paraissant avoir l'avantage.

 

Je plissai les yeux pour mieux voir les murs. À ma grande surprise, les bannières du Doge avaient été ôtées des portes et remplacées par des triangles grossièrement barbouillés. Réalisant que la révolution avait déjà triomphé, j'y vis une occasion de gagner du temps. Je cachai ma cape noire et endossai la tunique d'un des soldats zalossiens tombés au combat. Je me mêlai aux rangs qui attendaient de partir à l'assaut. Bientôt, je perçus les cris auxquels je m'étais attendue, provenant de l'arrière de notre position. Les amonceleurs étaient venus pour moi ; ils s'en prenaient à présent aux soldats sur leur passage.

 

La soudaine apparition des démons jeta l'armée zalossienne dans la confusion. Le cours de la bataille en fut complètement retourné. J'en profitai pour me frayer un chemin en direction des murs, à contre-courant du flot de mes « camarades » qui accouraient pour faire face à cette nouvelle menace. Malheureusement, je ne pouvais être indéfiniment si chanceuse. Les hommes se mirent rapidement à fuir les démons, et je vis comme une sorte de couloir s'ouvrir dans leurs rangs, au bout duquel arrivaient les amonceleurs, leur chair frissonnant dans l'anticipation de mon trépas. J'étais prise au piège, le dos contre les portes, verrouillées et barrées.

 

C'est alors que je ressentis une puissante force venue d'en-haut. Je levai les yeux, et aperçus, perchée sur la muraille, la vieille sorcière que j'avais rencontrée dans les catacombes. Elle me regarda droit dans les yeux. Je ne savais pas si elle était encore possédée, mais elle maniait la magie noire avec une assurance et un art étonnants.

 

Sitôt qu'ils sentirent la morsure de ses sorts, les démons cessèrent d'avancer. Ils s'agitèrent, se convulsèrent, et enfin furent pris d'une intense rage, se précipitant sur les victimes les plus proches, comme s'ils avaient servi Vanadra au lieu de Sugulag. Les hurlements des Zalossiens redoublèrent.

 

On entendit le bruit de lourds verrous en train d'être tirés ; les portes s'ouvrirent, et je fus empoignée par les défenseurs, tirée à l'intérieur de la cité. La dernière chose que j'entrevis par les portes avant qu'on ne les refermât fut l'image fugace d'une silhouette sombre qui se tenait à l'arrière de l'armée de Zalos, les bras levés vers le ciel. À ce signe, les démons s'immobilisèrent à nouveau, comme paralysés. Puis leur corps entier suinta et s'évanouit dans le sol sous eux, retombant comme les voiles d'un navire lâché par le vent.

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p.54

 

Colère

 

Lors d'un été que je passai au pays des Vanhous, je voyageais avec les notables envoyés par le roi Nyatsimba pour recenser la population d'un village éloigné. C'était là la première tentative d'organiser le système traditionnel de tributs en un régime de taxation formel, aux tous premiers jours du nouveau royaume. Les villageois refusaient de se laisser compter ; leur marabout les encourageait d'ailleurs à nous railler. Il était, de toute évidence, plein de rancune ; habitué à diriger, il était on ne peut plus mécontent de la récente allégeance de sa tribu au Roi.

Les représentants du Roi étaient menés par une vieille dame très distinguée. C'était une imbongi, un rôle qu'on pourrait qualifier de barde ou de chef spirituel, gardienne de l'histoire et raconteuse professionnelle. Je l'avais entendue réciter la liste sacrée des ancêtres lors des rites officiels. Elle dit à ses compagnons, moi y compris, de l'attendre hors du village, jusqu'à ce que les habitants soient prêts à nous recevoir. Étonné par son calme et sa confiance, je lui demandai comment elle pouvait rester aussi tranquille. N'était-elle pas furieuse de la manière dont elle avait été traitée par les villageois et le marabout ? Ne voulait-elle pas les voir châtiés ? En guise de réponse, elle me narra le conte suivant :

Il y a bien longtemps, vivait un lion qui n'était jamais satisfait de son existence. Il passait son temps à se plaindre de toute chose, en accusant les uns et les autres. Un jour, tandis qu'il se promenait dans la savane, il rencontra un coq aux yeux rouges et à la crête écarlate.

Le coq lui dit : « Tu as l'air malheureux. Quelle est la cause de ta tristesse ? »

Le lion répondit : « Rien ne va comme il faut. J'aime manger les fruits dans les arbres, mais le singe qui les cueille pour moi ne m'en donne jamais assez pour satisfaire ma faim. Je veux avoir plus d'enfants, mais le phénix doré ne m'a pas permis d'enfanter depuis de longs mois, et je n'ai qu'un seul lionceau. Je veux avoir des amis avec lesquels jouer, mais je n'ai personne d'autre que cette bande de hyènes qui me sert de compagnie. Tout cela ne me suffit pas. »

Le coq aux yeux rouges dit alors : « Tu as raison, ô grand lion. Tu mérites bien plus. Je peux te conférer le pouvoir de la déesse écarlate : elle te donnera ce que tu désires ou, du moins, elle te donnera le pouvoir de punir ceux qui t'empêchent d'avoir ton dû. Cela te plaît-il ? »

Le lion déclara : « Oui. Dis-moi ce que je dois faire. »

Et le coq de répondre : « Dans ce cas, tu dois me tuer et m'arracher le cœur. Prends-le, pars jusqu'au sommet de la montagne, et place-le sur ta langue. Pendant sept jours, tu devras rester ainsi assis, en ne pensant à rien d'autre qu'à ta colère. Alors la déesse écarlate te montrera ce que tu dois faire. »

Le lion fit ce qu'on lui dit. Après sept jours passés au sommet de la montagne, il avala le cœur du coq aux yeux rouges, et sut ce qu'il avait à faire. Il redescendit dans la savane, où il trouva le singe.

Il le tança en ces termes : « Tu m'as fait du tort, singe. Tu ne m'as pas apporté tous les fruits de l'arbre que je désirais. »

Sur ce, il tua le singe, et il le mangea. Depuis ce jour, il ne reçut plus jamais le moindre fruit, et fut contraint de ne plus se nourrir que de la chair des autres animaux.

Il trouva ensuite le phénix doré qui vit dans la jungle.

« Phénix doré, tu m'as fait une grande injustice. Tu ne m'as pas rendu fertile, et je n'ai enfanté qu'un seul lionceau. »

Sur ce, il tua le phénix doré, et il le mangea. Il ne fut plus jamais fertile : son lionceau mourut bientôt, et il n'enfanta plus. Depuis ce jour, le lion est obligé de s'accoupler avec la lionne pour qu'elle porte ses enfants pour lui.

Enfin, il trouva les hyènes au point d'eau.

Il leur dit : « Hyènes, vous m'avez manqué de respect en dédaignant mon amitié. Si peu d'entre vous sont venues rire et chasser avec moi. »

Sur ce, il tua un grand nombre de hyènes, et il les mangea. Depuis ce jour, les hyènes devinrent les ennemies jurées du lion, et le lion se vit contraint de chasser seul.

Le lion dit alors : « Je possède aujourd'hui moins que ce que j'avais auparavant. »

Et la déesse écarlate lui répondit : « Mais ceux qui t'avaient maltraité ont souffert. Et c'est tout ce qui compte. »

Et elle orna son cou d'une couronne de crins rouges, symbole de sa faveur.

Extrait de Aventures en Taphrie, par Erik Pierremorte

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p.56

 

Fléau de Vanadra

 

C'était au cours du troisième mois que je passai à exercer mon métier dans le sultanat du Qassar. J'étais occupé à étancher ma soif dans une taverne de la ville de Halban au côté de mon ancien compagnon et interprète, Râchid. Parmi les clients de cet humble estaminet, on trouvait également plusieurs soldats. Nous avions remarqué des patrouilles le long de la route ; nous savions que l'armée campait non loin de là. Tous semblaient extrêmement tendus.

 

« Les Puissances étrangères nous menacent, à ce qu'on dit, m'expliqua Râchid.

 

— Qui ça ? L'Équitaine ?

 

— Je veux parler des Puissances de la Ruine. On dit qu'une créature a été aperçue dans le désert. Des camps de nomades désertés et incendiés. Un nom sinistre que l'on murmure.

 

— Quel nom ? »

 

Râchid jeta un coup d'œil rapide aux alentours, avant de se pencher vers moi :

 

« Un shaïtine, murmura-t-il. Un démon enragé.

 

— Ah. Comme un djinn ? rétorquai-je, faisant référence aux êtres surnaturels réputés vivre dans les terres où la trinité de l'Alihat est adorée, et qui mettent leur magie au service de l'armée qassarie.

 

— Un peu, mais en beaucoup plus redoutable, répondit Râchid. Les djinns sont nés du feu du désert ; le shaïtine vient de l'ombre. Les djinns servent les Trois Déesses – Gloire sur elles à jamais ; le shaïtine n'en sert qu'une : l'Adversaire. »

 

J'écarquillai les yeux, mais il y avait quelque chose dans son intonation qui m'empêcha de lui poser d'autres questions.

 

Quelques jours plus tard, après avoir tenté, une fois de plus, de trouver un public dans les souks de la médina tortueuse de Halban, je fus abordé par une jeune femme à l'air anxieux.

 

« Elle veut que tu la suives. Elle a peur », traduisit Râchid. J'opinai du chef. Elle flairait la bonne histoire.

 

Elle nous mena à travers un dédale d'allées étroites, jusqu'à un entrepôt. Derrière des tas d'articles exotiques en vrac, cachée sous un tapis, s'ouvrait une trappe creusée à même la terre. La femme, se refusant à aller plus en avant, nous montra un symbole d'un doigt tremblant. Une série de lignes grossières, qui rappelaient un visage contorsionné par la colère.

 

Nous descendîmes l'escalier pour nous retrouver dans une petite cave sans fenêtre. Je portais une lampe dont la flamme dansait sur les murs rouges, tachés par la suie. Il y avait une forte odeur de soufre et de charbon. Des capes rouge foncé étaient pliées sur un banc, qui faisait face à une table disposée comme un autel. L'objet du culte était plus que clair.

 

« Des adorateurs de Vanadra, murmurai-je. Pourquoi me montrer ça, à moi ? »

 

Râchid avait l'air véritablement terrifié, mais il garda son sang-froid.

 

« Tu es un étranger. Si elle le rapporte, elle pourrait être elle-même soupçonnée, voire arrêtée.

 

— Je devrais donc informer l'armée ?

 

— Non, pas les soldats. Ils ne feraient que persécuter les habitants, coupables ou non. Nous ferions mieux de le rapporter au temple. Les imams sauront quoi faire. »

 

La mystérieuse jeune femme avait déjà disparu lorsque nous revînmes à la surface. Hâtant le pas, nous nous rendîmes au grand temple, dont la forme imposante se découpait sur le crépuscule. Râchid me pria d'ôter mes chaussures avant d'entrer. L'espace à l'intérieur était étonnamment calme et paisible. J'admirai la complexe beauté des ornements, pendant que Râchid parlait avec un clerc, sur le ton de l'urgence.

 

Nous fûmes introduits dans un bureau qui contenait trois tables. Derrière chacune de ces tables était assis un homme barbu vêtu d'une robe blanche. L'imam central nous accueillit avec un sourire chaleureux.

 

« Dites-moi, Vétien, qu'êtes-vous venu nous dire ? Vous pouvez parler votre propre langue si vous le désirez. J'ai déjà traité avec suffisamment de vos croisés pour pouvoir vous comprendre. »

 

Je lui racontai brièvement ce que nous avions découvert, même s'il est possible que j'ajoutai plus de verve littéraire que ce qu'il aurait été strictement nécessaire. L'expression des trois prêtres se durcit.

 

« Il s'agit d'une très grave nouvelle, répondit à nouveau le plus loquace des trois. Nous allons tout de suite initier une enquête à ce sujet. Nous vous sommes très reconnaissants de nous avoir rapporté ces faits. Soyez certains que ce mal sera éradiqué sur-le-champ. »

 

Il eut un sourire déconcertant ; je ne saurais dire pourquoi, mais ses paroles n'étaient pas aussi rassurantes que ce qu'elles auraient dû l'être. Râchid et moi prîmes congé. Mais nous n'arrivâmes jamais à l'auberge. Au détour d'une ruelle vide qui sentait la fumée, une grave incantation nous parvint d'une source inconnue.

 

« Le shaïtine… », souffla Râchid, le visage blême. Il prit ses jambes à son cou. Mais avant que je ne pusse le suivre, quelque chose me heurta par derrière.

 

Lorsque je revins à moi, je crus mon corps en feu. Émergeant petit à petit du flou, je compris que c'était parce que j'étais allongé en plein désert, à même le sable brûlant. Le soleil était haut dans le ciel. Mes narines étaient toujours remplies de fumée, ainsi que de l'odeur accablante du soufre.

 

« Ah. Je suis heureux de vous voir éveillé. Vous nous avez contraints à hâter nos projets. Il ne convient que trop bien que vous soyez aux premières loges pour contempler le spectacle. »

 

Je reconnus la voix avant même que mes yeux brouillés ne se fussent faits à l'éclat du sable. C'était l'imam à la belle expression. Lui et ses deux collègues étaient à présent vêtus de robes écarlates, qui tranchaient sur la rude mer de jaune qui s'étendait tout autour de nous. Au loin, je crus voir les murs de Halban. Mais ma principale préoccupation était la terreur qui se lisait dans les yeux de la jeune femme attachée à l'autel improvisé – la même jeune femme qui nous avait guidés au repaire des cultistes. Si seulement nous avions pu deviner que les guides spirituels de la ville étaient eux-mêmes les responsables de sa corruption…

 

J'étais toujours rivé sur ce regard implorant, lorsque l'imam en chef lui plongea une dague recourbée dans le cœur. Le trio se mit à entonner une épouvantable mélopée dans leur langue, leurs voix se faisant de plus en plus intenses et agressives. Je manquai de m'évanouir à nouveau, sous le poids du haut-le-cœur que produisit la soudaine concentration de magie dans les parages. Écœuré, horrifié, j'observai le corps de la femme, tout comme les diverses substances agencées autour de l'autel dans des pots, se désagréger, se décomposer, leurs éléments emportés par un vif tourbillon de magie. La fumée et le sable virevoltaient comme dans une tornade miniature, au sein de laquelle quelque chose d'imposant et de rouge commençait à luire. J'entrevis des cornes, des sabots fendus et d'immenses ailes noires. Je voulus fuir, mais mes yeux étaient figés, mon visage enflammé par la férocité de cette colère du désert incarnée.

 

Avant que le monstre ne se fût complètement matérialisé, je sentis des mains rugueuses me tirer vers une autre surface. Je réalisai que je devais servir au sacrifice suivant. J'entendais derrière moi la bête renâcler et piétiner d'impatience. On percevait un immense pouvoir à peine contenu. Comme un chien de chasse désespérant qu'on ne le lâche.

 

« Notre glorieux Fléau a besoin d'une arme. Réjouis-toi de savoir que ta mort servira à invoquer les cimeterres vivants qu'il utilisera pour trancher ce Royaume en deux. »

 

Je vis le poignard se lever au-dessus de moi. Le reflet du soleil aveuglant envahissait le monde de blancheur. Et puis j'entendis un grognement. Je clignai des yeux : la pointe d'une flèche saillait de la poitrine de l'imam. Dans le désert, un bataillon d'archers à cheval fondait sur nous, arborant la bannière du Sultan.

 

Les autres prêtres avaient déjà pris la poudre d'escampette. Je restai là, abasourdi, derrière la créature immense et écarlate qui masquait le soleil. Elle s'éleva dans l'air en battant des ailes et atterrit au beau milieu de la mêlée. Plissant les yeux, je vis les soldats qassaris assaillir la bête. Mais plus ils la frappaient, plus violente était la riposte. Le démon lançait d'incroyables rugissements qui, malgré la distance, me firent saigner les oreilles. Les chevaux et les hommes volaient autour de lui comme des poupées désarticulées, renversés par ses poings prodigieux. Je ne sais comment le combat se termina. Bientôt, toute mon attention se porta sur le son d'un galop qui approchait. Le cavalier tendit le bras pour me faire monter en croupe.

 

« Râchid, dis-je, avant de perdre une nouvelle fois conscience. Tu es revenu. Tu m'as sauvé du shaïtine. »

 

– Extrait du journal de Samuel le Pépin, pèlerin et raconteur professionnel

 

––––––––––


Fléau de Vanadra

 

Imposants symboles de Rage Bouillonnante et de Fureur Bestiale, les Fléaux de Vanadra considèrent le monde comme le Faucheur sa moisson. Souvent décrits comme de belliqueuses Montagnes de Muscles d'acier, ils survolent sans effort le champ de bataille, portés par leurs ailes de cuir. Bien que rendus suffisamment redoutables par leurs Cornes et leurs Longues griffes, ils adorent néanmoins sculpter des créatures mineures du Royaume immortel pour leur donner des formes, rappelant les armes des Mortels. Certains de ces épouvantables Objets sont dotés d'yeux, de bouches et de membres, et peuvent Rugir aussi férocement que leur maître. La manie destructrice d'un Dæmon Majeur de Colère est plus grande et plus puissante, qu'on ne peut l'imaginer, et ne fait que s'intensifier sous les coups de l'ennemi. Certains de ces Monstres peuvent passer des heures à hacher encore et encore le même cadavre, tandis que d'autres s'empressent de passer le plus vite possible d'une victime à l'autre. Il est généralement déraisonnable de la part d'un Invocateur de vouloir discuter avec un Fléau tant, que sa Soif de Sang n'a pas été quelque peu étanchée.

 

 – Extrait du Grimoire des Légions infinies, par Georges Sybellicus, BMag, MDiv (Hons) (Eicht) fons necromanticorum, astrologue et Magus secundus

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p.60

 

Bêtes d'airain


6e jour d'acrobre

 

Père Miceli n'est plus. Il m'a fallu rassembler tout mon courage pour pouvoir coucher ces mots. Chaque jour, la douleur causée par sa perte se fait plus aiguë et plus déprimante. Cependant, elle renforce ma détermination à trouver son meurtrier.

 

Je me souviens d'un sermon qu'il nous avait donné, lorsque j'étais encore novice. Il nous avait raconté comment il avait perdu son partenaire, qui était aussi son ami le plus intime, lors d'une mission en Taphrie. Un ensorceleur local avait lâché une horde de bêtes d'airain, pesants engins irrésistibles, mus par le feu-démon. Miceli avait dit que ce n'est qu'après que son ami eut été tué par ces monstres qu'il trouva la force de vaincre l'ensorceleur, poussé par la soif de revanche. La morale était que les péchés qui sont la prédilection des Dieux Sombres peuvent aussi servir d'armes entre les mains des vertueux.

 

J'ai longtemps ressassé ce sermon. Moi aussi, j'ai connu la souffrance des mains de Vanadra ; moi aussi, j'ai ressenti la chaleur de sa fureur dans mes veines. Je la ressens à présent lorsque je pense à Miceli, lorsque je pense à ma mère, dont les dernières paroles résonnent encore dans mes oreilles, m'enjoignant à ne jamais perdre courage. Je ne peux lui faire défaut à présent.

 

Je suis à présent l'hôte de la Révolution équilatérale, comme elle s'appelle désormais, qui a pris quartier dans l'ancien palais du Doge. Les révolutionnaires m'ont sauvée des amonceleurs, mais je ne sais si je devrais leur offrir mon aide. Je dois avouer que, bien que cette ville n'ait pas connu la moindre rébellion depuis l'époque de Bettini de Pontefreddo, elle semble s'être très bien sortie de cette crise. Les pertes subies au cours de l'insurrection ont été minimes ; un nombre surprenant des blessés sont déjà pleinement rétablis. Les citoyens ont formé un gouvernement transitoire efficace et uni, qui répartit les ressources de façon équitable et qui coordonne la défense de la ville contre l'armée de Zalos – car le siège continue.

 

Et partout, on voit des démons. Bon nombre sont de véritables manifestations, invoqués par l'exécution rituelle des criminels et des saboteurs, y compris une puissante bête de guerre de Vanadra attirée par le sacrifice du Doge lui-même. Peut-être s'agit-il du même type de diable que Miceli rencontra il y a des années. Une fumée à l'air mauvais s'élevait d'entre ses plaques d'armure écarlates, comme la vapeur de la peau d'un mastodonte des temps anciens, et il faisait claquer ses sabots sous l'emprise d'une Colère à peine contenue.

 

Il n'y a pas assez de magie ambiante pour maintenir toutes ces créatures au même endroit, ce qui fait qu'elles n'hésitent pas à se jeter sur les troupes ennemies jusqu'à toutes être vaincues. D'autres, par contre, ont pris possession du corps d'habitants qui les ont accueillies pour bénéficier de leurs talents et de leur savoir.

 

Un de ces possédés est la femme en blanc, l'ensorceleuse que j'avais rencontrée dans les catacombes et qui m'a sauvée des démons de Cupidité. Elle est venue me voir dans mes appartements ce soir. Le démon de Cibaresh en elle s'est adressé à moi.

 

« Vois-tu à présent l'ampleur de ce que tu ignores ?, me demanda-t-elle.

 

— Je n'ai pas honte de te remercier de m'avoir secourue, répondis-je.

 

— Je suis ravie de l'entendre. Peut-être verrons-nous cette gratitude se traduire par des actes.

 

— Je ne suis pas un soldat de Civissina, et je ne te dois rien. » Nous nous dévisageâmes mutuellement un certain temps. « Mais il est vrai que nous avons un ennemi en commun. »

 

— De fait, sourit-elle. Je trouve également curieux que mes espions me rapportent que le Patricien pense que nous avons tué son fils, et que tu étais l'agent qu'il a envoyé pour identifier l'assassin.

 

— Je lui ai dit que le coupable n'était pas ici. Mais il n'a pas voulu entendre raison.

 

— Je vois. Penses-tu qu'il serait prêt à reconsidérer son jugement si des preuves plus probantes lui étaient remises ?

 

— Que veux-tu dire ? »

 

La femme sourit. Ses yeux dorés paraissaient fatigués. « Nous sommes assiégés. Nous ne pouvons pas éternellement continuer à faire venir des renforts du Royaume immortel. Nos réserves seront épuisées avant la fin du mois. C'est la vie de tous ces citoyens qui est en jeu. Notre seul espoir est que Zalos lève le camp.

 

— Tu veux que je convainque le Patricien que tu n'es pas son ennemi.

 

— Je veux que tu accomplisses ta mission, Gardienne. Et je pense que c'est ce que tu veux, toi aussi. »

 

––––––––––

 

Bêtes d'airain

 

Les esclaves de Vanadra, l'Adversaire, sont toujours Enragés. C'est le monde mortel qui les rend Fous. Ils se matérialisent sous la forme d'Engins de guerre géants et piétinant, dont l'allure générale rappelle celle du Karkadan, mais mus par de Sombres Énergies et une Machinerie Diabolique. Ces Avatars du Carnage sont si opiniâtres dans leur quête de Massacre, qu'il est difficile de déterminer avec certitude, s'il s'agit d'une Bête ou d'une Machine, même si, bien entendu, du point de vue du dæmon, peu importe. Ils incitent de petits dæmons de Colère à les accompagner au combat, ce qui ne fait, que renforcer les Ravages, causés par leurs Charges. Mais ne vous y trompez pas : c'est la Bête qui est le Maître. Même s'il est sans doute peu approprié de dire qu'elle se « maîtrise » elle-même.

 

 – Extrait du Grimoire des Légions infinies, par Georges Sybellicus, BMag, MDiv (Hons) (Eicht) fons necromanticorum, astrologue et Magus secundus

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p.62

 

Apathie

 

C'était ma troisième semaine dans la steppe. Je doutais de plus en plus de ma capacité à échapper aux orques, aux ogres et aux hardes bestiales qui hantaient la région. Mais la carte tsouantanaise tint ses promesses : je finis par trouver les étranges formations rocheuses qui y étaient représentées. Là, dans une crevasse entre deux titanesques rochers, j'entrevis une spirale de fumée.

 

Je m'approchai avec anxiété de la petite cabane secrète, étreignant le talisman que mes frères m'avaient remis lorsque je m'étais embarqué pour cette mission. Tout reposait sur cet objet. La première étape était de ne pas se faire tuer.

 

« Il ne vous arrivera rien du tout, me parvint une voix de l'intérieur de la maison. Vous voudrez sans doute du thé. »

 

Une femme ouvrit la porte. Elle avait une quarantaine d'années. Sa peau était couverte d'étranges motifs roses. Ses yeux étaient d'une nuance vive de la même couleur. Elle portait une lourde robe grise.

 

« C'est vous, l'ensorceleuse, n'est-ce pas ?, dis-je, oubliant toute politesse. Vous aviez prédit ma venue ?

 

— Je vous ai entendu monter l'allée, si c'est ce que vous voulez dire. »

 

Quelque peu hébété, je réalisai que j'étais déjà assis dans cette petite maison d'une seule pièce, avec entre les mains une tasse de quelque chose de chaud et d'épicé.

 

« Alors, qu'est-ce que c'est ? Vous voulez servir les Dieux Sombres ? Être mon apprenti ? Me tuer pour me prendre mon livre de recettes ?

 

— Je veux tout savoir sur les démons !, bégayai-je. Est-ce vrai que vous avez vécu parmi eux, dans les Désolations ?

 

— Mouiiiii…, répondit-elle prudemment. Quand j'étais jeune. Ils m'ont appris à corrompre l'ordre, à saper les fondements de la civilisation, tout ça. Mais je n'y suis jamais retournée. C'est pas un coin que je vous recommande, au cas où vous compteriez vous y rendre. Voyez ce que ça a fait à mon teint.

 

— Nous – c'est-à-dire, mes frères et moi –, nous savons comment invoquer un démon. Mais nous voulons savoir comment le contrôler. Nous avons entendu des histoires…
 

— Le contrôler ? Mais pour quoi faire ?
 

— Eh bien… Le savoir infini de… vous savez, le Royaume immortel. La richesse et le pouvoir au-delà de toute imagination ? Nous avons ce grimoire, vous voyez…
 

— Laissez-moi deviner… Vous portez des cagoules, vous faites vos réunions dans des caves mal éclairées ?
 

— Bon, ça… ça arrive, oui…
 

— Tout ça ne finit jamais bien, croyez-moi, ça, c'est un conseil que je vous donne gratuitement, dit-elle, scrutant l'intérieur de sa tasse. Vous invoquez un démon d'Orgueil, vous faites un pacte de puissance, la première chose qu'il va faire, c'est vous vider lentement de votre santé mentale et vous lancer sur une spirale autodestructrice. Invoquez un démon de Cupidité, et vous étoufferez sous l'or – littéralement. Un démon d'Envie vous rendra plus puissant que votre voisin, mais seulement parce que vous et lui aurez tous les deux tout perdu au profit de votre autre voisin. Les grands classiques de la négociation démoniaque, quoi.
 

— Mais il doit certainement y avoir un moyen. Si nous faisons attention…
 

— Tiens, je sais ce que je ferais ! J'invoquerais un démon d'Apathie. Dites-moi, comment vous vous sentez, en ce moment ?
 

— Comment je me sens ? Heureux, je suppose, puisque je vous ai enfin trouvée.
 

— Non, je veux dire, votre corps. Qu'est-ce qu'il vous dit ?
 

— Je dois dire que j'ai un petit creux. Et que je suis bien content d'être assis.

 

— Voiiilà. Vous êtes fatigué. Nous sommes tous fatigués… Chaque jour apporte son nouveau lot de fardeaux. N'est-ce pas ? Et donc, votre démon d'Apathie vous accordera le savoir, et vous ôtera en même temps toute envie d'utiliser ce savoir pour en faire quoi que ce soit. Mais pour moi, c'est un résultat plutôt positif, au vu de ce qui arrive à la plupart des autres gens qui pactisent avec les démons. J'ai toujours considéré que ceux de Nukudja étaient les plus heureux de tous les cultistes, en termes de pure satisfaction. Ils savent toujours exactement ce qu'ils veulent, c'est-à-dire rien. Le pouvoir de ne pas se soucier de quoi que ce soit – en voilà un pouvoir qui en vaut la peine ! Ça, c'est un pouvoir qui a de la classe ! Je vous l'assure, tous les dieux admirent secrètement Nukudja. Elle mène une vie facile, toujours tranquille dans son coin, occupée à observer tout le monde s'agiter et se faire du mouron. Mon genre de donzelle, franchement. Et vous connaissez la meilleure ?

 

— Quoi donc ?, bredouillai-je, horriblement fasciné.

 

— Elle n'est jamais fatiguée. Elle dort toujours bien. Et ça, c'est un véritable tour de force. Bien entendu, on ne peut pas dire que les cultes de l'Apathie se répandent très vite. Mais si vous en trouvez un, parlez donc à quelques-uns des adorateurs qui s'y trouvent – enfin, si vous parvenez à leur faire dire quelque chose, s'entend. Faudrait déjà qu'ils aient les yeux ouverts. Vous verrez de quoi je parle. Vous tenez là de vrais adorateurs, les durs parmi les durs. Ils nous enterreront tous, croyez-moi ! Et si vous optez finalement pour un démon d'Apathie, vous verrez par vous-même que ses pouvoirs ne sont pas de la gnognotte. S'il ne bouge pas beaucoup, posez-vous la question du pourquoi. C'est parce qu'il n'en a pas besoin ! Vu qu'il peut vous liquéfier la chair d'un simple battement de paupières. Vous trouverez aussi chez lui une excellente oreille, au cas où vous auriez besoin de lui confier un truc que vous auriez sur le cœur. Au fait, vous êtes sûr que vous n'avez pas envie de me laisser votre âme immortelle avant de partir ? »


 

– Sobolevsky Vladislavovitch, Mémoires d'un ex-adorateur des Dieux Sombres

 

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p.64

 

Sentinelle de Nukudja

8e jour d'acrobre

 

La femme possédée me guida jusqu'à l'entrée du tunnel qui me permettrait de quitter la ville. Avant que je ne partisse, elle me remit une curieuse boîte en bois, m'enjoignant de l'utiliser en cas de danger.

 

Une fois de plus, je me vis chevaucher de nuit en direction de Zalos. Lorsque j'arrivai sur la grand place, une foule s'y était déjà assemblée, alors que le soleil ne s'était pas encore levé. J'appris bientôt que ces gens attendaient le jugement des servantes du palais qui avaient, à ce qu'on disait, invoqué la Gueule censée avoir tué le prince Nikos.

 

Il y a certains aspects de mon travail pour lesquels le fait que je sois une femme représente un avantage. L'art du déguisement est l'un d'entre eux. Enfilant la tenue fruste des paysans locaux, je m'introduisis facilement dans les geôles. Les gardes n'eurent pas le moindre soupçon lorsque je leur affirmai que j'étais venue apporter aux condamnées leur dernier repas dans le panier que je tenais. Ils m'amenèrent tout de suite à leur cellule.

 

Je trouvai là deux femmes d'un certain âge, au visage ridé et à l'air stoïque.

 

« Je suppose qu'ils vous ont traitées de sorcières, dis-je, leur tendant le pain que j'avais apporté. C'est toujours plus facile d'accuser une femme. »

 

Elles acceptèrent mon offrande et se mirent à manger en me lançant des coups d'œil méfiants.

 

« Je suis ici pour trouver le véritable assassin, poursuivis-je. Quelqu'un à Zalos joue avec les forces obscures, et j'ai besoin de savoir qui.

 

— Beh c'est nous, les véritables assassins, marmonna l'une d'elles, mâchant le pain comme s'il s'était agi de poison.

 

— C'est ça. On est des sorcières », dit l'autre. Je considérai la situation. Il était clair qu'elles couvraient quelqu'un.

 

« Je vois. Dans ce cas, vous n'aurez aucun scrupule à m'expliquer comment vous avez invoqué un démon majeur de Gloutonnerie ? »

 

Elles se dévisagèrent l'une l'autre. « On a fait un… un ruti… rituel. Avec du soufre », dit l'une, avec circonspection.

 

« Et vous avez certainement recouru aux queues de triton et aux gésiers de chauve-souris, dis-je, maintenant une expression aussi sérieuse que je le pouvais.

 

— Euh… Oui, oui… », dit la femme, l'air visiblement nerveux. Je soupirai.

 

« Mes dames, j'ai une longue expérience de chasseuse de démons qui me permet de débusquer facilement leurs adeptes. Vous seriez toutes deux incapables de reconnaître un démon quand bien même il vous happerait pour vous tirer de l'autre côté du Voile. Je vous fais le serment que personne ne saura que je suis venue ici. Si vous pouviez me raconter quoi que ce soit quant aux circonstances dans lesquelles le prince Nikos a trouvé la mort, cela pourrait contribuer à sauver de nombreuses vies. »

 

Quelques minutes plus tard, je me rendais au palais. Ces femmes m'avaient révélé que Nikos et Damien, les princes de Zalos, s'étaient disputés dans l'appartement de ce dernier pendant la nuit du meurtre. Il ne me fut guère facile de laisser à leur sort mes inoffensives informatrices. Je leur proposai de les aider à sortir de prison, mais elles étaient absolument convaincues de la nécessité de leur exécution. Comme je l'avais deviné, leurs familles avaient été menacées. Je savais que le temps manquait pour redresser la situation. J'espérais seulement que lorsque tout serait terminé, je pourrais revenir les sauver avant qu'il ne soit trop tard.

 

Toujours déguisée, je m'infiltrai dans le palais par la route que j'avais empruntée pour en sortir : le gouffre béant dans la muraille qui avait été percé par la Gueule, à présent recouvert d'une toile. Je me hâtai vers les appartements de Damien. Cette grande loge richement décorée respirait l'innocence, jusqu'à ce que je remarquasse les éraflures sur le plancher, le long d'un tapis qui dissimulait une lourde trappe. Dès que je l'eus soulevée, je fus submergée par une nauséabonde sensation qui me donna le tournis : la réaction naturelle de tout mortel en présence d'une forte concentration de magie. Ayant éclairci le brouillard de mon esprit et calmé l'intense nausée, j'entrepris de descendre la longue échelle qui menait à la cave en contrebas.

 

Une torche solitaire éclairait la voûte de pierre crasseuse. Cette pièce ressemblait fort à celle que j'avais trouvée sous la maison de Sybellicus. J'étais entourée de tout l'attirail usuel de la pratique cabalistique et du rituel démonologique. Je dus une fois de plus me cuirasser contre la sensation écrasante d'une incommensurable et terrible présence surnaturelle. Je réalisai qu'elle émanait d'une niche particulière taillée dans le mur, où je ne discernai qu'un piédestal d'obsidienne, sur lequel était disposé un orbe de noirceur absolue, comme un minuscule portail s'ouvrant sur le néant.

 

À la lueur vacillante de la torche, j'aperçus une silhouette dans un recoin sombre de la pièce. Je m'approchai. Ayant réalisé de qui il s'agissait, ma gorge se serra et je manquai de m'étouffer : car devant moi se tenait mon frère, Vakous, décédé il y a de nombreuses années. Son visage juvénile me fixait d'un regard de nuit. Un épais sang rubis s'écoulait de la profonde entaille dans son cou.

 

« Leonora », grogna-t-il, mais il n'était déjà plus mon frère. C'était à présent père Miceli, le corps contorsionné et brisé, tendant vers moi une main faible et implorante. Le ton de sa voix était laborieux, douloureux : « Le temps de la pénitence est terminé. Toi seule peux suivre la voie. »

 

Je chutais. Je dégringolais dans le néant. Des visions, des gens, des souvenirs de mon passé tourbillonnaient autour de moi à travers cette noirceur totale. Et là, tout au centre, se trouvait la chose qui canalisait l'abysse lui-même. Une créature de grande taille, mi-humaine, mi-vautour, dont le visage était celui d'un grand hibou de mort. Appuyée sur un bâton sculpté, le corps enveloppé par ses ailes en lambeaux, elle restait parfaitement immobile au milieu du cyclone dont elle était l'œil. Un œil rivé sur moi.

 

« Je vais te montrer ce que tu souhaites voir, dit le monstre, sans ouvrir le bec, d'une voix qui résonnait à travers l'éternité. De cette prison, j'observe toute chose. »

 

Je ne pouvais plus respirer. Je ne pouvais plus ni bouger, ni parler. Mais une vision vint à moi, et je me trouvai devant le spectacle des deux princes occupés à se disputer. Nikos criait que Damien les avait trahis, qu'il s'était laissé consumer par sa passion pour sa maîtresse. Elle était la servante des Sombres Puissances, et à présent que le doge de Civissina l'avait appris, il menaçait de divulguer ce secret au grand jour.

 

Damien répondait que Nikos manquait de loyauté envers sa famille. Bientôt les deux princes tiraient l'épée et leur sang ardent coulait à flot. Damien tuait son frère d'une grande balafre dans le torse. Il s'effondrait à côté de son cadavre, en larmes. Puis il relevait le visage pour se tourner vers une nouvelle présence qui entrait dans la pièce. Bien que je ne pût voir de qui il s'agissait, je la reconnaissais dans mon cœur. Elle allait couvrir ce crime en lâchant un démon majeur, chose dont elle avait déjà l'expérience, en puisant ses victimes sacrificielles parmi les condamnés à mort dans les cellules du palais.

 

Je m'éveillai en poussant un cri de surprise.

 

« Ah, vous revoilà. La Sentinelle vous a enfin libérée, à ce que je vois, dit une voix humaine à côté de moi. J'espère qu'elle vous a montré quelque chose de merveilleux. »

 

Je jetai des regards autour de moi. J'étais dans une grange, ou une sorte de grande étable. Il faisait froid. Je constatai qu'il faisait nuit. J'étais incapable de savoir combien de temps j'avais perdu aux prises du démon d'Apathie contenu dans l'orbe.

 

J'avais été capturée, ligotée fermement, et déposée en position assise dans un coin de cette cabane isolée. Les rayons de lune qui filtraient à travers le mur illuminaient le visage de ma ravisseuse.

 

« Sarki, murmurai-je. Depuis que les traque-mages sont venus te chercher, je savais que tu étais plus que ce que tu paraissais.

 

— Et malgré tout, vous n'avez rien fait pour m'arrêter, car vous saviez que vous ne pouviez rien faire. J'ai déjà anéanti le pouvoir des Gardiens du Voile. Aha. Leur chute sera alléchante à contempler. Ha. Aha. »

 

Les étranges éructations de rire qu'elle laissait échapper en parlant me firent plisser les yeux. Sarki, l'attachée du Patricien, était complètement transformée. Elle portait à présent une grande robe grise flottante, que je reconnus comme étant celle portée par le mage zalossien qui avait si bien dirigé les démons de Cupidité lors du siège de Civissina. Ses traits étaient déformés par des spasmes d'amusement et de démence.

 

« Bien entendu, je suis déçue que mon Ladre ne vous ait pas éliminée en personne, comme cela lui avait été ordonné. Mais là n'est pas la question. Vous ferez un sacrifice extrêmement précieux pour mes maîtres. Hélas, cela devra attendre. J'ai d'abord une ville à leur offrir, hah. J'espère que vous trouverez cet “hôtel” à votre goût. Ha ha ha. »

 

––––––––––

 

Sentinelle de Nukudja

 

Les Seigneurs démoniaques de l'Apathie préfèrent ne pas se joindre à leurs frères au milieu des combats. Ils sont des Observateurs. Il est dit, que leurs yeux d'un Noir d'encre sont des Portails, qui s'ouvrent sur l'Abysse. Avec leur corps dégingandé et leurs ailes emplumées, ils s'appuient sur de grands Bâtons afin, de dépenser aussi peu d'énergie que possible. Malgré leur vigueur apparente, ils n'attaquent pas leurs ennemis physiquement, ayant consacré leur Immortalité à la Maîtrise Authentique de la magie et du Voile, faisant pleuvoir la Ruyne et la Dévastation avec un art inégalé. Parfois, l'un d'entre eux prendra son envol afin, d'obtenir une meilleure perspective, poussant un Hurlement dont le crissement semble à même d'interrompre le flux temporel. D'autres s'élèvent et flottent à travers le champ de bataille sur des plateformes maintenues en lévitation par la seule Force de leur Volonté ou par des dæmons mineurs. Les Sentinelles peuvent fournir de phénoménales Connaissances et d'incroyables Visions. Même les plus grands érudits sont parfois retrouvés en état de catatonie après pareille Confrontation.

 

 – Extrait du Grimoire des Légions infinies, par Georges Sybellicus, BMag, MDiv (Hons) (Eicht) fons necromanticorum, astrologue et Magus secundus

Edited by Ghiznuk
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p.68

 

Moissonneur d'espoirs

 

… Cette même année, la tribu des Jocundes, dans la province de Varalie supérieure, fut enragée par le tribut qui lui était imposé par Galenus, centurion de première classe. Ayant tout d'abord exigé les peaux du bétail des Jocundes, Galenus avait ensuite augmenté l'impôt de sorte à y inclure des terres et des esclaves ; contre lequel décret les chefs s'insurgèrent et massacrèrent la garnison de trois cents Avrasiens.

 

Galenus, ayant trouvé refuge dans la fuite, envoya des messagers dire qu'il se trouvait assiégé dans la forêt par les forces nombreuses des Jocundes, et que ceux-ci se tournaient vers les Sombres Puissances pour porter leur vengeance. Lucius Alypius, propréteur de Varalie inférieure, manda des légionnaires vétérans ainsi que ses meilleures troupes auxiliaires d'infanterie et de cavalerie. Un gué sur le fleuve ayant été trouvé, les légionnaires vinrent sur les Jocundes dans leur dos, les dispersant rapidement à travers les arbres.

 

Mais le jour qui suivit, Galenus trouva les Jocundes regroupés en amont. Leur humeur s'était considérablement modifiée, et leur armée, bien que nombreuse, paraissait étrangement calme et vigilante. Il fut plus tard rapporté par les survivants que les barbares, inspirés par la légende de Cacophrax en Gessie mineure, s'étaient tournés vers la Déesse de l'Apathie pour qu'elle leur vînt en aide. Et parmi eux vint le Pilentum gigans, une puissante machine consacrée au mal-être et au désespoir. Les légionnaires furent assaillis par un brouillard de désespérance vivant ; ceux qui tinrent bon et combattirent furent broyés sous ses implacables roues.

Galenus fut forcé de se replier de l'autre côté du fleuve, et les terres au-delà furent abandonnées pour de nombreuses années. Le nom des Jocundes et celui de leur déesse devinrent alors célèbres en Varalie, et les consuls tinrent secrète cette perte, de peur d'alarmer le peuple d'Avras.

 

– Explicitus, Annales (vers 1000 avant Sunna)

 

–––––––––––––––

 

Ces structures impassibles envoyées par Nukudja ont beau avoir l'air conçues pour la Vitesse, rien n'est plus éloigné de la Vérité. Certes, elles Broient et Mutilent quiconque ose les approcher, mais le carnage au corps à corps n'est pas leur plus grand amour. De nature solitaire, elles rejoignent néanmoins souvent des groupes de Dæmons d'autres types, désireuses de les assister dans leur Destruction du Royaume Mortel, en mitraillant ses habitants de projectiles de Pure Énergie, semblables à des balles invisibles. Ayant libéré son Déferlement Mortel, le Moissonneur peut alors se nourrir du Désespoir des survivants. Ceux, qui tentent de négocier avec ces créatures finissent fréquemment par prendre leur propre vie.

 

– Extrait du Grimoire des Légions infinies, par Georges Sybellicus, Mag.L., M.Div. (M.Hon.) (Eicht.), Fons necromanticorum, astrologue et Magus secundus

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p.70

 

Systèmes de classification des légions

 

Au cours de la longue histoire de l'art secret de l'invocation démoniaque, nombre des plus grands mages et chercheurs ont établi des correspondances et classifications symboliques dans le but d'améliorer leurs techniques évocatoires. Car bien que chaque démon possède une harmonie et une résonance uniques, une compréhension des diverses similitudes et des regroupements potentiels peut offrir de meilleurs résultats lors du rituel.

 

Selon le maître sagarikain des arts noirs, Dassa Guptha, l'auteur du célèbre ouvrage intitulé Des secrets de l'invocateur (« Jādugar Ke Rahasy »), les démons peuvent être tout d'abord répartis en deux types : ceux dont la nature est inextricablement liée à un Dieu Sombre en particulier, et ceux de nature neutre. De plus, cet auteur affirme qu'une certaine partie des légions suprêmes est capable de changer d'allégeance, passant d'un Dieu Sombre à un autre ; c'est surtout le cas des démons les moins puissants. Ces démons restent-ils intentionnellement indépendants des dieux par l'exercice de leur volonté, ou sont-ils tout simplement trop faibles pour mériter l'attention de ces êtres supérieurs ? Cette question fait l'objet de débats depuis des millénaires. À moins, bien entendu qu'ils ne s'en tiennent à un plan secret du Père.

 

La classification en huit arcs opérée par le vénérable Guptha fait correspondre chaque démon à un dieu ou à aucun d'entre eux ; à chacun de ces arcs est attribué un symbole, une couleur, et un jour de la semaine où leur invocation est supposée mieux réussir (primedi pour l'Orgueil, atédi pour la Cupidité, etc.). Ce système est à la fois un des plus simples et des plus fiables des nombreux systèmes similaires que j'ai étudiés.

 

– Mikhaïl Psellus, Des œuvres des hérétiques et de leurs maîtres dæmoniaques

 

 

Les dæmons peuvent être classifiés selon le rang, qu'ils occupent dans la Légion. Plus élevé est leur rang, plus Cruel sera le sacrifice, requis. Les plus grandes hordes sont commandées par des Ducs, qui sont les fils les plus considérables des Sept Fleurs du Chaos. Seuls les Invocateurs les plus expérimentés peuvent tenter de solliciter des réponses auprès d'eux, car ils sont dangereux, même pour tout un conclave de maîtres. Ils peuvent procurer d'immenses Pouvoirs et des Savoirs approfondis, mais le prix à payer en est souvent insensé.

 

À leur suite marchent les Légats, qui président aux passions des mortels ; il est dit, qu'ils peuvent accorder l'Amour, la Haine, l'Autorité et toute autre émotion, pour peu qu'ils soient suffisamment amadoués par l'octroi des Faveurs, qu'ils exigent en retour.

 

Ensuite viennent les Centurions, qui ont pouvoir infini sur la Matière. Selon la tradition, ils sont capables de transformer le plomb en Or, l'eau en Vin, la pierre en Végétation vivante, et peuvent enseigner de tels Pouvoirs à l'Invocateur, à condition, qu'ils soient assez satisfaits par la Douleur et la Peur d'une victime appropriée.

 

Enfin les Soldats, l'infinie multitude de dæmons communs, aux formes Innombrables et aux voix Atroces. Ne sous-estimez pas leurs capacités, car même un dæmon mineur possède une bien plus grande force de volonté, qu'un mage novice. Bien qu'ils ne confèrent généralement pas de pouvoirs magiques spécifiques, ils sont néanmoins cruciaux pour obtenir un accès aux Sphères Supérieures des Légions.

 

– George Sybellicus, Grimoire des Légions infinies

 

 

Les sept fleurs du Chaos correspondent aux sept portes souterraines que l'on ouvre pour accéder à la Yourte de Noirceur, dans laquelle parle leur Père. Sept sont les véritables heures de la nuit ; et pendant chacune d'entre elles, une nouvelle porte peut être ouverte, qui donne accès aux démons de ce niveau. De chaque porte, un type de démons spécifique entre dans le monde.

 

– Discours de Zengmya, ogre des tribus des Pitons célestes, tel que relaté par un prisonnier

 

 

Chaque démon pénètre dans notre Royaume par l'intermédiaire d'un des douze éléments premiers : l'Air, l'Eau, le Feu, la Terre, la Lumière, l'Obscurité, le Bois, le Fer, l'Or, l'Os, l'Ichor et le Cristal. Non seulement sa forme mais aussi son esprit et sa nature sont intrinsèquement connectés à cet élément directeur. Cette taxonomie est complétée par le système observé de treize attributs et aptitudes, avec lequel elle est intimement nouée : Humanoïde, Bestial, Chimérique, Reptilien, Asquelettique (aussi appelé « Liquide »), Projectif, Aquatique, Changeforme, Ailé, Intangible, Surmembré (également appelé « Tentaculé »), Magifère et Titanesque. Cette matrice de douze rangées sur treize colonnes nous permet ainsi d'approximer une mesure précise de chacune des formes d'outre-monde.

 

– Sin Tseu-Fou (paria tsouantanais), De l'art de la folie et de l'illumination

 

 

Ces esprits farouches sont adjurés en s'orientant dans une direction spécifique : Nord, Ouest, Sud, Est, En-haut, En-bas, En-dedans. Si les quatre premières catégories d'esprits sont relativement aisées à adjurer et à contrôler, ceux qui proviennent des sphères supérieures, inférieures et intérieures sont aussi les plus redoutables, capables de tuer ou de rendre fou le sorcier invocateur lui-même. Ils peuvent adopter les apparences les plus extraordinaires en lisant dans l'esprit de celui qui les invoque pour y déceler ses craintes et ses espoirs les mieux cachés.

 

– Tsula nu Ala, mage taphrien, tel que retranscrit par l'explorateur équitain Pierre Lestoneaux

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p.72

 

De la magie démoniaque

 

J'aimerais commencer cette conférence en remerciant la Faculté d'avoir eu l'amabilité de m'inviter pour que je puisse vous apporter quelques éclairages relatifs à ce sujet aussi complexe que hautement polémique, un sujet qui n'est que d'ailleurs que rarement abordé en Vétie. Je veux parler de la démonologie. [Tumulte, suivi de nombreux rappels à l'ordre] Merci. La question à laquelle j'aimerais apporter des éléments de réponse aujourd'hui est celle-ci : quelles sont les Voies de magie pratiquées par les Légions démoniaques, et pourquoi précisément celles-là ?

Certains d'entre vous pourraient se demander à présent pourquoi les démons, étant des êtres nés de pure magie, seraient limités dans leur usage du pouvoir immortel de leur propre Royaume. Mais envisageons la question sous cet angle : nous qui sommes des êtres de matière, ne régnons pas en maîtres sur l'ensemble des éléments qui constituent ce monde. De même, les démons ne peuvent agir entièrement à leur guise dans notre sphère.


Sorcellerie

 
Après la bataille de Hulgrad, les survivants ont rapporté ressentir de la honte et la sensation d'être jugés. Ils ont parlé d'étranges visions et de créatures qui paraissaient les scruter jusqu'au plus profond de leur âme. Cependant, en cette même institution, Herr Doctor Machelberg nous a enseigné que la sorcellerie est un art uniquement pratiqué par quelques bonnes femmes revêches. Un véritable magicien soulignera l'absurdité d'une telle affirmation. Comme toute magie, la sorcellerie peut être étudiée par tout mage qui le souhaite, qui possède une affinité avec cette Voie et qui reçoit la formation appropriée. Toutefois, elle vient de façon pour ainsi dire naturelle aux démons. Alors que les sorcières mortelles peuvent appréhender les pensées et sentiments de leurs victimes en jouant sur leurs superstitions, un démon emploiera ces mêmes pouvoirs en les orientant vers l'un des sept vices dont ils font des hommes la proie. J'ai moi-même un jour éprouvé le contact d'un démon de Cupidité qui avait placé son Mauvais œil sur mon esprit, me contraignant à résister à des visions de grande richesse.


Thaumaturgie
 

Bien qu'un démon qui pénètre en notre monde perde la liberté sans entrave qui était sienne dans le Royaume immortel, il reste néanmoins rattaché à ses maîtres par une sorte de cordon ombilical. Cela a été démontré par le professeur Anselus, dont les expériences conduites en partenariat avec les Gardiens du Voile ont indiqué que l'énergie perdue par un démon mort de vrai-trépas se fait brièvement ressentir sur tous les démons de même type, quelle que soit leur localisation. On en déduit que les démons restent partiellement attachés à l'Outre-Voile, et sont capables de puiser directement dans la puissance des dieux qu'ils servent. Tout thaumaturge reconnaîtra ceci comme l'état idéal pour la pratique des « arts du divin », comme ils les appellent. Nous savons que les pouvoirs de la thaumaturgie se manifestent sous différentes formes en fonction de la divinité qui leur prête son concours. D'après mes observations, les mages des Dieux Sombres produisent des flammes arc-en-ciel et présentent des formes particulièrement violentes de démence.


Évocation
 

Un évocateur compétent est à même de cultiver et de lier les âmes, l'âme étant comprise comme la petite parcelle d'immortalité conférée à tout mortel. Le magicien peut jouer de ces âmes comme s'il s'agissait d'autant de cordes à son luth, en utilisant leurs noms véritables. Pour un démon, cela constitue un passe-temps des plus gais. J'en ai vu glousser et faire des cabrioles lorsqu'ils y parviennent, même si cela ne leur vient pas toujours aisément. Ils s'entraînent en se concentrant sur une « corde » bien spécifique : celle qui relie l'âme d'une personne à un Dieu Sombre, nouée par un pacte et scellée par la mort. Mes propres recherches tendent à indiquer que même sans pacte, ce lien existe toujours sous une forme potentielle ; sa manipulation peut engendrer des résultats épouvantables. Selon l'estimé prélat Jungfrau, ces pouvoirs apparaissent aux démons de façon pour ainsi dire physique, sous la forme de tourbillons de vrilles d'un noir profond qui menacent inlassablement leurs victimes de leur étreinte.

 

Divination
 

Il est clair que les trois Voies que nous avons mentionnées jusqu'ici se prêtent admirablement bien à la pratique démoniaque. Mais ces abominables êtres surnaturels sont également connus pour manier une quatrième forme de magie : la divination, qui est l'art de la prescience. Je crois néanmoins avoir une théorie permettant d'expliquer son emploi courant par les démons. J'ai élaboré cette théorie suite à mes lectures de textes attribués à des personnes affirmant avoir visité le Royaume de l'Au-delà, protégées par la faveur d'un dieu.

Ces textes étant très peu nombreux, je me fonde principalement sur le fameux « triumvirat » : le voyage de Marie d'Icante aux Halles de Sunna, la quête entreprise par Publius Morgile Varon pour sauver son père décédé, et le périple de Nazaire Calégari à travers les sept Cercles de l'Enfer. Tous les trois s'accordent sur le fait que le Royaume immortel est un lieu soumis au changement permanent et façonné par la volonté de ses habitants. Cela est bien connu. Mais ils font également référence, à de nombreuses reprises, aux visions engendrées par le vortex lui-même, assurant avoir entraperçu des choses dans cet océan de magie : des évènements historiques et actuels, ainsi que des supposées images du futur. C'est de ces témoignages que nous inférons notre réponse à la problématique de la divination démoniaque. Les démons ont en effet passé l'éternité dans un Royaume où, pour ceux dotés de la capacité à les lire ou de la patience d'acquérir une telle compétence, les évènements à venir peuvent être lus dans la substance même de l'environnement.


Transcription de la conférence donnée par le professeur Gerhard Daschner à l'université d'Aschau, avant qu'il ne soit violemment interrompu par des étudiants révoltés par ses propos hérétiques

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