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Posté(e) (modifié)

Malign Portents : Résumé des histoires

Source : https://malignportents.com/stories/?lang=fr

 

Je résume ici les histoires de Malign Portents afin de les rassembler en un post. (Les modos sont bien sûr libre d'éditer mon premier post pour le tenir à jour si mes délais sont trop longs.)

Je place les histoires en spoiler, classées par leur date de parution. Dans l'ensemble la mort est presque toujours présente, je le précise en certains cas particuliers, quand elle est le point de vue de rédaction.
Ces histoires ajoutent de la profondeur à l'univers, j'en recommande la lecture.


04.01.2018 LE CYCLE INTERROMPU
Nurgle

 

Horticulous Slimux plissa le front, et sa peau grasse forma des stries parallèles comme les sillons d’un champ. Le démon caressait des idées agréables sur la façon de traquer les derniers survivants de la vieille ville de Zintalis, comme de lâcher ses bêtes de Nurgle pour repousser les citoyens à découvert de sorte que leurs cadavres fertilisent les prairies en leur apportant les bienfaits du Grand-père. Pour sûr, ce serait un changement bienvenu, et durement gagné après avoir affronté cette maudite Blacktalon, avec ses haches et ses Rangers. Mais à sa grande frustration, ses proies s’échappaient.

 


“Peut-être que ce serait présomptueux de s’imaginer les pourchasser” marmonna Slimux, car les humains n’auraient pas de mal à distancer sa monture, le mollusque Mulch, pendant des jours et des jours. Mais il demeurait préférable de s’y prendre sans hâte, avec constance et régularité. “Fuyez, mes petits lièvres”, reprit Horticulous. “La tortue triomphe à la fin.” Pourtant, le vent portait quelque chose qui ébranlait sa certitude coutumière.

Une odeur de mort planait sur la plaine craquelée au nord de Zintalis, et on y percevait d’autres effluves funestes. N’était-ce pas la senteur froide et irritante de la stérilité?

Slimux frissonna à cette idée. Il ne voyait aucun inconvénient à ce que la mort survienne, elle était partie intégrante du cycle animé par le Grand-père, car c’était le prélude nécessaire à la renaissance d’une vie plus luxuriante que jamais. C’était un don qu’il avait personnellement accordé à des millions d’âmes au cours de sa longue existence, et en son temps il avait longuement parcouru Shyish, le Royaume de la Mort. Mais comme il disait toujours au public fasciné de ses assistants Nurglings au Jardin du Dieu de la Peste, la fin d’un être était forcément suivie d’une résurrection physique ou spirituelle, et les plus minuscules formes de vie engendraient des entités immenses et nauséabondes qui ravissaient le Grand-père par leur ignominie – jusqu’à ce qu’elles périssent à leur tour et que le cycle reprenne.


Par contre, partout où se trouvait le fléau stérile de la non-vie, le cycle s’interrompait et faisait place à une stase que même l’énergie féconde de Nurgle peinait à surmonter. Horticulous haïssait passionnément quiconque répandait cette malédiction blasphématoire.

 “Mais baste, remettons-nous à l’ouvrage,” dit Horticulous en reniflant pour couper court à son accès d’introspection. Il apercevait encore les rescapés qui traversaient la plaine avec ses joyeuses bêtes à leurs trousses. Il mit un coup de talon dans la coquille couverte de mucus de sa monture, tout en agitant le Nurgling qu’il avait attaché au bout d’un bâton en guise d’appât. “Attaque, Mulch.” Le mollusque démoniaque soupira lourdement, leva les yeux au ciel et se mit en mouvement à toute allure, ce qui chez lui revenait à passer de la reptation d’un Nurgling asthmatique à la marche d’un lépreux à un pas dangereusement vif.

Quand le démon pestiféré aborda enfin la plaine desséchée, il était de fort méchante humeur. Il vit ses bêtes revenir vers lui en rampant et se contractant. “Qu’est-ce qui leur arrive, cette fois ?” grommela-t-il. “Quelques coups de trique devraient les rappeler à l’ordre.” Son cœur pourri s’adoucit quelque peu quand il les vit penaudes, les tentacules pendants, tristes comme un chien battu. Elles couinaient et vomissaient en se pressant contre lui, elles cherchaient à se cacher derrière la coquille de Mulch tout en jetant des regards vers la plaine craquelée. Quelque chose les avait effrayées, mais Horticulous ne distinguait rien d’autre que les fuyards qui s’éloignaient en s’interrompant parfois pour reprendre leur souffle.

Mulch renifla le sol desséché d’un air soupçonneux. Le Grand-père soit loué, au moins il ne s’agissait pas d’une étendue de sel, ce qui aurait été vraiment problématique. Alors pourquoi ses bêtes rechignaient-elles autant à poursuivre leurs proies?

Sur un coup de tête, Horticulous prit une poignée de spores de grand cru dans une de ses fontes de cuir moisi. Il prit le temps de humer le parfum de terre et de putréfaction avant de jeter les germes vers la plaine dans un geste ample et généreux. Bientôt, les champignons immondes et colorés du domaine de Nurgle allaient éclore à foison.

“Cet endroit va regorger de vie d’un moment à l’autre.” Il mâchouilla un os fendu tout en guettant la terre avec l’œil expert du cultivateur, mais elle demeurait sèche et craquelée. Comment était-ce possible? Il était si doué qu’il pouvait changer le désert le plus aride en riche terreau pour les produits du Jardin, et ses graines étaient les meilleures. 

Plus loin, un des fuyards humains remarqua qu’Horticulous et son entourage avaient cessé leur poursuite. Puis un autre se mit à rire d’étrange façon, entre le soulagement et la démence. 

“Ça ne se passera pas comme ça,” grommela Horticulous. “Mulch! À l’assaut!’ Le démon molluscoïde ondula en avant, mais dès que ses pattes antérieures entrèrent en contact avec le sol aride, il poussa un cri strident comme s’il avait été piqué par une guêpe paladine. “Ce n’est pas normal,” s’indigna Horticulous. Il se pencha pour s’enquérir de ses spores. Au lieu de donner naissance à un foisonnement de vie, elles s’étaient racornies en noircissant. La magie de Nurgle était inopérante. 

“On est sauvé!” s’exclama un des habitants de Zintalis. “Ils renoncent à nous poursuivre.”

Horticulous grinça des dents, son humeur s’apparentant de plus en plus à l’état de ses molaires cariées. Il détacha une urne de terre cuite de la coquille de Mulch, celle qui contenait ses mouches à peste préférées, et il la déboucha d’un coup de cisailles pour libérer une nuée d’insectes bouffis. “Montrez-leur, mes belles!” les encouragea-t-il, mais les mouches se contentaient de voleter autour de lui, sans s’aventurer au-dessus du sol parcheminé.

“Il ne peut pas nous atteindre,” dit une voix loin devant. Un des rescapés se saisit d’un arc court, et peu après une flèche se planta dans le torse d’Horticulous. Le démon ressentit une brève douleur, et il arracha machinalement le trait de son cœur, avant de le casser sous l’empire d’une colère qui prenait le dessus sur sa raison. Il se laissa glisser de la coquille de Mulch, prit ses cisailles, et s’avança résolument sur la terre craquelée, non sans grimacer de douleur chaque fois que la plante de ses pieds la foulait.


Le sol fendillé trembla comme pris de répugnance, et cent mains squelettiques en jaillirent dans un vacarme de poteries brisées. Les plus proches d’Horticulous tentèrent de l’attraper, mais en vain car il semblait que les spores noircies qui jonchaient le sol les repoussaient. “Humf,” ahana-t-il en fauchant une main d’un revers de cisailles, ce qui la fit tomber en morceaux.

Les mains qui surgirent autour des humains survivants ne souffraient d’aucun obstacle. Elles assaillaient les rescapés de Zintalis en nombre croissant, jusqu’à ce que le sol s’émiette complètement et révèle toute une strate de squelettes vibrants. D’innombrables doigts d’os crochèrent dans la chair rose des vivants pour les entraîner dans leur tombe avec force hurlements.

Horticulous leva un sourcil en contemplant ce spectacle, mi-satisfait, mi-inquiet. “On vit une drôle d’époque,” se dit-il en se remettant laborieusement en selle sur la coquille de Mulch. “Mais votre vieil ami a plus d’un tour dans son sac. Venez, mes jolis, on retourne au jardin. Il y a du pain sur la planche.”

 

 

09.01.2018 LA MORT SUR LE SEUIL
Humains & Stormcast

 

Verric avait la bouche sèche et son cœur battait comme un marteau de forge, mais ses mains ne tremblaient pas. La peur lui était familière. Elle l’avait gardé en vie pendant deux décennies dans les Freeguilds puis une autre à élever un garçon seul sur la frontière.  

 


Il écarta le rideau pour regarder ce qui se profilait sous la pluie battante. Il y avait la palissade de fortune qui ceignait Sorrowcreek, faite de rondins et de lianes, et au-delà, la Forêt de Chiltus qui ondoyait dans le vent sous un ciel gangrené. Des cris et des plaintes se réverbéraient au loin. Elles étaient revenues du fond des bois, les tribus dépravées. Les peaux-pourries. Porteuses de maladie et de désolation, vouées à un dieu innommable.  

Une lueur orangée parut au loin, filtrée par l’averse. Est-ce que la maison Fhendel brûlait? Au moins, un incendie n’y ferait pas de victimes – Goodman Fhendel et sa femme étaient décédés depuis des semaines. Il réprima un rire jaune. Les tribus Rotskin ne trouveraient ici rien d’autre que des cadavres cachectiques et du bois véreux. Les villageois valides avaient déserté depuis longtemps ce lieu maudit, pour braver les périls de la route d’Eaugrise plutôt que de se laisser ronger par le Mal Suintant. Verric se serait joint à eux si Julen avait été en état de voyager. La mort avait déjà rendu visite à Sorrowcreek, et elle n’avait laissé que des fous et des malchanceux dans son sillage.

Un nouveau cri perça l’orage, strident et terrifié.

Verric traversa la pièce pour décrocher l’arbalète à répétition vernie qui trônait au-dessus de l’âtre de sa modeste chaumière. Il empoigna l’arme pesante et actionna son levier, il ouvrit le magasin et il y vit cinq carreaux d’acier parés à tirer. Le simple fait de tenir l’arbalète soulageait ses nerfs éprouvés. C’était une arme de facture duardine qui l’accompagnait depuis qu’il avait porté son premier uniforme. Elle ne lui avait jamais fait défaut.


“Pa?” s’enquit faiblement une voix dans l’escalier. C’était Julen, emmitouflé dans une vieille couverture, livide et le regard apeuré. Le mal l’avait privé de toute force, et sa peau était parsemée de taches couleur de viande faisandée. Julen avait entamé sa dix-septième année en pleine forme, avec la musculature d’un bûcheron, qui fendait l’aubier des pins dorés pour en tirer la précieuse ambre-rosée. Verric ne supportait pas de voir cet enfant robuste et courageux réduit à pareil état. L’épidémie qui s’était répandue dans tout Sorrowcreek avait déjà emporté tant de monde, mais Julen luttait encore.

“Remonte, fils,” chuchota Verric d’une voix qui lui sembla à lui-même trop râpeuse pour être naturelle. “Cache-toi, ne sors que quand je t’appellerai.”

“Je peux me battre!” s’indigna Julen en titubant le long des marches jusqu’à Verric. Ses forces l’abandonnèrent quand il atteignit le sol, et il tomba lourdement sur le sol de pierre, avant de tousser et de cracher du mucus noirâtre. Verric se porta au secours de son fils et le releva, puis posa les mains de chaque côté de son visage.

“Tu sais te battre, oui. Mais tu dois te rendre à l’évidence, mon garçon. Tu tiens à peine debout, sans parler de tenir une épée. Regarde-moi, Julen. Regarde-moi bien.”

Le regard fiévreux de Julen croisa le sien.  

“Va te cacher. Quoi qu’il arrive, laisse-moi m’en occuper. J’ai déjà eu affaire à des hérétiques et à des sauvages. Un carreau ou deux et ils se sauveront, crois-moi.”

Julen acquiesça, les lèvres à peine tremblantes. Verric caressa les cheveux de son fils collés par la sueur, et il l’aida à aborder l’escalier. Après avoir jeté un dernier regard peiné à son père, Julen regagna sa chambre. 

Verric se retourna face à la lourde porte de la chaumière. De l’eau de pluie souillée s’insinuait sous le cadre, et coulait sur les pierres jusqu’à atteindre ses bottes. Verric empoigna le porte-bonheur en bois qu’il portait au cou, une effigie de la Reine Éternelle qu’il avait sculptée lui-même dans une pousse de bois d’or, il y a bien longtemps, un après-midi ensoleillé. Il y a si longtemps que cela lui paraissait être une tout autre vie.  

“Notre dame Alarielle. Écoutez ma prière. Guidez mon bras ce soir. Et veillez sur mon fils s’il m’arrive malheur.”

 Ce n’était pas très éloquent, mais Verric n’avait jamais eu la foi très expressive. Il épaula l’arbalète à répétition. Qu’ils y viennent. Qu’ils envahissent son foyer, ces maudits. Verric Gheiser avait construit cette demeure avec sa sueur et son sang, et il n’allait pas la leur livrer. Qui qu’ils soient.  

Il perçut du mouvement à la fenêtre, et tira un carreau. La vitre se brisa, et le rideau fouetta l’air comme un esprit courroucé quand le vent et la pluie firent irruption.

“Allez vous-en!” cria-t-il en direction des ténèbres. “C’est une maison de fidèles, démons. Vous n’entrerez pas.”


 Un rai de lumière jaillit du trou de serrure, et crût en intensité à vue d’œil. Un craquement, un crépitement, et Verric sentit sur sa peau comme un millier de piqûres d’épingles. Des éclairs en fourche franchirent l’ouverture pour tracer au plafond une toile de lumière mouvante.

La porte éclata dans une volée d’éclats de bois comme sous l’impact d’un boulet de canon. Verric glissa sur le sol détrempé et tomba en arrière. Il se cogna durement sur le dallage, et faillit lâcher l’arbalète. Les tympans meurtris par l’explosion, la vision trouble, Verric fixa l’entrée privée de porte. Ce n’était pas quelque sauvage vêtu de fourrures qui se pencha sur lui, mais une statue de métal, une armure d’un blanc éclatant sur laquelle la pluie n’avait pas prise. La foudre formait des ondes autour de son corps et du marteau de guerre que serrait un poing énorme. Les orbites noires de son masque austère et implacable semblaient sonder l’âme même de Verric.

La statue vivante fit un pas tout en levant son marteau, et Verric se mit à hurler.

 

 

12.01.2018 UN PARI GÉNÉREUX
Nurgle

 

Une mouche rongeuse voletait paresseusement dans le Jardin de Nurgle. Des spores méphitiques planaient dans l’air chargé de miasmes. Les saules pleureurs soupiraient et l’herbe-rouille crissait au passage de la mouche, dont l’esprit simple ne se souciait que d’immondice et de nourriture, les deux se combinant sans peine. La mouche rongeuse se posa brièvement sur une arche de pierre qui se dressait dans un lac d’ordure bouillonnante. Elle se lissa les ailes, et vrombit d’aise en ajoutant sa modeste offrande aux eaux souillées.

 


Un éclat de lumière émeraude surprit la mouche quand l’arche s’emplit d’énergie scintillante. Un monticule de chair apparut dans l’encadrement du portail, une chose amorphe comme un escargot démesuré à la coquille poisseuse. Une serre difforme jaillit et se referma sur la mouche rongeuse quand elle tenta de décoller. Elle bourdonna de panique une dernière fois avant que la puanteur d’un gosier démoniaque l’engloutisse.

La mouche rongeuse éclata comme un furoncle dans la bouche d’Horticulous, qui fit la grimace.

“Vide évidemment, c’est bien ma chance,” grommela-t-il.

Mulch descendit dans le lac fétide en poussant un soupir de soulagement quand les effluents glacés le recouvrirent. Le monstrueux gastéropode fit pivoter une antenne pour adresser un regard interrogateur à Horticulous, qui lui répondit sur un ton irrité.  

“Je n’en sais rien, vois-tu ? Les morts ont leur place dans le cycle, c’est bien légitime. Mais s’ils oublient quelle est leur place…”  

Mulch soupira derechef, mais plus longuement et pour exprimer son inquiétude, comme l’eau du lac formait de l’écume autour de sa gueule. 

“Je sais bien, mon gars, ça n’augure rien de bon,” dit Horticulous. “C’est le genre de chose qui ferait enrager Grand-père.”


Mulch descendit plus loin dans l’eau, jusqu’à ce que seules ses antennes dépassent de la vase. Il cracha des bulles moroses.

“En vérité, voilà ce qu’il nous faut, et du temps pour y réfléchir,” conclut Horticulous. Il étira les coins de sa bouche de deux doigts sales et il siffla sans grâce. Ses mouches à peste s’agglutinèrent sur lui en réponse à son appel, en formant sur son cuir repoussant un véritable tapis de pattes et d’ailes chatouilleuses.

“Ohé vous autres, c’est le moment de gagner votre pitance,” annonça le démon. “Je suis depuis trop longtemps dans le métier pour ne pas flairer quelque chose qui va de travers, et depuis cette histoire du côté de Zintalis, je ne sens plus que de la cendre. Allez donc renifler dans les Royaumes. Peu m’importe où, allez juste le plus loin possible, et revenez me dire ce que vous avez vu et senti. Signes, présages, cadavres ambulants, quoi que ce soit, je veux être mis au courant, vu?”

En signe d’approbation, ses mouches le gratifièrent d’un bourdonnement collectif retentissant. Jaillissant du corps d’Horticulous, elles s’égaillèrent dans toutes les directions, pour emprunter les diverses Portes des Royaumes corrompues disséminées dans le Jardin de Nurgle. Satisfait, le Grand Cultivateur donna un bon coup de talon sur la coquille de Mulch.

“Assez mariné, fainéant. Les mouches ne reviendront pas avant un bon bout de temps, et en attendant tu peux parier que les Plaguebearers n’auront pas sarclé les pousses pourries comme il faut. Allez, il y a du jardinage à faire.”

Le pauvre Mulch soupira encore avant de se traîner hors du lac envasé, avec sur le dos un Horticulous plongé dans ses pensées.

Le temps s’était toujours écoulé d’étrange manière pour Horticulous, à supposer qu’il remarque seulement son passage, tantôt fluide et cyclique, tantôt lent comme le cours d’une rivière charriant de la boue. Quoi qu’il en soit, le Grand Cultivateur fut surpris de voir si vite revenir les premières de ses mouches. Il avait à peine eu le temps de morigéner ses assistants jardiniers, de labourer les champs de purulence inférieurs et de traiter les bourgeons de flétrissure avant que les insectes commencent à lui faire part de leurs trouvailles.

Pour la plupart, il s’agissait de messages alarmés, car les mouches démons vrombissaient de panique suite à quelque vision ou rencontre troublante. Certains des petits familiers d’Horticulous revinrent même avec les pattes fragilisées et le thorax marqué du gris cendre de la stérilité.

Certaines ne revinrent tout simplement pas.

 


En entendant chaque nouveau récit, Horticulous devenait plus inquiet. “Épouvantable et effroyable, des monstres hideux et des apparitions funestes,” bredouillait-il à Mulch après avoir entendu un rapport particulièrement animé concernant le Royaume de Jade de Verdia. “Sombres présages et noires visions. De vilaines choses vont nous arriver, tu peux me croire. Je crois que le moment est venu d’en parler au Père de la Pluie.”

Mulch lâcha un rot approbateur et fit mine de mordre paresseusement le Nurgling qui gloussait au bout de sa perche. La bestiole insolente se balançait, si proche et pourtant inaccessible, tout en pétant en rafale et en tirant la langue. Grognant d’ennui, Mulch entreprit de traverser le Jardin vers les pâturages pestilentiels, le dernier lieu où était censé se trouver le grand immonde qu’on appelait Rotigus. 

Horticulous entendit la clameur du combat bien avant de voir Rotigus lui-même. Des chocs, des cris, des jets d’immondices résonnaient entre les troncs d’un bosquet flétri où Mulch rampait à son train coutumier. En arrivant à l’orée de ce petit bois bruyant, Horticulous frappa Mulch à la tête pour que la monture fasse halte en retrait d’une crête d’ossements surplombant les pâturages pestilentiels.

Horticulous se détendit et mâchouilla la moelle d’un os tout en observant d’un œil de connaisseur Rotigus dans ses œuvres. En contrebas, dans la boue des pâturages, le sol avait été éventré par de grands éclats de cristal bleu entre lesquels dansaient des flammèches multicolores.

Horticulous reconnut une portion du Labyrinthe de Cristal, le domaine mouvant de Tzeentch qui empiétait parfois sur le domaine luxuriant de Nurgle. C’était l’embouchure par laquelle se répandait une vague de démons de Tzeentch, très certainement désireux de conquérir un lopin de pâturage du Dieu de la Peste au profit de leur maître versatile.

Il y avait çà et là sur le champ de bataille des monceaux d’ectoplasme pourrissant et de la chair prise de spasmes sous une couche de moisissure, ce qui témoignait que Rotigus était d’un autre avis. Sous les yeux d’Horticulous, le grand immonde encapuchonné mena une charge retentissante à la tête de ses Plaguebearers pour bousculer les restes de l’ost envahisseur. Rotigus fauchait des démons kaléidoscopiques à grands coups de son sceptre noueux. Il les broyait sous sa masse, et vomissait des flots d’effluents saumâtres par la gueule qui s’ouvrait dans sa panse, noyant les laquais de Tzeentch et étouffant leur feu surnaturel.

Pour finir, les Horreurs survivantes tournèrent les talons et se précipitèrent vers leur tunnel d’origine. Rotigus leva son sceptre et éructa une formule qui provoqua chez les démons en fuite les convulsions irrésistibles de la fécondité brute. Un par un, les séides éclatèrent sous la pression des excroissances fongiques qui poussaient en eux, jusqu’à ce qu’un bosquet de champignons grands comme des arbres se tienne à l’entrée du Labyrinthe de Cristal.

Satisfait de la conclusion du spectacle, Horticulous éperonna Mulch. Sous sa capuche pourrie, Rotigus le vit arriver de ses yeux noirs comme des élytres de cafard. Laissant à sa piétaille démoniaque le soin d’étouffer les cristaux sous une couche de compost cadavérique, Rotigus vint lourdement à la rencontre d’Horticulous. Le démon majeur s’accroupit face à Horticulous, qu’il dominait tel un monceau de chair couvert de mouches.

“Hgh… Horticulous,” articula-t-il en hochant la tête. La voix de Rotigus évoquait le déferlement d’un liquide bouillonnant, le genre de bruit que ferait une coulée de boue si elle pouvait parler. Le grand immonde donnait l’impression, à l’entendre, qu’il refoulait sans cesse des gorgées de vomi, d’après les éclaboussures noirâtres qui tombaient bruyamment de ses lèvres. Horticulous lui rendit son salut tout en mâchonnant son os fendu.

“Père de la Pluie. Voilà une chasse fructueuse. On ne va quand même pas laisser la vermine du Changeur faire ce qu’elle veut par ici?”

“Qu’est-ce… glourgl, que tu veux…gargl, Slimux? Cette his… *hic* …toire m’a pris trop de temps… J’ai à… glugll… à faire et moult cadeaux à distri… buer.”

“Où vas-tu répandre tes bienfaits? s’enquit Horticulous.

“Ghg… Ghyran, non pas que ça te concerne,” rétorqua Rotigus. “Pourquoi, brrp, tu veux venir avec moi, petit cultivateur?”

“Peut-être,” confirma Horticulous. “Mais pas en un lieu aussi dénué d’importance.”

La gueule abdominale de Rotigus se souleva et postillonna de rire gras, mais sa véritable expression demeura figée et réprobatrice. Ses multiples mentons dégouttaient de mucus.

“La Guerre de la Vie est… wurgl… sans importance pour le grand Horticulous Slimux? Tu es déjà trop vieux et sage pour faire… gargl… la guerre au service de Grand-père, petit crachat?”

“La Guerre de la Vie n’est jamais qu’une seule campagne, alors que Grand-père a des intérêts bien plus vastes,” insista Horticulous. “Pourquoi crois-tu qu’il m’a envoyé procéder aux semailles? Tous les Royaumes ont droit à sa générosité, ce n’est pas l’apanage d’un seul. Laissons les obsessions monomaniaques au Seigneur des Crânes, c’est ce qu’il dit, et je suis d’accord.”

Rotigus se balança d’une hanche sur l’autre. Un grondement monta dans sa poitrine.

“Tu sais quelque chose, hein? De quoi… hugh… hgh… s’agit-il?”

“J’ai vu des choses, et j’ai senti l’odeur des charniers sur les ailes des mouches,” expliqua Horticulous. “De vilaines choses se profilent, Père de la Pluie. Les morts se réveillent, et si je ne me trompe pas, le cycle est menacé.”

“Si tu ne te trompes pas,” reprit Rotigus. “Et où te portera… ugh… le vent? Où vas-tu conduire ton gastéropode en… suhgh… quête de réponses?”

“Où donc si ce n’est Shyish ? Et je n’irai pas seul. Que les idiots aveuglés par leurs propres mouches s’ébattent dans les prairies d’Alarielle. Si toi et moi conduisons les bandes de Tallymen au pays des morts, et qu’on trouve moyen de mettre fin à ce qui menace le cycle, imagine à quel point Grand-père se réjouira.”

“Une récompense partagée est une récompense divisée,” remarqua Rotigus.

“Hah!” aboya le Grand Cultivateur. “Fort bien, alors faisons de cela un pari? Les désolations de Shyish elles-mêmes ne sauraient rester stériles si tu exerces sur elles tes généreux pouvoirs, ne crois-tu pas?”

“Celui… ugh… qui découvrira le premier la source de ton tourment et y mettra fin sera déclaré vainqueur,” proposa Rotigus en hochant sa tête grosse comme un rocher.

“D’accord”, dit Horticulous.

“Et si tes… ghg… craintes s’avèrent infondées, petit cultivateur, et que tu m’as fait perdre mon temps?” menaça Rotigus.

“Ce ne sera pas le cas,” assura Horticulous en regardant Rotigus droit dans les yeux.

Le grand immonde finit par se détourner en émettant un grondement stomacal.

“Squamglut, Mulgus,” cria-t-il à l’intention de ses sbires Poxbringers. “Ghugh… rassemblez les bandes! Nous partons vers la Porte d’Os-fendu! Le Déluge a… hgh… une tâche à accomplir au pays des morts!”

Horticulous s’adressa d’un geste à ses mouches survivantes, qu’il envoya réunir ses propres serviteurs. Il sourit, content de lui, et acheva de sucer la moelle de son os. Deux des plus puissants démons de Nurgle, plus l’ensemble de leurs subalternes, voilà qui représentait une force conséquente. Quoi que puisse pu être ce qui les attendait au Royaume de la Mort, il en aurait presque eu pitié…

 

 

16.01.2018 LUGUBRE DÉLIVRANCE
Humains

 

“Ma sœur !”

 


Au loin, l’appel à l’aide se fit entendre par-dessus les complaintes du lazaret de fortune. Gosma l’ignora. Elle finit de nouer la suture de son patient du moment et évalua son état général. L’infection avait gagné ses organes. Il ne passerait sans doute pas la nuit.

“Ma sœur !” refit la voix, avec plus d’emphase. Gosma réunit le peu de matériel de soin qu’il lui restait et louvoya entre les grabats, berceaux et encensoirs jusqu’à l’origine de l’appel. Les relents de pourriture et d’épices brûlées saturaient ses narines. De toutes les saisons qu’elle avait connues, elle n’avait jamais vu pareille épidémie.

Comme tout le monde à Grovenheim, Gosma pensait que les démons avaient été repoussés hors de la vallée, qu’ils étaient partis ravager quelque autre bourgade des Pics Haussés. Les citoyens avaient organisé une fête en l’honneur de Sigmar – un banquet s’était tenu en ce même lieu, et Gosma y avait bu du vin d’orchidée avec les gardes de la franche guilde qui s’étaient battus avec bravoure si longuement. C’est un cri qui la réveilla le lendemain quand la peste s’était manifestée chez ses premières victimes, et depuis lors elle avait à peine mangé et dormi. À vrai dire, elle ne pouvait se rappeler au juste combien de temps s’était écoulé. Les jours et les nuits se confondaient en un même cauchemar, et elle aurait tout donné pour s’en extraire.

“Ma sœur !”

Gosma se fraya un chemin parmi les malades et vit qui l’appelait. C’était un soldat couché sur un grabat, à la jambe gauche coupée au genou et à l’épaule droite zébrée de sutures. Elle le reconnut pour l’avoir traité il y a plusieurs jours. C’est elle qui lui avait scié la jambe et avait excisé la pourriture de son épaule, sans trop croire qu’il survivrait. Mais il était encore là – maigre et pâle, mais exempt de la moiteur qui allait de pair avec l’infection morbide.


Gosma ne remarqua qu’ensuite qu’il serrait le rebord d’une brouette, où reposait un homme en proie à une fièvre douloureuse. Une femme en robe noire et violette essayait de tirer la brouette pour l’arracher au soldat. Malgré sa pâleur cadavérique, elle paraissait robuste et exempte de signes de maladie.

“Aidez-moi,” supplia le soldat en serrant les dents. “Ne la laissez pas l’emmener.”

“Ma sœur,” dit la femme pâle d’une voix calme comme un lac glacé. “Vous ne pouvez plus rien pour cet homme. Je vais vous en décharger avant que son mal se répande.”

“Ne la laissez pas faire,” s’écria le soldat. “Elle les tue ! Je les entends qui crient quand elle les emmène, et ils se taisent d’un coup.”

“Je mets fin à leur souffrance,” affirma la femme pâle. “C’est un geste miséricordieux pour ceux qu’on ne peut sauver.”

Gosma ne savait comment réagir à cette scène. Elle était épuisée, l’esprit embrumé par son horrible besogne. Il valait peut-être mieux que ce patient s’en aille. À le regarder, il n’en avait pas pour très longtemps.

L’homme dans la brouette gémit et lâcha un gargouillis. Gosma vit un kyste gros comme le poing qui dépassait de sa cuisse. Il semblait gonfler sous l’effet de la pression. Gosma avait déjà vu pareille chose – il était sur le point d’éclater, et elle devait agir sans délai.

Gosma alla au brasero le plus proche pour en tirer un tisonnier brûlant. Elle se retourna vers l’homme affligé et plongea le fer chauffé au rouge dans le kyste. La puanteur de chair brûlée et de vapeur de pus frappa Gosma comme un bélier, expulsant d’un coup l’air de ses poumons. L’homme hurla de douleur et se cambra au point que sa blouse incrustée de boue se déchira par le milieu. Le cœur de Gosma se serra à la vue de l’abdomen exposé, car il était gonflé et distendu par un autre kyste incomparablement plus gros.


Le ventre de l’homme éclata violemment dans un bruit ignoble, en projetant du pus infesté d’asticots. L’éruption putride jeta Gosma à terre. En relevant la tête, elle vit que le soldat amputé était en proie à des larves bouffies grosses comme le doigt, qui s’en prenaient à ses sutures et à son moignon. Il se mit à crier. La femme pâle, à la robe étrangement immaculée, tendit les mains vers le soldat, et ses doigts se nimbèrent d’une lueur améthyste…

Des mandibules acérées entaillèrent la peau de Gosma, qui poussa un cri de douleur. Le cœur battant, elle se rendit compte qu’elle était elle aussi couverte de ces asticots visqueux, qui s’attaquaient à elle par dizaines. Elle tenta furieusement de les chasser, mais elles commençaient déjà à s’incruster sous sa peau. Ses mains brûlaient au contact des choses immondes, et elle crut sentir l’infection la gagner de toutes parts.

Une lumière violette baigna Gosma. Les larves se rétractèrent et se flétrirent en poussant une plainte grinçante. Le fluide jailli du kyste se mit à s’évaporer de Gosma, et les battements de son cœur ralentirent jusqu’à s’interrompre brièvement. La femme pâle se tenait au-dessus de Gosma, les doigts tendus et le regard vitreux. Gosma se redressa, et les larves desséchées tombèrent, inertes. Elle se tourna vers le soldat. Il avait lui aussi été préservé des asticots carnivores. Il reposait sur son grabat, mort mais le visage apaisé, soulagé de sa souffrance.

“Par Sigmar,” souffla Gosma.

“Non, pas Sigmar,” corrigea la femme pâle.

Gosma fixa celle qui l’avait sauvée. Le regard froid et perçant de la femme paraissait empli d’une vigueur inépuisable.

“Sigmar a abandonné ce lieu,” poursuivit la femme. “Mais pas Nagash.”


Nagash. Gosma avait entendu ce nom dans son enfance, quand on lui racontait des histoires à faire peur.

“Nagash peut mettre fin au tourment de ces gens,” insista la femme pâle. “Nagash peut mettre fin à votre cauchemar. Il propose son aide sans contrepartie.”

La femme tendit la main à Gosma, qui inspira profondément en regardant autour d’elle. Personne ne semblait avoir remarqué ce qu’il lui était arrivé; chacun était suffisamment préoccupé par ses propres maux.

“Acceptez-vous l’aide de Nagash ?” demanda la femme pâle. Gosma prit la main tendue et se laissa aider à se relever.

“Oui. Dites-moi juste ce que je dois faire.”

Gosma sentit un frisson funeste parcourir son corps.

“Vous n’avez rien à faire, ma sœur,” dit la femme pâle en souriant légèrement. “La fin viendra d’elle-même.”

 

 

19.01.2018 LA MALÉDICTION DU BOURREAU
Nurgle

 

Le seigneur Slougous s’appuya sur son marteau bubonique et soupira de satisfaction. La bataille avait été magnifique, la moisson de cadavres généreuse. Autour de lui, le sol était jonché de soldats des franches guildes, l’uniforme déchiré et souillé, la chair bouffie par une décomposition accélérée. Ses guerriers survivants allaient d’un tas de charogne à l’autre, et choisissaient les plus beaux spécimens pour les hisser sur des charrettes grinçantes.

 


Au-dessus de la boue du champ de bataille, le tonnerre grondait sur fond de nuages ocre. Ces derniers s’ouvrirent comme des plaies suppurantes, et l’averse qui s’abattit avait la consistance d’un gruau malsain.

“Grand-père bave de joie à la vue de nos exploits,” clama Slougous. Sa voix sonore roulait sur le champ semé de morts, et ses Rotbringers levèrent leurs armes en rugissant triomphalement. “Maintenant, mes jolis, mettez du cœur à l’ouvrage. Il y a des corps à planter et des gibets à monter, pas vrai ?”

Les massifs Blightkings redoublèrent d’efforts, jetant les corps sur les carrioles avec un entrain turbulent jusqu’à ce que le bois semble gémir sous la charge. Pour finir, Slougous ayant jugé que la moisson était suffisante, il leva les yeux vers le ciel, et prononça une prière à Nurgle dans l’ancienne langue de la défunte Ghokoria. La pluie répugnante s’insinua dans les ouvertures de son heaume, et il la goûta comme une délicieuse récompense. Puis il fit signe à ses guerriers de le suivre, et ils prirent pesamment le chemin du retour vers le Bois du Lépreux. Slougous laissait ses propres morts sur place; leur putréfaction allait faire percoler les bienfaits de Nurgle dans le sol, et cet ultime don apporterait à cette morne plaine la luxuriance d’un jardin de champignons.


Le retour au bastion de Slougous prit presque deux jours, mais ni ses guerriers ni lui ne ralentirent un instant. La faveur de Nurgle leur conférait une vigueur sans égale, et Slougous se dit qu’ils n’avaient pas renversé Ghokoria en prenant leurs aises. Ils dépassèrent des statues duardines moussues sur lesquelles rampaient des gholb-limaces grosses comme des veaux. Ils traversèrent les ruines de cités qu’il se souvint avoir mises à sac il y a très longtemps, dont les rues n’étaient plus que des marécages bouillonnants, et les fresques disparaissaient sous le lierre mouvant et les mouches vrombissantes. Le seigneur Slougous et ses Rotbringers entonnaient des chansons de marche dont l’écho monotone se faisait entendre à travers les lieux qu’ils avaient profanés au nom de Nurgle.

Au cours du voyage, leur moisson de cadavres mûrissait, et le seigneur Slougous avait de plus en plus hâte qu’elle aboutisse. D’un œil expert, il distingua ceux qui allaient donner les plus belles têtes de mort à triple maturation, et en son for intérieur il concoctait d’avance le compost pourri et les maladies qu’il leur ajouterait alchimiquement pour en accroître la virulence.

Ce n’est qu’après avoir franchi Suppuroc à la tête de ses guerriers et entamé la descente sinueuse dans la Vallée des Biles que Slougous sentit un soupçon d’inquiétude. Pareille sensation lui était étrangère, et il n’en discernait pas la cause. Or, quand le groupe parvint sous le niveau du brouillard figé au-dessus de la vallée et que sa place forte devint clairement visible, Slougous fut sous le choc.

À sa dernière visite, la Vallée des Biles grouillait de vie, intégralement couverte de cette putrescence qu’elle tenait du Bois du Lépreux. À présent, elle était silencieuse comme jamais. Il n’y avait pas la moindre mouche en l’air. On n’entrevoyait ni le plus petit démon, ni la traînée de bave d’une Bête, ni le pas sautillant d’un gor entre les arbres. Les rameaux des bosquets étaient immobiles comme la pierre, et aucune gouttelette, aucun grincement de branche pourrie ne troublaient le silence sépulcral.

En pleine forêt se trouvait le Verger du Bourreau, siège du pouvoir du seigneur Slougous. C’est là qu’il faisait mûrir à terme ses têtes de mort bien-aimées. Et c’était apparemment uniquement en ce lieu que la brume perdurait, mais à bien y regarder, Slougous aurait juré entrevoir des formes spectrales qui y flottaient. Des impressions fugaces, avec des crânes et des visages hurlants qui évoluaient dans le brouillard, disparaissant aussi vite qu’ils étaient apparus. Chez Slougous, la surprise fit place à l’indignation.

“Quels sont donc ces intrus, qui se sont glissés dans mes bois riants pour les réduire au silence ?” grogna-t-il avec hargne. “Tous au Verger du Bourreau. Nous allons régler nos comptes, et ils vont le regretter.”


Les Blightkings se hâtèrent le long du chemin rocailleux, tirant leurs charrettes de cadavres sous les frondaisons. Ils eurent une nouvelle raison d’être outrés. La moindre feuille couverte de moisissure, la moindre liane, le moindre champignon s’était racorni jusqu’à tomber en poussière au premier contact. Les plantes que les Blightkings frôlaient se pulvérisaient et leur matière se déposait lentement telle une sorte de sable noir.

Plus le seigneur Slougous et ses guerriers approchaient du cœur de la forêt, plus la dessiccation s’aggravait. Ils finirent par avoir de la poussière jusqu’à la taille quand le Verger du Bourreau fut en vue, et la colère montait en Slougous comme un reflux de bile ardente. C’était à lui qu’il appartenait de s’occuper du Bois du Lépreux. Il prospérait depuis des générations, s’étendait sans relâche en donnant davantage de bourgeons répugnants. Une force maléfique avait sapé sa vitalité en l’espace de quelques jours, réduisant à néant des siècles de labeur.

Serrant son marteau bubonique à deux mains, le seigneur Slougous fendit la brume d’un pas vif. Il se retrouva aussitôt seul, coupé de son entourage par une épaisse bruine glacée. Des formes indéfinies cerclaient autour de lui. Des choses toutes en cheveux et en guenilles voletaient près de lui et se soustrayaient aussitôt à sa vue. Les guerriers de Slougous s’étaient évanouis derrière lui comme s’ils n’avaient jamais existé, mais il poursuivit son avance.

“Grand Nurgle, veille sur moi,” murmura-t-il, et ses paroles se perdirent dans le brouillard étouffant. Le protecteur de Slougous ne donna pas signe d’avoir entendu sa prière.

Le verger apparut subitement, ses rameaux épineux sortant de la brume comme des serres squelettiques. C’était là que les Rotbringers avaient déposé les morts avec une corde au cou, de sorte que les arbres-gibets les hissent jusqu’à ce que leur crâne mûrisse et devienne une tête de mort. Aux yeux de Slougous, c’était le saint des saints, son jardin entretenu avec dévotion. À présent, il lui paraissait méconnaissable et sa colère se mua en doute quand il vit les cadavres qui pendaient dans le brouillard.

Il ne comprit pas tout de suite ce qui n’allait pas ; les cadavres se tortillaient, se débattaient comme s’ils se noyaient. Ils se tournèrent tous ensemble vers lui à son approche. Les sutures de leurs paupières sautèrent quand ils ouvrirent les yeux, ou du moins des orbites d’où coulaient des larmes vertes visqueuses. Ils ouvrirent la bouche démesurément, et des asticots morts en tombèrent, collés à un liquide putride. Les cadavres firent mine d’articuler quelque chose, mais ce qui leur tenait lieu de paroles se résumait à un croassement râpeux.


“Sacrilège ! tonna le seigneur Slougous. Il abattit son marteau de toutes ses forces sur le premier cadavre venu. Le corps se disloqua sous le coup, et sa corde se détacha de sa branche. Le cadavre brisé se traîna à travers la clairière et s’évanouit dans la brume.

Slougous frappa encore et encore, sans relâche. L’ire et le dégoût submergèrent toute forme de raison.

“C’est un sanctuaire de la vie, pas de cette mort stérile !” s’exclama-t-il. “Vous n’avez pas le droit !” 
Slougous frappa de nouveau, mais cette fois il se rendait compte que les corps s’en prenaient à leur corde avec une ferveur mécanique. Certains parvinrent à rompre le chanvre pourri, et tombèrent comme des fruits blets. Chez d’autres, les muscles et la peau cédèrent avant la corde, les vertèbres se séparèrent, et la tête se détacha du corps. Les cadavres tombaient un par un entre les racines, avant de se relever maladroitement.

Au cœur de son verger, le seigneur Slougous se tourna et vit tout autour des cadavres converger vers lui. Ils tendaient leurs griffes comme pour le supplier. Leur chair déchirée laissait exsuder une cire dégoûtante. Même ceux qu’il avait catapultés hors de vue à coups de marteau revenaient à pas saccadés.

“À moi, Rotbringers !” appela-t-il, mais ses mots lui revinrent, changés en cris d’épouvante. Il n’y avait pas trace de ses guerriers, mais davantage de morts, toujours plus, bien plus qu’il n’y en avait eu pendus aux arbres-gibets. Certains portaient des uniformes de franches guildes. D’autres, la livrée de Ghokoria. Le seigneur Slougous se campa solidement en levant son marteau, paré à les recevoir.

“Venez donc, cadavres. Je vais vous montrer votre place dans le cycle du Grand-père.” 
Les morts se jetèrent sur lui comme un seul homme, et il abattit son marteau dans un rugissement effroyable.

Grulgoch avait combattu de longues années sous la bannière du seigneur Slougous. Il avait toujours été d’une fidélité sans faille. Pourtant, cette fois, il avait fait défaut à son maître. Grulgoch s’était engouffré dans le brouillard sur les talons de Slougous, mais il s’était retrouvé seul dans le néant blanc. Maintenant, le brouillard surnaturel se dissipait enfin, comme la glace exposée à une flamme. Il vit ses camarades confus qui retrouvaient leurs repères dans le verger.

Quelle qu’ait pu être sa nature, la sorcellerie qui les avait égarés prenait fin. Et c’est alors que Grulgoch écarquilla les yeux à la vue de son seigneur, en poussant un gargouillis d’incrédulité.

Les arbres du Verger du Bourreau étaient tous vides, les cadavres disparus, les cordes effrangées inertes comme l’intestin pendant d’un abdomen béant. Tous vides, sauf un, le plus grand arbre, celui dont les frondaisons s’étaient recourbées jusqu’à figurer un crâne de vingt pas de large. C’est à ce grand gibet qu’était pendu le seigneur Slougous, le heaume arraché, le cou serré dans une profusion de cordes. Son corps était brisé et déchiré, et des fluides immondes gouttaient sur le sol sec. Sa tête était contractée par le desséchement, sa peau parcheminée, ses yeux blancs et morts.

Sa mâchoire se relâcha, et de sa bouche coula lentement un filet de sable noir comme la nuit…

 

 

23.01.2018 À VÉRITABLEMENT EXCELLER
Stormcasts

 

La tête du guerrier bouffi aux bras tentaculaires éclata sous le marteau d’Hyphor. Une éruption d’os et de cervelle putride éclaboussa le plastron blanc crème éclatant du Liberator. Il repoussa le cadavre avec son bouclier et s’en prit à sa victime suivante – une brute à casque cornu qui brandissait un hachoir rouillé. Un revers de marteau, et son cas fut réglé. Ensuite se présenta un être grotesque souriant de toutes ses dents noircies, qu’il ne conserva pas longtemps, puis un farfadet pestiféré qui finit en bouillie sous les bottes d’Hyphor. De toutes parts, les malfaisants mouraient plus vite qu’on pouvait les dénombrer. Bientôt, le Stormcast Eternal fut entouré de cadavres mutilés, et les derniers suppôts de Nurgle tentèrent de fuir sous les frondaisons mouvantes de la forêt, tels des cafards putrides exposés à la lumière du soleil.

 


Pas un ne parvint à l’orée du bois. Les armes rouillées des impies avaient infligé plusieurs pertes aux Knights Excelsior, mais ces derniers éradiquèrent leurs ennemis sans merci, fendant une tête ou brisant des os à chaque coup. Le fracas du combat ne dura pas, et il fit place au battement de la pluie et au grondement d’un orage en approche.

“C’est le dernier,” annonça le Liberator-Prime Rygos en essuyant sa lame. “Pour le moment du moins. Soyez sur vos gardes. Ces bois grouillent de vermine du dieu de la peste.”


En vérité, cet affrontement n’était pas vraiment digne des Knights Excelsior. La bande pestiférée n’était qu’une fraction des grands osts qui ravageaient ces terres. Les immondes déviants n’étaient même pas parvenus à franchir la palissade de Holmspear, une solide enceinte en bois d’arbre-fiel. Pris entre les marteaux des Stormcast Eternals et les épines naturelles du rempart, longues d’un empan, les adorateurs de Nurgle ne firent pas long feu. Les douves étaient pleines de cadavres couverts de mouches flottant dans la vase sanglante. La pluie s’intensifiait et menaçait de faire déborder les douves, voire de répandre leur contenu putride dans les rues de la bourgade.

“L’ennemi est en déroute,” héla Rygos en s’engageant sur l’étroite passerelle qui conduisait à la porte principale de Holmspear. Il frappa le lourd battant du pommeau de son épée. “Ouvrez!”

On entendit du mouvement à l’intérieur, et la porte s’ouvrit, révélant des humains faméliques et fatigués en uniformes défraîchis. Les Stormcast Eternals franchirent la passerelle, et se heurtèrent à la puanteur insurmontable de la mort et des assiégés coincés des jours durant sans vivres ni repos. Holmspear ne comptait qu’une centaine d’âmes tout au plus, dont une fraction vivait encore. Des cadavres étaient empilés çà et là entre les maisonnettes de bois et de pierre, à peine couverts par de pauvres draps.


“Le Dieu-Roi vous garde, Messeigneurs,” déclara celui qui semblait servir de chef à la milice, efflanqué et aux yeux cernés de crasse jaunâtre, dont les mains tremblaient quand il fit le signe de la comète.

Hyphor jaugea l’être émacié. Si faible, si petit. Si fragile. Jadis, cette faiblesse lui aurait fait pitié, mais Hyphor combattait depuis si longtemps et avait tant de fois connu la renaissance dans les forges d’Azyrheim que ce n’était plus qu’une abstraction pour lui. Le creuset ardent de la Métamorphose l’avait exempté de toute trace de doute et d’hésitation, et lui avait ouvert les yeux sur la dure vérité – dans les Royaumes, il n’existait que la sauvagerie du chaos sans borne ou la sécurité de l’ordre pur. L’anarchie ou la justice. Les égarés ou les vertueux.

L’homme se recroquevilla sous le regard inquisiteur d’Hyphor.

Les Knights Excelsior se mirent en rang sur ce qui tenait lieu de place centrale, droits et immobiles comme des statues sous l’averse. Les nuages étaient si lourds qu’on eût dit la nuit proche. Le tonnerre roulait en bruit de fond. Quelques visages apparurent aux portes et aux fenêtres des bâtisses voisines pour observer les nouveaux venus.

“Nous arrivons trop tard,” affirma Hyphor en contemplant la bourgade jonchée de morts et ses pauvres habitants. “Vous sentez, Liberator-Prime ? La pourriture s’est infiltrée dans tout ce qui vit en ce lieu.”

Au milieu de la petite place se trouvait une statue de saint de Sigmar, un patriarche austère levant un marteau et tenant un parchemin roulé dans l’autre main. Le monument était couvert de mucus verdâtre, sur lequel Hyphor voyait ramper des larves grasses. On trouvait aussi de ces choses répugnantes sur les bordures de fenêtre et dans les gouttières des taudis, ainsi que sur les cadavres. Autour du socle de la statue, les restes d’une vasque de fontaine étaient remplis de vase nauséabonde. Les lieux sentaient la plaie infectée.

“Nous avons pour mission de purger la corruption à Holmspear,” rappela le Liberator-Prime Rygos. “Notre tâche n’est pas finie.”


“Le rempart a retenu les laquais du Dieu de la Peste, mais il s’est malgré tout emparé de Holmspear.” commenta Hyphor.

“Si le moindre mortel est souillé, les autres suivront,” ajouta Rygos. “Et cela ne s’arrêtera pas là. La contagion ira de village en village, de région en région. Et elle finira par atteindre la Cité Vivante. Il en va ainsi de la corruption. On ne peut ni la tolérer ni l’ignorer. Il faut la brûler jusqu’aux racines.”

Les yeux de Rygos étaient des éclats de glace bleue, sans iris ni pupille. On entrevoyait leur reflet derrière son masque avec la fugacité d’une flamme vacillant sous la brise. Le cycle incessant de mort et de Métamorphose avait marqué le chef comme tant de ses semblables.

“Nous ne gagnerons ni prestige ni honneur ce soir,” dit-il. “Mais ce n’est pas ce qu’un Knight Excelsior désire. Il ne cherche qu’à exceller en ce pourquoi il existe – détruire les séides des dieux sombres, où qu’ils se trouvent. Qu’ils les servent de leur plein gré ou pas. Pour la gloire de Sigmar.”

” Pour la gloire de Sigmar !” répondirent les Liberators à l’unisson, en frappant de leurs boucliers les pierres humides.

Les quelques miliciens restants se regardèrent d’un air confus, et l’inquiétude les saisit quand ils comprirent la tournure des choses. Hyphor sentit l’odeur âcre de la peur, ce qui ne fit qu’endurcir sa résolution – en définitive, la peur n’était-elle pas un aveu de culpabilité ? Malgré son dégoût, il se jura de rendre justice avec promptitude. Par leur résistance vaillante, les mortels avaient au moins mérité cela.

Le Liberator-Prime Rygos dégaina sa lame. Elle luisait même dans la pénombre grandissante.

“Fermez les portes,” ordonna-t-il.

 

 

26.01.2018 DÉLUGE DE VIE
Nurgle

 

Rotigus le Père de la Pluie pataugeait dans un lac infect, là où se trouvait une plaine aride seulement trois jours auparavant. Jusqu’à l’horizon s’étendait une fresque mouvante où se juxtaposaient batailles rangées, empoignades, escarmouches et ultimes poches de résistance entre ses sbires banis et les squelettes en tout genre du Grand Nécromancien. Rotigus était entouré de ses assistants Plaguebearers, tandis que ses bêtes tentaculaires s’ébattaient gaiement dans l’eau.

 


Le Père de la Pluie regarda le ciel d’un air suspicieux. Le tonnerre sourd évoquait un gargouillis stomacal. Les nuages verts du Déluge de Nurgle voilaient la lune maléfique qui semblait surveiller les démons tel un crâne réprobateur depuis qu’ils avaient franchi le Portail des Épines.


Ces nuées glauques apportaient une nouvelle ondée pour imbiber et fertiliser cette terre assoiffée. Les Territoires de Shyish ne s’étaient pas avérés arides au point d’être réfractaires à la magie de Rotigus, comme l’avait prétendu ce vieux radoteur d’Horticulous Slimux. Du point de vue de Rotigus, sa propre venue était synonyme de salut pour ce domaine déshérité. Alors pourquoi les autochtones lui résistaient-ils ainsi?

Soudain, des squelettes jaillirent de l’eau et lui griffèrent les bourrelets. Il les balaya de son broussin, projetant des os épars en tous sens. “Vous sabotez le grrll-grand cycle,” éructa-t-il. “Vous avez vraiment tort. Mais vous méritez… blrg… des obsèques, pour nourrir les vers.”

Comme en réponse, un squelette de serpent creva la surface de l’eau. Il se dressa, le crâne dégouttant et la gueule ouverte. Un spécimen impressionnant, se dit Rotigus en mobilisant un flot de bile dans ses entrailles. Il vomit à profusion, et le geyser grumeleux frappa le serpent avec une force irrésistible. Le squelette ne put résister, et se disloqua. “Il faudra… greurp… faire mieux… brorp… que ça,” hoqueta Rotigus en ravalant un reste de vomi.

L’eau de pluie clapotait contre les immenses cuisses de Rotigus tandis qu’il se rendait vers une colline à quelque distance. C’était un des nombreux cairns qui délimitaient les terres de Nagashizzar, et Rotigus voyait distinctement la grande citadelle noire dépassant de l’horizon comme un croc irrégulier. Il y avait du monde sur le cairn-borne, et du monde vivant. Il avait hâte d’entendre les cris de joie, de voir les petits visages grimaçants de gratitude, quand il leur montrerait qui allait leur offrir l’occasion de revivre.


“Venez… bleurg… tas de vauriens,” beugla Rotigus à l’armée de Plaguebearers qui paressait dans l’eau derrière lui. “Tous à la colline!”

À l’approche de Rotigus, les occupants de l’éminence allumèrent des torches à la flamme couleur d’améthyste, communiquèrent ladite flamme à des flèches gainées de tissu, et tirèrent. Les projectiles filèrent et s’éteignirent pour la plupart dans l’eau. L’un d’eux le toucha au torse, fit grésiller la graisse et suscita une vive douleur.

“Ho ! C’est comme ça que vous traitez votre sauveur ?” s’indigna-t-il.

Deux autres traits se plantèrent dans sa couenne. Et un pile dans sa gueule ventrale, crépitant sur la langue.

“D’accord !” cria Rotigus, outré, et sa gueule abdominale recracha la flèche fumante. “Vous… brrop… l’aurez voulu mes mignons!”

Au sommet de la colline, Rotigus vit un homme en robe – un des maudits nécromants de Nagashizzar, à en croire son aura morbide et les flammèches d’améthyste qui sortaient de sa bouche comme il jetait un sort. Un fer de lance de chevaliers squelettes sortit des eaux, et ses destriers privés de chair hennirent en chargeant Rotigus. Le démon majeur se mit furieusement en mouvement, écarta leurs lances et les percuta comme un bélier dans un volet en osier. Il devait sauver les occupants de la colline en neutralisant le nécromant. Il y avait déjà des squelettes en armure qui sortaient du pourtour du tertre.

“Pas cette fois,” s’écria Rotigus en extirpant une longueur d’intestin qu’il fit tourner avant de la lancer comme un lasso en direction du nécromant. Le viscère putride fila dans l’air et percuta l’humain étique dans un bruit satisfaisant. Puis l’organe constricteur acheva de l’étouffer.

Rotigus était parvenu à la base de la colline, flanqué d’une meute de bêtes enjouées. Il défonça un revenant, étouffant le feu maléfique de son regard en le plongeant face contre terre. Un glissement emporta une partie de la pente, ce que Rotigus n’apprécia guère pour l’occasion, car au lieu de révéler des vers frétillants et des animalcules nécrophages, le cairn croulant grouillait de squelettes animés.


Rotigus sentit que d’autres flèches enflammées lui crevaient la peau alors même que les squelettes du tertre s’attaquaient à ses jambes, à son ventre et à son derrière. “Qu-qu’est-ce que… gleurg… vous faites ?” tenta-t-il de les raisonner. “Je viens vous sauver… heurp… de la sécheresse et de la stérilité! Vous ne mesurez donc… peurrp… pas le péril?”

Pour toute réponse, la volée de flèches s’intensifia. Deux de ses bêtes glapirent pitoyablement en se désintégrant dans une bouffée de brume verdâtre nauséabonde. Rotigus sentit d’autres traits et lames lui entamer le cuir, et une sensation de vide et de froid comme son ichor coulait pour se perdre dans les eaux qui cernaient la colline. “Non!” rugit-il en fauchant une douzaine de guerriers squelettes d’un grand coup de bâton. “Vous n’arrêterez pas le Déluge!”

Le Père de la Pluie vit un groupe de tireurs humains monter en haut de la colline, et appuyer des arbalètes sur les épaules des squelettes porteurs de pavois qui les protégeaient des Plaguebearers gravissant la pente. Un ordre retentit, et une salve de carreaux jaillit alors même qu’une nouvelle volée de flèches enflammées frappait Rotigus au visage et au tronc.

Juste avant de perdre toute cohésion, le Père de la Pluie entrevit un crâne malveillant qui guettait depuis la lune livide, que les tours de Nagashizzar semblaient vouloir saisir telle une main squelettique.

 

 

30.01.2018 L'OFFRE
Humains

 

Mon Seigneur Général, on a découvert par hasard cette missive, qu’il m’a paru nécessaire de vous soumettre sans délai. Une patrouille l’a trouvée à une douzaine de lieues des remparts orientaux d’Hammerhal Aqsha, griffonnée sur un parchemin vermoulu attaché à un faucon messager réduit à l’état de, je cite, “carcasse pourrie par les ans”. Je ne prétends pas comprendre toute l’horreur de ce message ni les étranges circonstances de sa découverte. Par contre, je peux demander à mes homologues capitaines de mobiliser leurs régiments si vous jugez nécessaire de déployer la Franche Guilde en toute hâte.

 


À l’attention urgente du Seigneur Général Estimion, Chambre Stratégique d’Hammerhal Aqsha.

Monseigneur, veuillez pardonner l’outrecuidance d’un condamné, mais ce que j’ai à vous dire ne peut souffrir la lenteur de la voie hiérarchique. Voici le dernier rapport opérationnel du mécafort Lueur d’Espoir.

Notre mécafort était le plus fier des bastions mobiles d’Hammerhal Aqsha. Sur ses pattes à pistons, il nous emmena loin à l’est des murailles de la ville pour répandre les lumières de la civilisation. Les bandes du Chaos se brisaient comme des vagues sur son étrave de fer. Il était suivi des processions purificatrices, et le bouclier enchanté qui préserve notre grande cité crépitait jusque sur ses plus hautes tours, ainsi que celles des autres mécaforts qui forment la Toile Extérieure. Nous étions fiers de si bien accomplir notre devoir.

Mais je m’égare et le temps manque.

Pardonnez-moi.

Il est dur de

Nous longeâmes les artères de la Mer du Sang Cardiaque, il y a je crois une semaine. Peut-être davantage. Nous avions pour ordre de tenir au plus vite les Portes des Royaumes dites des Portes du Dessous, qui conduisent à Shyish. Plus précisément, nous devions en garder les abords pour en interdire l’accès le temps que les Duardins bâtissent des fortifications permanentes en bois et en pierre.

Nous fîmes halte à un mille des portes, jetâmes l’ancre et pointâmes nos télescopes sur les Portes des Royaumes.

Nous avions poussé le fort à plein régime, et les ingénieurs appréciaient la halte. Mais point de repos pour les soldats; nous descendîmes la passerelle et quatre-vingts éclaireurs montés partirent sur la steppe poussiéreuse vers les arches illuminées.

Je me souviens que le premier jour fut tranquille. De même que la première nuit.

 

Au cours de la deuxième, les Portes se firent plus lumineuses. Et un vent froid en sortit, régulier et ininterrompu.

Une heure et plus après le crépuscule, les sentinelles donnèrent l’alarme. Je pensai au retour de nos éclaireurs. Je me hâtai vers la muraille, mais je ne vis qu’un spectre casqué sur une effroyable monture. Il me regarda dès que j’apparus.


Dans un murmure que nous pûmes tous entendre, il prononça un ultimatum. J’entends encore l’écho de ces paroles, Monseigneur.

“Cette terre appartient à Nagash, comme toutes les terres, car tout appartient à la mort. Le vent noir se lève. Je vous offre une chance. Rendez-vous de votre plein gré. Servez-le et perdurez. Ou refusez et mourez.”

Je suis fier de dire que ma réponse fut aussi spontanée que grossière. J’ordonnai au sorcier, Taggandorph, de bannir l’ignoble revenant, mais il se dissipait déjà.

Le vent funeste continuait à souffler.

Le lendemain, nous dûmes admettre que les éclaireurs auraient déjà dû rentrer. Le vent soufflait de plus en plus fort, et portait une odeur de fosse commune. Personne ne pouvait se réchauffer dans ce vent, et tous se sentirent las et faibles.

J’eus la conviction que ce vent était maudit, sans même écouter Taggandorph. J’ordonnai qu’on rallume les chaudières, et que les hommes se préparent à appareiller.

Puis on entendit des cris dans la salle des machines.

Les ingénieurs avaient trouvé les chaudières coincées par la rouille. En les forçant, ils libérèrent quantité de cendre froide qui rendit malade en quelques minutes quiconque en inhala. J’ordonnai aussitôt qu’on condamne les accès. Mieux vaut perdre quelques membres d’équipage que la totalité.

Nous fûmes confrontés à un choix : nous retrancher ou évacuer. Le vent s’était fait violent. Il portait des voix funèbres. Je sus que nous étions condamnés, qu’il fallait partir. Mais aussitôt donné l’ordre d’abandonner le fort, il s’avéra que les écoutilles étaient coincées comme si elles n’avaient pas été ouvertes depuis un millénaire. Il nous fallut lancer des filins depuis les bordages pour descendre jusqu’au sol.

Les hommes avaient déjà les cheveux gris. Chez tous, les dents noircissaient, les yeux devenaient laiteux et la peau se ridait comme sous l’effet de l’âge. Les membres n’avaient plus la vigueur de la veille. Le soldat Kellin était à mi-chemin du sol quand il lâcha prise. C’était peut-être mieux. J’espère qu’il en est mort sur le coup, avant que les mains de mes éclaireurs perdus ne jaillissent du sol pour s’emparer de lui.

 


Que pouvions-nous faire? Les mains avides cernaient comme une douve un mécafort immobilisé, qui rouillait autour de nous tandis que nous mourions de vieillesse. C’est alors que revint l’émissaire funeste, alors que mes valeureux soldats s’écroulaient un par un. Que pouvais-je dire? Que n’aurais-je pas dit pour mettre fin à cette horreur?

Que Sigmar me pardonne et entende mon ultime confession: j’ai crié grâce, j’ai juré à cet être que nous le servirions s’il coupait court à notre tourment. Mais il se contenta de murmurer, audible malgré le vent.

“Il n’est plus temps de servir volontairement.”

Depuis, il reste au pied de la muraille à nous regarder tomber en poussière dans ce souffle hideux. J’écris cet avertissement d’une main de vieillard, je tiens à peine la plume, ma peau se flétrit. Je souffre. Mais le message doit partir. Vous devez savoir.

Le vent qui souffle damne tout.

 

 

02.02.2018 LE GRAND LABEUR
Stormcasts

 

Le Lord-Ordinator Vorrus Starstrike ouvrit d’un coup la porte de la salle de l’arcanoscope, et un léger souffle parcourut l’escalier. Il prit une profonde inspiration comme l’air le dépassait. Si l’odeur immonde des hommes-rats était omniprésente dans le reste de la citadelle de clairvoyance, le Lord-Ordinator n’en décela nulle trace ici. Sigmar soit loué, les verrous enchantés de l’arcanoscope avaient dû les repousser.

 


Vorrus entra dans la chambre. Sa clairvision lui révélait des filets incandescents d’énergie d’Azyr coulant des veines de célestium qui parcouraient la maçonnerie. Ces lignes convergeaient sous la voûte de l’arcanoscope pour former une imposante boule de foudre azurée. Il s’agissait là de l’œil de l’arcanoscope, de la convergence des futurs où on pouvait lire la trame de la destinée pour l’orienter vers la rectitude de Sigmar. C’était pour cela que le Lord-Ordinator et ses frères Stormcast Eternals s’étaient battus si âprement. Ils avaient purgé la citadelle de l’infestation des hommes-rats pour que Vorrus puisse interpréter les augures de l’avenir.

Vorrus s’avança résolument dans l’orbe crépitant. L’énergie dont l’arcanoscope était saturé investit son corps à travers son armure de sigmarite, et en un instant le monde disparut autour de lui. Il n’était plus sous un dôme, mais sous une majestueuse voûte céleste, qui s’étendait sans limite telle l’éternité. D’innombrables corps célestes parsemaient le vide incommensurable, comme autant de points lumineux dans l’immensité des ténèbres désertes. Chaque étoile parcourait sa longue courbe, à l’image de dizaines de centaines de milliers de ses semblables, et ensemble elles tissaient une trame par-delà l’horizon de toute compréhension mortelle. L’ensemble appartenait à un dessein transcendant, et son manège suivait la partition d’un chef d’orchestre ineffable. Mais ce n’étaient pas des étoiles que Vorrus voyait.


Le Lord-Ordinator s’escrimait à interpréter la vision prophétique, il luttait pour en dégager le véritable sens. Une longue procession d’orbes blancs qui sillonnaient une étendue sans vie – non pas en haut dans les cieux, mais en bas dans les mondes inférieurs. Vorrus perçut que le noir désert n’était autre que Shyish, et que les orbes étaient autant de crânes blancs imbus d’une vigueur froide et maléfique. C’était une légion de squelettes aux effectifs inconcevables, qui formaient une file en progressant laborieusement sur la sinistre plaine. Tous les squelettes marchaient en cadence et sans relâche, les orbites vides dirigées droit devant, vers la destination qu’on leur avait choisie. un frisson s’insinua dans l’esprit de Vorrus. Quelle était cette légion, et où allait-elle? Avait-elle été levée par un des généraux de Nagash pour massacrer les vivants, ou par le Grand Nécromancien en personne dans quelque but insondable? Un instinct sous-jacent à sa conscience lui dicta qu’il fallait à tout prix détruire cette horde macabre.

Les flux célestes qui entouraient Vorrus s’intensifièrent quand son esprit puisa dans l’énergie de la citadelle de clairvoyance. Par la force de sa volonté, le Lord-Ordinator modela un nuage crépitant de foudre d’Azyr, puis il projeta cet orage de son cru à travers le temps et l’espace, pour le matérialiser dans le monde de sa vision. Une ombre se porta sur la légion de squelettes, et la file de morts se redressa de concert pour regarder le ciel. Vorrus les contemplait, l’âme bouillant de juste colère. La force de mille étoiles brûlait en lui, et dans un coup de tonnerre tout-puissant, il déchaîna l’orage sur la colonne.

Un éclair colossal frappa le sol mort et dispersa les fragments de trois squelettes. Une seconde salve tonnante déchiqueta la longue file de défunts, carbonisant les os et vitrifiant la terre. Vorrus criait sa douleur et sa rage tout en canalisant l’énergie de la citadelle dans ses attaques, en faisant crépiter un éclair après l’autre pour châtier les non-morts. Bientôt, il ne vit plus de squelettes, juste les nuages de poussière soulevés par sa tempête, mais il persista à assaillir le sol desséché. La souffrance qu’il subissait était intenable, la volonté que cela exigeait était surhumaine, mais tel était le genre de tâche pour lequel il avait été métamorphosé.

Hurlant une dernière fois de défi, Vorrus mobilisa ses ultimes forces pour manifester un mur de foudre aveuglante qui balaya la terre. Vingt guerriers décrépits tombèrent en miettes, et leurs restes se retrouvèrent fondus dans le sol par l’intense chaleur céleste. Épuisé mentalement et physiquement, Vorrus contempla la destruction qu’il avait répandue. Il avait arraché le cœur de l’armée des squelettes. Ce serait peut-être suffisant pour altérer le destin qui guidait ces laquais morts-vivants.


Or, les squelettes encore debout poursuivaient leur marche à travers le paysage calciné, et ils ne tardèrent pas à s’étirer de nouveau d’un horizon à l’autre. Avant que sa vision s’estompe, Vorrus étendit son regard par-delà l’horizon, et il découvrit l’horrible vérité. Il avait certes détruit des dizaines de morts-vivants, mais ce n’étaient que les premiers d’un défilé ininterrompu jusqu’à l’Orée du Royaume. Et en prenant du recul, il vit des centaines, non, des milliers de processions similaires, toutes progressant inexorablement dans la même direction.

Vorrus se réveilla subitement. Il reposait sur les dalles froides de la chambre de l’arcanoscope, dont la boule de foudre se résumait maintenant à une lueur ténue. Son corps entier lui faisait mal, comme s’il avait lutté pendant un siècle de campagne, et les terrifiantes images sur lesquelles s’acheva sa vision le hantaient encore. De quelle horreur avait-il été témoin? Tout en méditant sur ce présage, Vorrus entendit un bruit presque imperceptible qui se répercutait à travers l’arcanoscope.

tup

tup

tup

Le pas lointain de millions de pieds d’os

 

 

06.02.2018 LE PARADIS DU DESSOUS
Peaux vertes

 

Le chef de guerre Naglig contemplait le carnage dans la caverne de la tribu du Ver Noir, et son humeur déjà massacrante ne fit qu’empirer. Des dizaines de ses grots gisaient morts entre les stalagmites couvertes de champignons, déchiquetés ou réduits en bouillie.

 


“Maudits soient les gros,” cracha-t-il en brandissant son trident pique-lune pour exprimer sa rage impuissante. “Que la Mauvaise Lune leur tombe dessus et leur écrase la tête!”

“C’est ceux du Crâne Fendu,” siffla un de ses guerriers restants en donnant un coup de pied à un des rares cadavres d’orruk parmi le tapis de grots défunts. Il était nu et oint de suie, sauf son faciès qui portait les contours violets d’un crâne en guise de peinture de guerre.

Le reste de la tribu, ceux qui avaient pu fuir l’embuscade, poussa un chœur d’invectives et de jurons.

Cela faisait trop longtemps que les tribus de la Balafrumée n’avaient pas eu droit à une bonne bagarre pour se distraire, et quand les orruks s’ennuyaient, c’était le Ver Noir qui en pâtissait. Les grots des clans lunaires étaient en train de joyeusement jeter leurs derniers prisonniers dans la fosse aux squigs quand les faces de crânes firent irruption. Ils braillaient quelque féroce cri de guerre inarticulé en se ruant dans la caverne, balayant tout sur leur passage à coups de massue.

Naglig crachat un glaviot noirâtre au visage d’un orruk mort. À cette cadence, il ne lui resterait même plus de guerriers valides quand reviendrait la saison du pillage.

Il bouillait d’envie de se faufiler par les cheminées pour rendre visite à ces maudites faces de crânes pendant leur sommeil, histoire de trancher des gorges et de crever des yeux jusqu’à ce qu’il patauge dans le sang. Il se prit à rêver d’une telle scène, mais son amertume revint d’autant plus vite. Les orruks étaient trop gros et trop nombreux. Le Ver Noir n’avait pas d’autre choix que de subir leur méchanceté jusqu’à la fonte des neiges, après quoi les tribus orruks pourraient de nouveau aller s’en prendre aux grandes-oreilles de la vallée.

Il entendit un mouvement sur sa gauche et leva son pique-lune. À son côté, Snort siffla et trépigna. La gueule du squig dégouttait déjà de sang noir et de fibres de viande de grot.

“Qui c’est qu’est là?” crissa Kizik le garde-squigs, en plissant les yeux pour tenter de percer la brume.

De la pénombre sortit un nouveau venu. Tout d’abord, Naglig crut qu’un des gros champignons chapeau-d’ombre qui tapissaient la grotte avait pris vie. Mais à son approche, Naglig vit qu’il s’agissait d’un grot. Ce qui évoquait quelque ample couvre-chef était en fait une excroissance fongoïde qui dépassait de la tête du visiteur. Et en dessous se trouvait un visage étroit et anguleux dont le menton dardait comme un hameçon.


Un chamane des cavernes. Il trottina jusqu’aux grots intrigués, et un large rictus fendit son visage en lame de serpe. Naglig se sentit pris de déférence en fixant les yeux déments du prêtre, brillants avec l’intensité que conférait l’abus de champignons. On disait des chamanes des cavernes qu’ils entraient en communication avec Gorkamorka après avoir consommé leur dose de bonnets-de-mort, et que les visions sacrées qu’ils en retiraient avaient pour conséquence un véritable festival de tuerie. Une visite d’un des fauteurs de guerre itinérants du Grand Dieu Vert, voilà qui était un signe favorable de la Mauvaise Lune. Au cours de sa longue et peu glorieuse histoire, la tribu du Ver Noir n’avait encore jamais eu un tel honneur.

“C’est pas la fête chez vous, hein?” caqueta le prêtre au regard halluciné. “Coincés dans ces grottes, traqués par les stormgugusses et tabassés par les gros quand l’envie leur prend. La Mauvaise Lune brille pas fort pour vous, ça non.”

Malgré la présence impressionnante du chamane des cavernes, Naglig ne put réprimer son irritation.

“C’est pas not’ faute,” cracha-t-il. “Ya des gros partout. Ils —”

Le chamane des cavernes leva un long index noueux.

“Gare à c’que tu dis, chef,” le coupa-t-il.

Le prêtre aux yeux fiévreux se mit à trépigner et à virevolter comme un aliéné, tapant des pieds et brandissant son bâton tordu. L’espèce de mille-pattes perché au sommet du bâton se tortilla et cliqueta d’agacement comme le prêtre tournait sur lui-même et battait la mesure de ses chausses ferrées tout en ricanant.

“La Mauvaise Lune s’est levée,” déclama le chamane des cavernes en gambadant follement. “Elle domine un désert couvert de morts verts, tout piqués et taillés et pleins de flèches. Plus d’orruks ici. Plus de grosses-dents pour vous tabasser et vous crier dessus et vous fouetter jusqu’au sang. Rien que la gloire pour les grots!”

Le champignon qui coiffait le chamane des cavernes se mit à diffuser des spores asphyxiantes. Naglig cligna des yeux et eut un haut-le-cœur quand le nuage s’insinua dans ses larges narines, et son cerveau brûla de souffrance et de désir.

“Voyez le vrai pouvoir de la tribu du Ver Noir!” tonna le prêtre-champignon. “Voyez ce qui vous attend dans la plaine, le règne des grots!”

Et sur ce, il souffla un nuage de paillettes au visage du chef de guerre.

L’esprit de Naglig fut arraché à son corps frêle, et plana au-dessus d’un paysage brûlant aux dunes d’améthyste et au ciel vert nauséeux. Il se vit à la tête d’une immense armée de grots encapuchonnés qui hululaient en direction d’une lune anormalement grande, et affichant un sourire sadique. Face à cette puissante armée, des légions de squelettes en harnois rouillé. Tout en découvrant son nouvel environnement, Naglig vit d’autres morts-vivants en provenance de nécropoles cachées sous les sables, qui se rassemblaient en effectifs impensables.

Mais si nombreux qu’ils puissent être, l’armée de Naglig leur était encore supérieure. Une véritable vague de squigs bondissants balaya la plaine de cendre en direction de la horde de squelettes. Naglig glapit ses prières à la Mauvaise Lune, et sa bande inépuisable cria avec lui, la clameur aiguë atteignant un tel paroxysme que de lointaines chaînes de montagnes furent rasées, et que des météores en forme de faucilles ardentes tombèrent de la voûte céleste démente pour réduire en poussière des villes-mausolées et de grands tertres. L’armée grot se mit à courir vers le glorieux affrontement, ce présent du grand dieu Gorkamorka, et Naglig suivit le mouvement. Il chargea de plus en plus vite, au point de quitter le sol et de planer au-dessus de l’océan de robes noires, puis le ciel se couvrit de spirales de feu aux couleurs criardes. Son propre nom retentissait sur les dunes, crié par un milliard de grots qui se précipitaient vers cette bataille apocalyptique et la fin de tout.

Quelque chose percuta la mâchoire de Naglig, et il se réveilla le nez dans une flaque de sa propre bave, le menton endolori pour avoir heurté le sol de la caverne. Tout autour de lui, il perçut confusément le réveil de ses affreux guerriers, qui pour certains vomissaient de la bile jaune. Naglig se sentit complètement vide, les tripes et les os remplacés par une vive lumière.

Il se mit péniblement à genoux. Le chamane des cavernes le dominait, les yeux fous luisant d’un reflet lunaire, la bouche bordée de fibres de mycélium.

“Alors,” demanda le chamane des cavernes. “Tu me suis ou quoi?”

L’estomac de Naglig se souleva et gargouilla quand le vortex le recracha en l’air. Il atterrit avec force rebonds et jurons sur un monticule de fragments d’os. Des éclats de crânes et des osselets crissaient sous ses pas. D’autres grots du Ver Noir se déversaient par le portail d’énergie verte, heurtant et dévalant la pente avant de se relever tant bien que mal en maugréant. Le bruit de combats à mort parvint aux oreilles de Naglig, et il en chercha la source avec empressement, en s’attendant à voir la marée de milliards de grots dont il avait été témoin dans la vision insufflée par les champignons, pour danser et tuer sous la Mauvaise Lune.

Mais au lieu de cela, il vit une vallée de mort animée. De tous côtés, les arcs jaunis d’immenses cages thoraciques tranchaient sur un ciel profondément violet. Dans les vallées que formaient ces ossements colossaux, des bandes de peaux-vertes éparses se retrouvaient cernées par une horde de guerriers squelettes, si vaste qu’on eut dit que le sol lui-même grouillait. De grandes nuées de chauve-souris tournaient à la verticale, et au sein de toutes ces ailes membraneuses, Naglig vit de grandes formes humaines ailées aux crocs proéminents. Les cris des mourants montaient dans l’air. Naglig vit les bannières d’autres tribus du clan lunaire qui dépassaient de la marée d’ossements, parmi des îlots de petits êtres en noir graduellement lacérés et déchiquetés par le déferlement de morts. Ceux qui tentaient de fuir étaient la proie des êtres ailés, qui fondaient sur eux avant de les emporter entre leurs serres effilées.

“Nous y voilà donc,” dit une voix derrière lui, et Naglig vit en se retournant le chamane des cavernes qui essuyait la poussière d’os de sa robe. Le portail vibrait et dégorgeait des éclats lumineux, et les filets d’énergie crépitante illuminaient la couronne fongique démesurée du prêtre champignon.

“C’est quoi ça?” piailla le chef Naglig en désignant de son pique-lune la scène d’horreur qui se déroulait devant eux. “Tu as dit qu’on serait les rois ici. La gloire, le pouvoir et tout, loin des sales orruks.”


Le chamane des cavernes le gratifia d’un grand sourire.

“Peut-être que oui, peut-être que non,” gloussa le prêtre. “On dirait que d’abord il va falloir te battre.”

Sur ce, le chamane des cavernes recula jusqu’au portail, et tous deux disparurent dans un craquement de foudre émeraude. Aussitôt le vortex effondré sur lui-même, des mains squelettiques sortirent des tas d’ossements autour des grots du Ver Noir. Le sang de Naglig se glaça tandis qu’il cherchait éperdument une échappatoire, mais il ne vit que les morts qui s’extirpaient du sol pour se redresser en serrant des épées rouillées et d’antiques boucliers bordés de fer.

Quelque chose de dur et de griffu agrippa la cheville de Naglig, qui poussa un cri perçant. Le chef de guerre grot se retrouvait entraîné dans une fosse commune grouillante.

 

 

09.02.2018 DUEL SOUS UN CIEL DE SANG
Mortels Chaos

 

La cour du seigneur de guerre s’étendait dans les ruines d’une colonnade disposée en croissant, aux piliers de marbre fissurés par le temps et maculés de traces brunâtres de sang séché. Des corps étaient empalés sur ces colonnes, et des torches allumées avaient été fichées dans leur bouche, pour former un cercle de lumière vacillante. De grands tas de crânes jaunis et d’os cassés entouraient un trône de fer martelé, hérissé de pointes et ramassé au centre de l’arène telle une araignée de métal. Cela sentait la cendre et le sang frais. La cour était à ciel ouvert, et des traînées de nuages biscornus se chassaient sous le regard vorace d’une lune écarlate.

 


 

La femme était debout devant le trône, une main posée sur une hache de guerre, l’autre portant une targe gravée de runes. Elle était coiffée d’un casque à cornes, et son armure de cuir et d’écailles était ornée de crânes et de trophées acquis de haute lutte.

“Les vents de mort se lèvent, et la lune cadavérique est pleine,” dit-elle, ses yeux sombres reflétant la lueur des braseros macabres. “Le panthéon sombre nous appelle dans les terres des morts. Vous devez répondre à cette convocation. Vous marcherez jusqu’en Shyish sous les bannières du Ciel de Sang.”


La guerrière était grande et large d’épaules, mais malgré sa carrure, elle était éclipsée par l’homme sur le trône. Son corps était ridiculement enflé de puissance. Même assis, il la regardait de haut, avec ses bras bardés de muscles et sa tête massive rivée à un cou de taureau. Des tatouages et scarifications rituels couvraient chaque parcelle de sa peau, et sa bouche était fendue en un horrible rictus par deux profondes entailles croûtées de la commissure de ses lèvres au coin de ses yeux. Même assis, le roi sauvage irradiait une énergie d’une intensité terrifiante. Ses doigts tapotaient et caressaient le manche de sa longue épée dentelée – une arme qui avait goûté le sang de milliers de prétendants au cours d’un long règne meurtrier.

Tarvak le Dépeceur. Un nom redouté dans les Plaines du Ciel Sanguinolent. Un nom synonyme de mort, de pillage et de souffrance. Ses Gorechosen, les plus habiles et les plus craints de ses tueurs, rôdaient dans les ombres près du trône, tels des chiens attendant qu’on leur jette de la viande fraîche.

Le seigneur de guerre se leva de son trône, le visage palpitant de sang, les mains frémissant du désir de planter sa lame dans la gorge de l’arrogante.

“Tu crois pouvoir débarquer et exiger quoi que ce soit de moi?” rugit-il en envoyant des postillons cramoisis. “De Tarvak le Dépeceur, Fléau des Plaines, Boucher de la Forêt de Fer?”

“Tes rêves ont été troublés dernièrement,” dit-elle.

Les yeux enfoncés du seigneur clignèrent de surprise. Il avait eu des visions déstabilisantes ces dernières nuits, qui ne ressemblaient en rien aux glorieux souvenirs de massacre et de conquête qui le trouvaient généralement au crépuscule.

“Je sais ce que tu as vu,” continua-t-elle. “Un désert de tombes s’étendant sur les Huit Royaumes. Une désolation, vide de toute vie. Vide de sang, de passion et d’honnête bataille.”

“Comment peux-tu le savoir?”

“Cela ne doit pas se produire,” enchaîna-t-elle, ignorant l’interruption. “Le Dieu du Sang t’a envoyé ces visions pour t’avertir de ce qui nous attend, et le panthéon m’envoie pour accomplir sa volonté. Bats-toi pour moi, et je t’apporterai la gloire que tu désires. L’œil rageur de Khorne se portera sur toi, Tarvak, et tu seras l’instrument de sa colère.”

Tarvak pencha son énorme tête, la bouche bloquée dans son rictus repoussant.

“Je ne m’incline devant personne” dit-il. “Aucun homme, ni aucune femme, n’est digne de mon allégeance, car nul ne m’a jamais vaincu au combat. Je me moque de tes divinations, sorcière. Les boniments n’impressionnent pas les fidèles du Dieu du Sang.”

La femme resta de glace. “Les Dieux Sombres exigent ton allégeance,” dit-elle. “Je ne suis que l’exécutrice de leur volonté divine. La Légion Dépecée me suivra en Shyish, que tu marches à sa tête ou non.”

La provocation déclencha des rires d’incrédulité chez les Gorechosen de Tarvak. Ils avaient déjà vu des seigneurs de guerre proférer de telles menaces, et le démembrement sanglant qui ne manquait jamais de suivre était un bon divertissement. La guerrière croisa leur regard avec une suprême indifférence, tandis qu’elle soupesait calmement sa hache. Tarvak grogna d’indignation. Le seigneur pillard bondit de son dais et atterrit avec son immense lame à la main sur la terre craquelée par la sécheresse.

“Comment oses-tu?” gronda-t-il.


La femme ne bougea pas. Elle observait le seigneur de guerre en approche avec un air frisant le mépris, sa longue chevelure ondulant sous la couronne de son casque, tel un halo illuminé par la lune flamboyante.

“Bien, fin de la discussion,” dit-elle. “Réglons ça par le fer.”

Tarvak se jeta sur elle avec un rugissement, en amenant sa lame à hauteur de poitrine pour la trancher en deux. Il y avait une bonne raison au fait que Tarvak régnait sur la Légion Dépecée depuis tant d’années. Malgré sa grande taille, il se déplaçait à une vitesse surprenante.

La guerrière était encore plus rapide. Son bouclier monta pour intercepter la lame, et au lieu de plier sous le coup monstrueux, il bloqua net l’épée longue de Tarvak. Le roi pillard trébucha, déstabilisé par l’arrêt soudain de son élan, et la femme abattit sa hache sur son genou. Il y eut un bruit répugnant d’os brisé, et le Dépeceur tituba, grognant de douleur et de colère. Il pivota pour l’attaquer à nouveau, sa lame sifflant en fendant l’air. Elle esquivait, se penchait, faisait un pas de côté à chaque estocade, tous ses mouvements étaient parfaitement jaugés; son expression était passive, presque sereine, comme si elle exécutait une danse qu’elle avait répétée des milliers de fois.

Le seigneur de guerre tenta de la faucher d’un revers d’épée, mais elle recula, laissant la lame passer à un cheveu de son ventre. Elle frappa de sa hache, et un sang sombre éclaboussa le sol. Tarvak tangua sur quelques pas, son sang giclant en un grand arc de sa gorge ouverte. Ses yeux roulèrent, et sa tête tomba de ses épaules pour aller rouler dans la poussière.

La guerrière l’arrêta avec le pied, se pencha et attrapa une poignée des cheveux ternes du seigneur mort. Elle leva bien haut la tête ensanglantée de Tarvak et laissa le sang couler sur ses doigts avant d’appliquer une empreinte de main sur son bouclier. Les cieux rouge sang approuvèrent d’un coup de tonnerre, tels les applaudissements euphoriques des dieux.

“Je suis Marakarr Blood-Sky,” rugit-elle. “Reine guerrière des Désolations des Pillards. Vous vous battez pour moi désormais. La Légion Dépecée est à moi. Que ceux qui s’y opposent fassent un pas en avant.”

Il y eut un long silence, troublé seulement par l’écoulement du sang sur le sable.

Au point du jour la Légion Dépecée était en mouvement. Des hordes de Bloodreavers écumants couraient en avant du gros des troupes, psalmodiant et hurlant leurs hymnes de louange au grand Khorne. Derrière eux marchaient des rangs interminables de Blood Warriors en armures d’ébène croûtées de sang séché, leur pas implacable fébrile de malveillance. La Reine Marakarr leur avait adressé un discours à peine quelques heures plus tôt, et ses promesses de ce qui les attendait en Shyish avaient empli l’âme de chaque guerrier d’une ferveur impie. Ils avançaient à présent en toute hâte vers les Feux Abyssaux, d’où ils pourraient entamer la longue et dangereuse marche jusqu’au Royaume de la Mort.

 

La reine guerrière observait ses nouveaux alliés qui franchissaient le sommet d’une crête de cendre, la colonne de torches qui serpentait au-delà de l’horizon. La Légion Dépecée serait une arme redoutable dans la guerre à venir, mais elle avait vu l’immensité du conflit imminent dans les cieux nocturnes, et elle savait que son travail n’était pas terminé. Elle se rendrait ensuite dans les marécages, pour y trouver les propagateurs d’épidémies qui vivaient là. Elle supposait que les fidèles du Dieu de la Peste seraient moins agressifs que les adorateurs de Khorne, mais cela n’avait aucune importance. Sa hache parlerait pour elle, si son discours ne se montrait pas suffisamment éloquent.


Ses paupières se plissèrent quand elle éprouva une gêne croissante. Ses poils se hérissèrent sur son bras, et elle eut l’impression que des milliers d’yeux se braquaient soudain sur elle. L’air se figea, et en un instant les nuages convergèrent pour former l’image d’un crâne à la mâchoire ouverte en un sourire moqueur. Le tonnerre gronda au loin.

Marakarr Blood-Sky rit, un son dur et cruel qui résonna comme un coup de fouet dans les plaines désertes.

“Garde tes augures pour les enfants apeurés,” rugit-elle, même s’il n’y avait personne dans les environs pour l’entendre. “J’arrive. Et je t’apporte la fureur des Dieux Sombres.”

 

 

13.02.2018 LA CONNAISSEUSE ÉCARLATE
Vampires

 

Ô ma reine Neferata, splendide dame ténébreuse, bénie et exaltée entre toutes. J’espère que la présente missive vous trouvera en bonne santé.

 


Soyez assurée que la Cour de Nulahmia étend toujours plus son emprise au sein de la Cité à Deux Queues. Mes enfants de sang sont répartis judicieusement en tous lieux de cette ville hideuse, des cours des Douze Seigneurs aux champs de parade des Académies Martiales. Courtisans vaniteux, nobles duellistes, balayeurs de cendre et militaires sans panache – mon regard les réduit tous à l’état d’idiots bredouillants, brûlant d’un désir tel qu’il leur ferait risquer la mort ou pire pour le simple espoir d’une de mes faveurs. J’ai des agents, volontaires ou pas, dans pratiquement toutes les strates des institutions d’Hammerhal.

Ils me chuchotent tant de choses croustillantes.

Ce soir même, par exemple, je me suis levée de mon sépulcre doublé de velours pour apprendre que cinquante-quatre régiments d’infanterie de Hammerhal avaient reçu leurs ordres de marche, et le temps que la présente vous parvienne, ils seront arrivés à la Porte des Royaumes de Sanctor Armalis. De là, ils poursuivront vers Port Valadan, en Athanasie. Que peuvent bien tramer les dorés pour mobiliser tant de troupes? Comme de juste, j’ai joué comme d’une harpe de ma toile en Hammerhal, et mes petites aragnes se prennent dans l’ombre en quête de réponses. Nul doute, ô Majesté Éternelle, que votre esprit lumineux est déjà en train de décrypter les intentions de l’adversaire, mais je m’efforcerai néanmoins de prodiguer mes humbles services en ce sens.


Une certaine tension règne sur la ville. L’air du temps est chargé d’effroi. La chute de Noirescarpe n’a fait qu’exacerber l’anxiété de mortels. Ce fut un plaisant divertissement que de rassembler et de massacrer les habitants de cette misérable forteresse, et l’occasion pour le seigneur Helvir d’assouvir la soif de carnage de ses chevaliers de sang. Les mortels ont péri en grand nombre broyés sous les sabots des palefrois, ou embrochés sur les lances de sang. J’ai assisté au massacre depuis mon palanquin, en descendant déchirer des gorges çà et là selon mon caprice. La soldatesque était hélas de fort basse extraction, dénuée d’attrait et de grâce. Après avoir consommé quelques humains en fuite, un arrière-goût amer de fumée et de cendre m’a hanté pendant des heures. Par pure irritation, j’ai ordonné aux chevaliers de sang de crucifier les derniers rescapés sur les murailles, et de convertir les défunts en serfs Deadwalkers en guise de surprise pour leurs camarades. Helvir et ses guerriers ont accédé à ma demande non sans maugréer et protester. Entre nous, ma Reine, si j’admire leur valeur martiale, je suis toujours aussi lasse de l’obsession de leur ordre pour l’honneur et le devoir tels qu’ils les conçoivent.

Les dorés ont découvert notre petite surprise après plusieurs jours, et j’ai ouï dire que cela a causé une certaine consternation, qui n’a fait qu’accroître la peur et la confusion chez la populace d’Hammerhal. Les laquais d’Azyr ont évoqué des exercices et des réaffectations à la hâte, mais même les plébéiens ne sont pas dupes de si piteux mensonges. Le peuple sait que la ville a subi de lourdes pertes, et il se lamente d’autant plus passionnément au sujet des présages funestes qui le hantent. C’est certes prévisible, mais toujours distrayant.

Une poignée de meurtres un peu sanglants dans le quartier de Cinderfall (je vous demande pardon pour ce petit écart, ma Reine bien-aimée) alimente les racontars, mais d’autres bruits plus divertissants se répandent comme la peste suintante. Il est question de bourgades frontalières qui disparaissent du jour au lendemain, d’une lune pareille à un crâne qui se lève à l’est, et de défunts tout juste inhumés qui grattent à la porte de leurs proches à minuit, en les suppliant de les laisser entrer. L’effroi et le trouble qui règnent ici sont proprement enivrants.

On imagine l’inquiétude des bourgmestres, qui doivent s’escrimer dans leurs tours dorées à décider que faire. Il est ardu de s’infiltrer dans ces réunions secrètes; les quartiers nobles grouillent de répurgateurs à la solde des Stormcasts et autres Gryph-hounds nocifs. Pourtant, même sans y avoir accès, il est flagrant que les armées d’Hammerhal se mobilisent en force comme on ne l’avait plus vu depuis les Guerres des Portes. Ma Reine, leur esprit étroit sent quelque chose venir, sans trop en mesurer la véritable magnitude. Néanmoins, je recommande la prudence, car les secousses de Nagashizzar ne sont pas passées inaperçues.

Quoi qu’il en soit, je continue à accomplir le travail d’importance que vous m’avez confié. Ma nouvelle entreprise s’avère gratifiante. Un des plus riches mortels de la ville – un certain seigneur Juvis Arcona – est désormais ma chose, et grâce à mes subtils conseils on évoque son parcours politique jusque dans la ville haute. Arcona est un nom d’Azyr connu et respecté, ce qui ouvre à cet être médiocre des portes qui seraient restées fermées à son intellect insignifiant et à sa gaieté idiote. Le bruit court déjà que cet Arcona pourrait même avoir un siège au Conseil des Douze. Je me dis parfois que ces mortels doivent se complaire délibérément dans leur ineptie.


Ma Reine, je vous écrirai à nouveau dès que j’en saurai plus sur les desseins des sbires de Sigmar. J’espère ardemment que mon travail sera jugé suffisamment bien ancré pour qu’une autre en hérite, et que je pourrai revenir à votre merveilleuse cour.

Mon cœur se languit de revoir Nulahmia, où l’on danse sous un ciel du plus beau violet, afin de prendre part aux festivités grandioses des Fontaines Écarlates à vos côtés. De contempler à nouveau votre beauté immortelle, plutôt que de croupir dans ce taudis couvert de suie que les laquais du Dieu-Roi osent appeler une ville. Mais soyez certaine que si je désire retrouver la magnificence de votre grâce impie, ma détermination à réussir demeure intacte, et mon dévouement à la cause aussi solide que l’invictunite.

Je demeure éternellement à votre service,

Doyenne Dalvia, Veuve Rouge de Toursonne

Addendum – Je joins à ce message deux fioles d’échocristal de mon meilleur cru, un mélange piquant aux notes suaves et épicées tiré des veines des Sept Saints avec quelques gouttes des premiers-nés des maisons Arcona et Demetron. Mon antiquaire préféré assure que grâce à cet échocristal, la concoction parviendra à vos lèvres aussi fraîche que quand ses ingrédients furent soutirés aux victimes. Veuillez me faire savoir si tel n’est pas le cas, afin que je le livre aux tourments qui s’imposent.

 

 

16.02.2018 LA RÉVÉLATION DU MOISSONNEUR

Stormcasts & Vampire dans la société

 

Cerrus Sentanus, Lord-Veritant d’Excelsis, parcourait à grand pas la pénombre des oubliettes. Il ignorait les cris et les gémissements omniprésents. Des yeux pâles guettaient son passage de derrière d’épais barreaux, avant de reculer vivement en voyant les ignes blanches de son armure et l’éclat de sa lanterne. Ils ne connaissaient que trop bien les outils du Moissonneur Blanc. Un déviant au visage marqué de brûlures se montra assez fou ou inconséquent pour croiser le regard du Lord-Veritant à son passage, et même pour aboyer des insultes dans une langue rudimentaire. Sentanus réagit tel l’éclair. Les yeux exorbités et injectés de sang, l’homme terrifié tenta en vain de soustraire sa gorge à l’étreinte du gantelet de métal. Sentanus lui imprima une torsion dans un affreux craquement, laissa choir le cadavre, et reprit sa route.

 


Sentanus s’était rendu jusqu’aux plus profonds niveaux du Consecralium, à des lieues sous les rues d’Excelsis. Ces tréfonds extrêmes hébergeaient les pires monstres et hérétiques capturés par les agents des Knights Excelsior, trop nocifs pour qu’on les laisse en liberté au grand jour, mais trop utiles pour être purifiés sur un bûcher consacré – du moins tant que leur corps flétri n’aurait pas livré sa dernière bribe de savoir utile. Au bout du couloir, une énorme porte à double battant présentait une surface sculptée à l’image d’un soleil ardent. Juste devant, de fins rais de lumière blanche jouaient sur les dalles de pierre. Une puissante odeur de viande pourrie semblait également parvenir de derrière la porte. Sentanus franchit le seuil et poussa les battants.

Sentanus accéda à une petite pièce haute de plafond, vide hormis une cage de foudre suspendue qui sifflait et grésillait. Cette prison d’énergie contenait un cadavre livide et cachectique.

Le cadavre ouvrit les yeux.

Tandis que le Lord-Veritant faisait le tour de la geôle de foudre, la chose morte le suivait du regard. Ce qui lui tenait lieu d’yeux brillait comme ceux d’un chat en chasse.

“Te voilà enfin, seigneur de l’éclair, j’ai failli attendre.” siffla le cadavre. Sentanus put alors entrevoir la courbure révélatrice des incisives allongées entre les lèvres exsangues.

“Ne sois pas si empressée, chose à l’âme ternie,” rétorqua le Moissonneur Blanc. “Nous allons passer de longues heures ensemble. Et tu finiras par avouer tous tes secrets.”

“Je descends des antiques lignées de sang. Je parcourais les Royaumes avant que votre engeance apparaisse. J’ai bu le rouge nectar de rois et d’empereurs. Crois-tu que tes piètres tortures puissent impressionner un être tel que moi?”

“Ton arrogance est prévisible, monstre. Mais tu t’es égaré dans la mauvaise cité.”

Le cadavre fut pris de tressaillements. Sentanus se rendit compte qu’il riait.

“Égaré?” souffla l’être dans un rictus. “Oh pauvre fou. Nous étions là depuis la fondation de la ville, et nous serons encore là quand tu ne seras plus que poussière.”

La créature lui souriait largement, ses traits anguleux soulignés par la lueur bleutée de la cage de foudre.


“Le grand Cerrus Sentanus,” reprit-elle. “Le Saint de la Purge. Tout en menaces creuses, mais qui n’a pas la moindre idée de ce que recèle Excelsis, pas vrai? Toutes ces vies sacrifiées au nom d’une guerre sainte, et cela sans même percevoir notre présence.”

“Je la perçois désormais,” démentit Sentanus.

“Trop tard, chasseur de sorcières,” insista la bête. “Bien trop tard.”

“Cela reste à voir.”

Sentanus brandit la Lanterne d’Abjuration, et la pièce s’emplit d’une vive lumière. L’être éructa et se recroquevilla, incapable de tenir tête à cette radiance. Il fut pris de spasmes et se cogna à la cage de foudre dans une série de crépitements suivis d’une éruption de fumée nauséabonde.

Les cris du vampire se firent de plus en plus stridents.

Quand Sentanus quitta la cellule après plus d’un jour, l’air y était chargé de l’odeur de viande brûlée. La lumière pure de la cage de foudre n’était plus, et les abords du Consecralium étaient de nouveau plongés dans le noir.

Le Liberator-Prime Kronis, gardien des niveaux inférieurs, descendit les marches de l’oubliette principale à la rencontre du Lord-Veritant.

“Quels secrets avez-vous extorqués à la créature?” s’enquit Kronis.

“De quoi me troubler grandement,” admit Sentanus.

Cet aveu stupéfia Kronis. Il n’avait jamais entendu le Moissonneur Blanc reconnaître la moindre gêne. Il supposait que le Lord-Veritant était par nature imperméable à de telles faiblesses.

Sentanus remarqua la surprise de son interlocuteur, et développa son propos.

“On nous a trompés. En pourchassant de la sorte les adorateurs du Chaos, nous avons fermé les yeux sur un autre ennemi. Un adversaire très ancien, qui étend en ce moment même son ignoble influence sur les cités libres de Sigmar. Ils évoluent parmi nous, ils se nourrissent du sang de la populace, ils cachent leur malfaisance derrière des illusions et notre propre ignorance.”

“De qui parlez-vous?”

“Je parle des morts,” précisa Cerrus Sentanus. “Liberator-Prime, mobilisez vos guerriers. Ce soir, nous quadrillons les rues pour traquer cette infection. La volonté de l’être était forte, mais avant de finir en cendres, il m’a livré plusieurs noms. Des notables de la ville. Des officiers supérieurs de la franche guilde. Des agents assermentés du Chœur Sanguinien.”

Intrigué, Kronis fronça les sourcils.

“Ce nom m’est inconnu.”


“Et à moi également. Mais le vampire a crié ces mots juste avant de tomber en poussière. Et je crois qu’il riait au moment de mourir définitivement.”

Sentanus abattit le pommeau de son sceptre-lanterne sur le dallage de pierre, et l’écho de ce claquement sec se répercuta le long des oubliettes du Consecralium. Kronis était figé par l’incertitude. Il n’avait jamais vu le Lord-Veritant se comporter de la sorte.

“Exécutez mon ordre,” grogna Sentanus pour le tirer de sa torpeur. Kronis salua le Lord-Veritant en se frappant le plastron du gantelet, et il se dirigea vers l’escalier qui menait aux baraquements ancillaires.

Sentanus s’attarda longuement sur place, en silence.

Pour la première fois depuis des années, il était en proie à l’incertitude. À l’appréhension. Les paroles de la chose morte l’avaient fortement troublé. Lui qui avait si longtemps préservé Excelsis de la souillure des dieux sombres, il découvrait une autre forme d’infection qui s’était répandue librement dans toute la Cité des Secrets.

“La tâche est immense,” se dit-il. “Il y a tant de questions qui exigent réponse.”

Il jura qu’il obtiendrait ces réponses, même s’il devait pour cela traîner toutes les âmes de la ville dans les ténèbres du Consecralium.

 

 

20.02.2018 AU-DELÀ DES MURS
Humains & Skaven

 

Lunedi 7 de l’Éclat d’Azyr, cité d’Heldelium, caserne du Corviguet

 


Nous avons eu une bonne journée. Le sergent Doskin nous a emmenés en patrouille le long de l’Eaupure, de la Porte des Tisserands aux Grands-saints. Nous avons contrôlé des chariots à l’octroi, et pris un contrebandier qui cachait des miroitants excelsiens sous un tas de fourrures d’henkha.

Ça nous vaudra chacun une couronne en prime le jour de la solde. Je pourrai enfin acheter ce collier à Gyseyl. Je ne l’ai pas vue depuis soldi, car son père guette de près. Il n’apprécierait pas qu’un jeune de la franche-guilde lui tourne autour. Je dois vraiment monter en grade si je veux espérer l’épouser.

Et ça pourrait venir bientôt, car je sens qu’un danger menace la ville. On dit que les fermes fortifiées le long de la Route Mouvante n’ont pas envoyé de récolte depuis trois semaines. Encore des pillards noirs, sans doute. Une patrouille part demain, sous les ordres de Callos Mourne des Anvils of the Heldenhammer. Il évaluera la nature du péril. Ce pourrait être la guerre ensuite.

 

Astredi 10 de l’Éclat d’Azyr, cité d’Heldelium, caserne du Corviguet

Ce qu’ils ont trouvé aux fermes, ce n’est pas normal. Sigmar nous garde! Des gens à demi dévorés, d’autres qui les dévoraient. des cadavres ambulants. Des champs noircis.

Je le sais car je suis allé boire un coup avec Varnil et McKeed quand un éclaireur est entré aux Sept Lunes. Il a bu sans retenue, en racontant ce qu’il avait vu à qui voulait l’entendre.

Les Anvils ont débarqué dans la taverne! Ils l’ont emmené. De près, ils sont vraiment grands et gros – à faire peur.

J’ai prévenu Gyseyl. Je lui ai dit de fermer sa porte la nuit et de porter son marteau d’or. Sigmar nous gardera de cette horreur.

Comètedi 13 de l’Éclat d’Azyr, cité d’Heldelium, caserne du Corviguet

Aujourd’hui on a arrêté Johan le Rapiat à son coin habituel sur l’Allée du Sable. Il avait un sac d’ossements humains, et les passants lui en achetaient! Il racontait que c’étaient des os de saint, et que cette sainteté repousserait les morts.

Maintenant il faut retrouver ses clients. Johan s’était servi dans la fosse commune de Flétrilande, et on doit s’assurer que personne n’a attrapé la pourriture des tombes.


Videdi 19 de l’Éclat d’Azyr, cité d’Heldelium, caserne du Corviguet

D’autres fermes. D’autres patrouilles. Je n’écris pas ce qu’elles ont trouvé. Ce n’est pas le genre de chose à lire.

Les réfugiés de la plaine parlent de hordes de morts en marche. D’après les signes, les devins de la Colline du Compte prophétisent une terrible noirceur qui arrive sur nous. D’aucuns parlent même de revenants dans nos murs, mais je pense qu’ils mentent ou que la peur leur fait imaginer des choses. Des rats sont sortis des égouts rue du Suif et jusque dans les ruelles – méchants et gros comme des chiens. Est-ce qu’ils fuyaient quelque chose? Les gens s’agitent, ils ont peur. Johan n’était que le premier à vendre des os, d’autres l’ont imité.

Je crois les devins. Cette ville court un grave danger. Que Sigmar nous garde de ce qui attend hors les murs.

Astredi 24 de l’Éclat d’Azyr, cité d’Heldelium, tour de Guetfaucon

Pas de nouvelles de Gyseyl. Les Vieilles Familles se sont claquemurées dans leur domaine avec gardes et prêtres, rien n’entre ni ne sort. J’espère qu’elle est à l’abri. Je voudrais tant la voir.

La ville devient folle à force d’attendre l’ennemi. Les gens ont si peur des morts qu’ils se rabattent sur de dangereuses superstitions. Se purifier par le feu, manger des sels de charbon, couper le marteau, jeter à l’Eaupure un soi-disant né sous le signe de la lune, emmurer les suspects chez eux, le supplice du capuchon et tout ce qui s’ensuit. Ce sont ces tarés des Frères du Repentir qui poussent à faire ça.

On en arrête ou on les chasse, ils sont frustrés et rageurs, et alors? Le Conseil aussi est superstitieux! Les itinéraires de patrouille sont affreusement compliqués depuis le décret “jamais trois fois en sens antihoraire”. L’eau bénite qu’on nous fait porter est lourde et jusqu’ici inutile. Et pire, on nous a fait remiser nos épées duardines. À la place on a des massues en fer lourdes et malcommodes. C’est mieux contre les revenants, nous assure-t-on. Quels revenants? Ce sont les citadins paniqués qui m’inquiètent…

 

Sigmardi 28 de l’Éclat d’Azyr, cité d’Heldelium, tour de Guetfaucon

Pluie torrentielle, rues inondées. Bonne nouvelle malgré tout. Les Anvils font une sortie avec les régiments d’éclaireurs. On parle d’un rassemblement de morts sur la Route Mouvante. Un ennemi à abattre! Les Anvils vont s’en débarrasser, et chasser l’ombre qui plane sur la ville. J’aurais voulu les accompagner, mais on a besoin de la garnison ici. Et la pluie n’aide pas à calmer les crises de panique.

Je suis si fatigué aujourd’hui.

Astredi 31 de l’Éclat d’Azyr, cité d’Heldelium, caserne du Corviguet

Ils ne reviennent pas. Pas le moindre signe, ni d’eux ni des morts. Sigmar, qu’allons-nous faire?

Il y a des émeutes. Les Frères du Repentir poussent la foule à chasser les rapatriés. Ils disent qu’ils ont vécu trop longtemps dans les terres maudites. Ils disent que si on les brûle, on apaisera Sigmar et il protégera de nouveau la ville et ses murs. Moi, je pense que c’est leur folie qui causera notre perte, pas les réfugiés. Mais les gens ont peur et ils cèdent à la colère. Les puits ne sont plus potables. Il y a de plus en plus de rats qui s’attaquent aux sans-logis dans la rue. L’Eaupure a viré au noir.

Sigmar, pardonne-nous et protège-nous. Aujourd’hui la garnison descend dans les rues. Pour combattre les vivants, pas les morts. Il faut que ça cesse.

 

Videdi 2 des Moissons d’Or, cité d’Heldelium, caserne du Corviguet

Heldelium se meurt. Nous mourons. Nous avons vaincu les Frères du Repentir, mais les émeutiers ont franchi le Mur du Bourreau et la Tour de Guetfaucon. Les rues sont jonchées de cadavres, il y en a trop pour les enterrer ou même les évacuer. Le sergent Doskin, Varnil, McKeed – tous morts. Les vivants deviennent fous ou se suicident plutôt que d’attendre que les morts entrent en ville.

Mais ils ne sont pas là.

Pourquoi ne sont-ils pas là?

C’est l’attente qui nous a tués. La peur. J’ai décidé de ne plus attendre. J’ai pris mes affaires et je suis allé au Chemin Scintillant pour sauver Gyseyl, de force au besoin. Elle n’était pas là. Il n’y avait personne. Les maisons étaient vides, les gardes étaient morts. Les prêtres aussi.

Où es-tu allée?

Et moi?

Plus rien à faire, ni officiers ni plan. Je suis le dernier de ma caserne. J’ignore où les autres sont passés. Je suis seul. Je vais barrer la porte, dormir, et décider ce que je vais faire. Gyseyl, je te trouverai.

Comètedi 2 des Moissons d’Or, cité d’Heldelium, caserne du Corviguet

Ils ont fini par venir quand je dormais. Pas les morts. Maintenant c’est nous, les morts. C’est nous qui avons vidé notre ville de sa substance, qui avons rendu le cauchemar réel.

Les Skavens. Il doit y en avoir des milliers. Je les entends qui grouillent et qui couinent dehors, qui parlent entre eux à leur façon, qui usent d’armes terribles sur tout ce qui bouge.

Je ferai mon devoir. J’ai jeté ma massue, repris ma bonne épée. Je vais me battre.

Si vous lisez ceci. Si jamais quelqu’un lit ceci. Sigmar nous a abandonnés, et avec lui l’espoir. Ne vous attardez pas. Heldelium est maudite. Nous avions si peur des morts que nous sommes devenus les morts, et désormais le cadavre de notre ville n’est bon que pour les rats…

 

 

23.02.2018 LES INTRUS SUR LA TERRE DES BRUMES
Filles de khaine

 

La colonne de morts animés progressait le long du vaste canyon d’obsidienne embrumé. Des squelettes de géants patauds brandissaient des torches ensorcelées, et avançaient à pas lents pour suivre la cadence des lignes compactes de lanciers Deathrattle. La lueur améthyste des torches donnait aux bancs de brouillard l’air de serpenter autour de la macabre procession tel un constricteur fantomatique. Au milieu se trouvait un monstrueux assemblage d’os et de tendons, une plate-forme pentagonale mue par des dizaines de cadavres pourrissants.

 


Ce palanquin était fait de dépouilles humaines cousues ensemble, qui formaient des rideaux autour de deux trônes façonnés à partir de cages thoraciques d’ogors, et où siégeait un duo en cape noire et masque d’argent, chacun de ces personnages tenant un bâton surmonté d’un crâne.

“Nous approchons, frère,” annonça celui de droite dans un souffle râpeux. C’était le plus petit des deux, de stature presque enfantine. “Le sens-tu, Lhusim?”

“Oui, Rhedgar,” répondit l’autre, dont la maigreur transparaissait à peine sous sa longue robe. “Ces montagnes ne sont qu’illusion et sorcellerie trompeuse. Le Mortarch du Sacrement avait raison. Ce que nous cherchons n’est plus loin.”

Le nécromancien en fut consolé. Leur périple dans la brume d’Ulgu n’avait que trop duré, sans signe de progrès. Il détestait désormais cette contrée, avec ses bourbiers sournois, ses prédateurs et sa pénombre constante. Bientôt, du moins Lhusim l’espérait, il pourrait retrouver le confort du Sanctus Mortem, et se replonger dans ses études et expériences.

“Le seigneur Arkhan nous récompensera avec largesse quand nous aurons réussi,” dit Rhedgar. “Il pourrait nous révéler de grands secrets. Toi et moi, Lhusim, nous serions les premiers de ses Disciples Noirs, comme il se doit.”

Le petit personnage gloussa, puis fut pris de quintes de toux.

Lhusim leva la main, et son frère se tut. Leur avant-garde venait de s’arrêter, et formait un mur de boucliers sur toute la largeur de la passe. Le nécromancien chercha dans la pénombre la raison de cette halte.

Lentement, la brume se dissipa, révélant un plateau d’obsidienne couvert d’eau de pluie. Dans la falaise était taillé un escalier sur lequel se tenait une aelfe sculpturale dont la chevelure de jais ondoyait dans la brise. De ses épaules montaient des ailes de métal brillant, et elle était coiffée d’une ample tiare de bronze. Elle tenait une lance dont le fer barbelé luisant malgré la faible lumière. Elle semblait superbement indifférente, alors même qu’elle était seule face à une armée de morts-vivants.

“Seuls les fidèles de Khaine peuvent franchir le Voile Ombral,” décréta la femme. Sans qu’elle eût à lever le ton, ses paroles se répercutèrent dans tout le canyon. “Je vous offre l’occasion de me dire volontairement la raison de votre venue, plutôt que de me l’avouer sous la torture.”

Les frères s’échangèrent un regard incrédule. Lhusim se leva, appuyé sur son bâton.

“Nous revendiquons cette contrée au nom de Nagash le suprême, maître de la mort. La soi-disant Reine de l’Ombre se trouverait ici. Celui Qui Voit Tout dit que c’est une voleuse d’âmes. Une menteuse et une félonne. Dites-nous où Morathi se terre, et vous seule serez épargnée.”

“C’est à elle que tu parles, crétin,” répondit la femme. Elle leva sa lance. “C’est moi la Grande Oracle de Khaine et fidèle servante de Sa volonté de fer. Vous avez choisi de souffrir, et je n’en suis pas déçue.”

Elle abaissa sa lance.

Des cris perçants emplirent l’air. Les ténèbres qui entouraient la colonne de morts-vivants se tordirent et se reformèrent. L’instant d’avant, la procession des nécromants était flanquée de falaises infranchissables, et à présent il s’agissait d’un dédale rocheux, de tunnels qui se perdaient dans l’ombre. Des formes pâles en jaillirent dans un concert de cris de guerre stridents. Munies de coutelas acérés, elles se jetèrent sur l’armée des squelettes. Leur danse et leurs bonds se traduisirent par le fracas des os brisés et un nuage de poussière montant. L’avant-garde Deathrattle resserra les rangs, boucliers levés. Des lances rouillées dardèrent en nombre, empalant plus d’une aelfe, mais l’ennemi brisa la ligne, et privés de cohésion, les guerriers morts-vivants furent abattus en détail.

“Non!” s’écria Rhedgar à la vue de la destruction qui s’abattait sur ses séides. Il tendit son sceptre emmanché d’un crâne pour lâcher un éclair violacé, dont les flammes engloutirent trois aelfes pour les incinérer en un instant.

D’autres formes apparurent sur la crête, des archères au corps ophidien qui bandaient déjà leur arc. Les traits plurent sur la colonne d’os et de chair morte avec une précision inouïe, disloquant les vertèbres ou perçant le crâne des Deadwalkers insensibles. Puis survinrent des silhouettes dans le ciel. Les aelfes ailées plongèrent comme la foudre pour taillader et empaler les laquais défunts des nécromanciens avant de remonter dans un ricanement moqueur. Lhusim se retourna pour faire signe à d’autres sbires d’attaquer, mais il ne vit qu’un mur de magie de l’ombre qui débordait le palanquin. Et si des ombres transparaissant à travers ce rideau, aucun renfort ne put le franchir.

Celle qui prétendait être Morathi descendit les marches. Si la bataille faisait rage de tous côtés, elle affichait toujours son expression lasse et méprisante. La Grande Oracle tendit une main gracieuse et des vrilles de fumée noire réduisirent en miettes les guerriers squelettes qui encombraient son chemin.

Elle croisa le regard de Lhusim, et sourit de toutes ses dents impeccables.

“J’ai étudié sous la férule du Mortarch lui-même, sorcière,” se vanta le Disciple Noir. “Ta pauvre magie n’est rien face au pouvoir de Shyish.”

Il récita une incantation à la provenance terrible, qui aurait suffi à damner son âme s’il ne l’avait pas sacrifiée depuis des années. Une faux de lumière spectrale s’abattit sur la matriarche de Khaine. Elle leva une main pour parer l’attaque, mais trop tard. L’impact du tranchant fait d’âmes solidifiées fit reculer la Grande Oracle. Son corps blessé émit des bouffées de noirceur pareilles à de l’encre, elle poussa un cri de rage et de douleur strident et Rhedgar caqueta de joie en pavoisant.


“Oh mon frère, nous devrions la ranimer pour qu’elle rejoigne nos rangs.”

Lhusim sentit son sang se figer. Dans la bouffée de noirceur s’agitait quelque chose de colossal. Des vrilles de ténèbres fouettèrent l’air, et on vit dans le noir deux yeux lumineux chargés de haine. Des ailes membraneuses immenses se déployèrent dans un bruit déchirant.

Morathi la Reine de l’Ombre prit son essor, désormais révélée dans toute sa gloire.

Sa forme semi-serpentine dominait le palanquin des nécromants. Sa chevelure lustrée avait fait place à une masse de vipères sifflantes. Sa queue massive s’empara soudain de Rhedgar , et le Disciple Noir glapit comme il se retrouvait emporté dans les airs par l’appendice aux écailles luisantes.

“Frère!” s’écria Lhusim, mais il était trop tard. Les anneaux se contractèrent d’un coup, et la tête de Rhedgar éclata comme un furoncle mûr. Morathi jeta la dépouille et se rua vers le palanquin dans un cri de furie assourdissant.

Elle le percuta avec une force terrible. Il fut projeté contre la paroi opposée du canyon, et ses porteurs furent tous broyés ou mutilés. Lhusim tenta de s’accrocher à l’os poli, mais il s’envola, le monde parut tourner autour de lui, puis il heurta le roc et ne perçut plus rien.

Quand Lhusim reprit conscience, il se noyait dans un océan de souffrance. Tout son corps le brûlait. Il gisait au pied de la paroi du canyon parmi un véritable dépotoir de carcasses et de bris d’os. Il ne pouvait plus bouger, et le simple fait de respirer se traduisait par des élancements pareils à des coups de poignard.

Des ombres apparurent au-dessus de lui. C’étaient d’autres aelfes, aux masques de métal grimaçants. Il baissa les yeux et vit leurs coutelas dégouttant de sang corrompu.

Elles s’écartèrent. Une nouvelle venue le regarda avec mépris, ses lèvres rouge noir déformés par une moue de dégoût.

“Pitoyable,” jugea Morathi. Son apparence monstrueuse avait refait place à un archétype de beauté. Or, se dit Lhusim, les yeux restaient les mêmes. On y lisait une ruse ancestrale et une malveillance sans borne.

La Reine de l’Ombre acquiesça, et une de ses guerrières arracha le masque d’argent de Lhusim. Il fut relevé sans ménagement.

Morathi se rapprocha. Elle sentait les épices amères et le sang frais.

“Tu m’as contrariée, humain,” souffla-t-elle. “C’était malavisé. Je vais faire de ta mort un délicieux spectacle. Mais d’abord, parle-moi de tes maîtres et du motif de ta venue.”

Le nécromancien étouffa un rire sans joie.

“Vous croyez que le grand Nagash ne sent pas quand on lui dérobe des âmes? Vous croyez que vos crimes resteront impunis? Non, non, non. Il a remarqué votre petit jeu, reine des mensonges, et il va vous le faire payer.”

“Nombreux sont ceux qui ont voulu envahir le domaine de Khaine,” rétorqua Morathi. “Tous ont échoué. Nous avons rempli des lacs avec leur sang.”

“Vous verrez,” grogna le nécromancien. Il souffrait rien qu’à parler, mais ses propos le remplissaient de joie mauvaise. “Oh oui, vous verrez. Les royaumes des tertres se vident, et les revenants se lèvent dans tous les sous-mondes. Le ciel de la Citadelle Noire s’est empourpré, et le grand ouvrage s’achèvera bientôt. La fin approche, sorcières. La Mort recevra son dû.”

Morathi posa la pointe de sa lance sur le sternum de Lhusim.

“Remettez-le sur pied et amenez-le à mes appartements. J’ai beaucoup de questions à lui poser avant de lui arracher le cœur.”

 

 

27.02.2018 ÂMES PERDUES
Filles de Khaine & Nécromanciens

 

Elle leur attacha les membres au sol de sorte qu’ils sentent le gravier s’enfoncer dans la peau de leur dos. Les chasseurs du hameau devaient être sacrifiés jusqu’au dernier. C’est ce qu’elle leur a dit, et leurs ossements s’en sont souvenus. Je le sens.

 


Elle vint avec la brume printanière, quand la grisaille se répandait sur la plaine jusqu’à recouvrir les huttes. Les villageois avaient entendu parler de la Reine de l’Ombre – alias Morathi, la Preneuse de Sang, et mille autres noms – et ils savaient qu’il fallait la craindre, mais ils ignoraient les moyens de la combattre. Envoûtante incarnation de l’effroi, elle exerçait une magie qui transcendait leur imagination, et crachait des imprécations comme du venin tout en les paralysant l’un après l’autre, avant de les attacher au sol froid et noir. Les plus vaillants gémissaient de désespoir et d’impuissance. Ils criaient des suppliques à l’adresse du vide, sinon pour implorer qu’on leur apporte salut, du moins pour avoir une chance d’être vengés.

Elle leur plongea tour à tour son couteau dans le cœur, et leur sang coula dans la douleur. À travers leur agonie, ils percevaient la Reine de l’Ombre qui les dominait et leur murmurait que leurs vies allaient lui servir à amener ses enfants dans les Royaumes. Chaque fois qu’elle retirait sa lame d’une offrande, sa victime dérivait vers l’oubli, mais sans s’estomper entièrement, car tout ne se perd pas. Si elle avait consommé l’essentiel de chaque âme pour son rituel, le corps demeurait investi d’une bribe de haine.


C’était il y a des siècles, et la chair des victimes disparut pour ne laisser que des ossements, eux-mêmes lentement enfouis sous la glèbe noire. Les ultimes poussières spirituelles dérivaient dans un océan de malveillance stagnant et infini. Elles y demeurèrent une éternité, aveugles et amorphes, dénuées de volonté et de raison. Elles attendaient la vengeance, une réponse à leurs prières. Maintenant que me voici, leur attente arrive à son terme.

Un cri perçant descend des cieux, signe que les Khinerai ont perçu ma présence. Les preneuses de vie vont plonger pour me découper de leurs faucilles barbelées. Je comprends leur mobile – je suis un intrus, dépêché par le seigneur d’un Royaume étranger, et de plus je profane le site d’un de leurs antiques sacrifices.

Un trio d’adoratrices de Khaine ailées perce la couche nuageuse. Vives et terribles, elles se ruent pour m’exécuter. Mais leur arrogance hautaine les rend aveugle au motif de ma venue. À savoir, elles.

“Debout,” dis-je aux morts inhumés sous mes pieds. “La vengeance vous est due, et celles que la Reine de l’Ombre a fait naître de votre sang seront bientôt à portée.” Le sol frémit.

Je regarde en l’air et les preneuses de vie fendent la bise vers moi en criant des injures, prêtes à tuer.


“Ce sont elles qui ont hérité de votre vie,” dis-je à mon auditoire défunt. “L’âme de chacune d’elles a été volée à autrui.” La terre s’ouvre autour de moi, et je vois les premiers ossements qui crèvent la surface de la friche.

“Voici la réponse à vos prières. L’heure de la vengeance a sonné. Debout ! DEBOUT!”

Des centaines de mains squelettiques sortent du sol, celles des défunts qui s’extraient de leur tombeau. Les ossements animés s’extirpent du sol dans un grand remous de terre humide. À la vue de cette horde soudainement apparue les preneuses de vie déploient leurs ailes pour freiner leur plongeon. Elles me survolent, hors de ma portée, mais pas hors d’atteinte de la mort qui leur est destinée. Je les désigne du doigt et je prononce la sentence.

“À mort.”

Tout autour de moi, les guerriers défunts se grimpent les uns sur les autres, se servent du bassin et des côtes de leurs semblables comme d’échelons, et les pieds de ceux qui sont tout en bas s’enfoncent dans le sol meuble. L’ascension s’accélère, les squelettes se superposent pour former une colonne qui monte à vue d’œil. Les preneuses de vie voient monter le pilier d’os comme une plante grimpante et elles cherchent à remonter à tire d’aile, mais mes morts ivres de vengeance sont plus rapides. Je regarde avec joie la volonté de mon seigneur qui se manifeste, et les premières mains blanches se referment sur les chevilles des preneuses de vie. Elles ripostent, frappent de taille, fendent les os et dispersent la moelle sèche, mais les morts ne renoncent pas.

La première du trio est tirée vers la tour d’os animée, dont les cliquetis frénétiques noient les cris d’agonie de leur victime démembrée. Puis les mains osseuses se saisissent de la deuxième, lui arrachent les ailes et la déchiquettent. Le sommet de la tour pointe toujours plus haut, et les squelettes prennent leur dernière proie par les poignets et les chevilles. Elle s’efforce de se dégager en poussant des cris de défi haineux, mais ses paroles n’ont aucun sens pour les revenants. Les morts taillent en pièces l’héritière de leur sacrifice sanglant, jusqu’à la désosser intégralement. Je distingue un mince filet de lumière couleur d’améthyste qui s’échappe de ses restes méconnaissables, et coule jusqu’au sol pour s’y insinuer jusqu’en direction de Shyish.

Leur tâche accomplie, les morts s’immobilisent. Je contemple fièrement mon armée, et les crânes inexpressifs me rendent mon regard, comme pour attendre que je parle.

“Votre vengeance est accomplie, les âmes de ces preneuses de vie ont retrouvé leur place légitime. Mais l’œuvre de Nagash ne fait que commencer.”

 

 

02.03.2018 CAUSE CÉLÈBRE
Ordre

 

“De l’ordre! De l’ordre!”

 


Sevastean Mench abattit son marteau de cérémonie sur le bois d’artémise poli de la table des débats. L’antiquité inestimable avait subi de nombreux coups ces derniers jours, car il semblait au Maître Patriarche que c’était la seule manière de faire taire les deux cent quarante-quatre Seigneurs Du Hall Céleste.

“On n’arrive à rien !” cria-t-il. Les délégués du Grand Conclave le regardèrent avec dédain, voire avec hostilité. “Nous ne pouvons pas rester divisés face aux ténèbres, ou elles nous attaqueront un par un, et finiront par nous tuer jusque dans notre lit!”

“C’est pourtant bien ce qui arrivera,” intervint Osrua du Boulier Doré, “si les Artisans gardent leur fortune pour leurs beaux châteaux.”

“Ce n’est pas une simple horde de sauvages qu’on peut tenir en échec avec des murailles et des machines de guerre,” rugit Barragust, Grand Despote de l’Ordre d’Azyr. “C’est une calamité surnaturelle. Elle va tous nous balayer si on ne lui oppose pas un mur de foi et de feu!”

“Vous avez donc besoin de nos défenses,” dit Evandelle, Maîtresse des Murs des Hauts Artisans. “et pas des mécaforts ni des canaux à magma.”

“Ce n’est pas ce que je dis,” corrigea Mench en inclinant la tête vers la doyenne dont les chérubins à vapeur caquetaient sur un ton désapprobateur. “Je dis que faute de suivre des principes, nous finirons isolés et détruits.”

La sonnerie de trompette d’un héraut retentit soudain à l’extérieur du hall. Elle s’interrompit encore plus brusquement, puis les portes de la salle s’ouvrirent d’un coup. Une créature sculpturale apparut dans l’entrée.

La majesté de la visiteuse laissa deux cent quarante-quatre bouches bées de stupéfaction, et un aréopage de furies aelfes noires à la beauté envoûtante se déploya à sa suite. Une paire d’ailes d’or stylisées encadrait les épaules de la dignitaire, et accentuait son allure de déesse de l’élégance incarnée.

Le silence régnait enfin sur l’auditorium à l’arrivée de Morathi, Grande Oracle de Khaine.

La délégation aelfique avait trois jours de retard, mais a priori pour une bonne raison – on voyait encore des traces de sang çà et là sur les armes. Morathi s’avança devant l’assemblée dans un claquement de talons vif et assuré sur les dalles de marbre. “Soyez la bienvenue, ma Reine,” dit Mench à son approche. “Au nom du grand conclave d’Hammerhal, installez-vous à votre gui—”

“Taisez-vous donc,” trancha Morathi, dont les lèvres couleur de cerise noire exprimaient le déplaisir. “Je ne suis pas d’humeur à échanger des platitudes. Ce conseil doit oublier ses différends de suite et envoyer toutes les forces disponibles à Shyish, ou les forces de la mort vont nous submerger.”

“C’est ce que je dis depuis près de quatorze heures,” dit Mench en balayant les délégués du regard. “Mais mes pairs ne semblent guère disposés à écouter.”

L’Alumnus Verita d’Excelsis, Hennerdorf, était si furieux que sa dense moustache frémit tel un campagnol apeuré. “Vous savez comme moi, Mench, qu’on ne peut pas—”

Morathi murmura quelque chose d’inaudible. Hennerdorf s’étouffa dans un étrange gargouillis, eut les yeux exorbités, et n’ajouta pas un mot.

“On ne peut pas,” asséna la reine. “Cela devrait être la devise de ce taudis crasseux. Toujours ce refrain, “on ne peut pas.” Mes amis, voilà qui va changer. Nous, champions du progrès, nous pouvons remporter une victoire durable. C’est la volonté de Khaine.”

“Khaine?” se moqua Elethrus Vinx, la Pontife Suprême au double menton. “Le dieu aelfique de la guerre? N’est-il pas —”

“Mais comment unir nos efforts?” intervint Mench avant que Vinx avant qu’elle dise quelque chose qu’elle regrette.

Morathi jeta un regard acerbe et insistant à Vinx avant de répondre. “Prêtez-moi vos osts, appuyez-moi et je vous rendrai la pareille.”

“Vous voudriez qu’on vous confie nos armées,” commenta Evandelle d’un ton glacial.

“Non,” dit Morathi avec raideur. “Nous partirons en guerre côte à côte. Et peu importe ce que je veux. Je suis l’Oracle de Khaine, sa grande prêtresse et la voix de sa volonté divine. Je transmets les désirs du Dieu à la Main Sanglante. Il veut que nous coordonnions notre attaque contre Shyish, avant que le souffle de la mort nous étouffe tous.”

Mench observa Hennerdorf, dont le teint virait lentement au mauve.


Le seigneur Aventis, Magister d’Hammerhal, prit la parole. “Disons que nous faisions route demain pour les Feux Abyssaux. Qu’est-ce qui nous garantit que vous resterez jusqu’au bout, sans nous abandonner dès que les choses tourneront mal?”

“Elles ont déjà mal tourné,” rétorqua Morathi. “Mais c’est une question légitime.” Elle désigna ses suivantes au teint d’albâtre et à l’armure sculptée. “Regardez-nous,” poursuivit-elle tout en montrant de l’autre main la masse obèse couverte de velours et de plumes de paon qu’était le seigneur Vintner. “Nous différons par l’apparence. Mais nous vivons, et nous voulons continuer à vivre pour festoyer, aimer et servir nos dieux. Voilà ce qui unit l’homme, l’aelfe et le duardin. Et que veut Nagash?”

“La mort,” dit Mench.

“Non,” corrigea Morathi, “Il veut la non-vie. Il veut remodeler les Royaumes à son image, en faire des machines d’os, de tendons et de magie qui n’obéissent qu’à lui. Et il est tout aussi dangereux que les seigneurs du Chaos.”

“Donc on divise nos forces pour lutter contre le Chaos et la vague de mort,” conclut le Haut Castellan Brutar. “Une division fatale.”

“Non, idiot,” cracha Morathi. “On s’unit pour accroître nos forces, puis on les répartit en fonction de la nécessité. La somme sera la même. En agissant de concert, en se donnant libre accès aux Portes des Royaumes reconquises, nous pouvons déjouer ce que Nagash trame en envoyant des visions funestes à toutes les cultures et croyances.”

Personne n’osa la contredire.

“Ainsi,” sourit-elle en constatant que l’assistance l’écoutait attentivement, “grâce à une intervention en force, nous instaurerons un ordre nouveau à Shyish.”

 

 

06.03.2018 LA SENTEUR
Chaos & Slanesh

 

Reshevious s’accrochait à la rampe de son char en jouissant de la délicieuse sensation des pointes qui lui perçaient ses paumes. Le champion de Slaanesh était grand et puissamment bâti, vêtu d’une armure faite de sangles de cuir qui enserraient sa chair parfumée. Tout son corps était percé d’ornements. Ses glorieuses mutations étaient ceintes de motifs tatoués, et sa crinière d’argent lustré lui faisait comme la chevelure d’une comète.

 


“Plus vite,” tonna Reshevious en jetant une poignée d’encens psychotrope dans le brasero dont son char était muni. “Encore plus vite! Le Prince du Chaos attend!”

Le char du champion était un monstrueux assemblage d’or et d’argent incrusté de gemmes et hérissé de lames vrombissantes. Six montures de Slaanesh le tiraient à une allure effarante, et une longue pointe verticale s’élevait de l’avant de sa barre d’attelage. C’est là qu’était attaché par des chaînes barbelées un mutant difforme, aux membres atrophiés, aux oreilles et aux narines grotesquement hypertrophiées, et qui n’avait en guise d’yeux que des fosses olfactives profondes et suintantes. Cette chose gémissante qu’on appelait Inhilus servait de guide à Reshevious depuis qu’il avait entrepris de retrouver Slaanesh, des années plus tôt.

Reshevious était suivi de sa Cavalcade Cramoisie, des dizaines de guerriers mortels pervertis en armure baroque, chevauchant de vives montures démoniaques. Ils criaient et hululaient tout en frappant des gongs barbelés dont le son évoquait des vitres brisées. Avec ses couleurs vives et son bruit fracassant, la cavalcade faisait un contraste douloureux avec les étendues sauvages d’Ulgu qu’elle traversait.

Reshevious avait horreur de ce lieu, avec sa brume monochrome où transparaissaient les silhouettes omniprésentes des arbres, et ses antiques ruines qui dépassaient de la forêt comme des flèches de cathédrale dardant vers le ciel d’encre. Tout ici était silencieux et immobile; le vacarme de la cavalcade se perdait dans le néant obscur, comme avalé.

C’était pourtant là que les glapissements d’Inhilus conduisaient, aussi la traque se poursuivait-elle.

Bacchinux, le porte-étendard de Reshevious, éperonna sa monture pour venir à la hauteur du char, dans le claquement et les ondulations des rubans de la grande bannière.


“Grand Seigneur,” s’époumona Bacchinux. “Où donc nous mène l’Inhilus? Mornes et ternes sont ces alentours; notre plaisir s’émousse!”

Reshevious tendit son bras noueux, et son fouet d’os se déploya hors de son poignet dans un chuintement liquide. Il fit claquer l’arme en travers du poitrail de Bacchinux. Marqué d’une affreuse rougeur, le porte-étendard poussa un gémissement lancinant où se mêlaient douleur, rage et extase.

“Pas de questions,” grogna Reshevious. “Pas de discussion. Juste agir. Tu le sais.”

“Telle est la volonté du Prince, hoqueta Bacchinux. “Pourtant…”

Reshevious leva de nouveau son fouet, en sachant fort bien que son sbire aimait la souffrance du châtiment. Il retint son bras en entendant un cri inarticulé de l’Inhilus. Le mutant piaillait et se tordait, ses chaînes entaillaient cruellement ses replis de graisse comme il se tendait en avant.

“La Senteur!” s’exclama Reshevious, dont la voix porta jusqu’au bout de la cavalcade. “L’Inhilus a trouvé la piste! Plus vite, chiens indignes, encore plus vite!”

Le champion tira sur ses rênes aiguisées pour faire virer son attelage et lui faire décrire un arc allongé entre les arbres à peine entrevus. Des ombres s’envolèrent des rameaux à son passage, suggérant des oiseaux charognards dont les croassements demeuraient à la limite de l’audible. Une grande ruine se profila loin devant.

La brume se fendait et se refermait autour du char de Reshevious, qui allait plus vite que jamais en direction de la carcasse gothique. Son regard perçant lui révéla une arche entre deux falaises; d’une torsion sur les rênes, il s’engouffra dans la gueule de pierre.

Ce fut sa célérité qui le sauva.

Le char de Reshevious franchit un tunnel obscur pour déboucher sous une lumière argentée, et il allait si vite que la pluie de javelines qui lui était destinée frappa les traqueurs de sa suite. Bacchinux tomba, empalé par une demi-douzaine de traits à la pointe de bronze. Cloué à sa monture, il tomba et roula avant de s’immobiliser à jamais. D’autres cavaliers avaient été victimes de cette première volée, et la suivante arriva aussitôt, ponctuée de cris de joie.

Reshevious comprit sans délai la forme de l’embuscade. Le tunnel conduisait dans un ancien temple, qui se résumait à des murs écroulés privés de toit. Une large rampe de pierre noire montait du centre de la nef en ruine, flanquée de statues de dieux antiques et aboutissant à un portail triangulaire de lumière argentée. Des centaines et des centaines de guerriers barbares infestaient les ruines, massés de part et d’autre de la sortie du tunnel et entassés sur la rampe. C’étaient eux qui lançaient des javelines avec insistance.

” Des Darkoath!” s’écria Reshevious. “Ces vils panthéistes! Adeptes de tous, élus de personne! À l’assaut!”

Reshevious ne se demanda pas comment de tels ennemis avaient su où se mettre en embuscade. Il n’hésita pas même face à une adversité si écrasante.

Pas de questions.

Pas de discussion.

Juste agir.

La charge se traduisit par une éclaboussure sanglante. Des têtes et des membres volèrent quand le char de Reshevious laboura les rangs ennemis. Ses rabatteurs gloussèrent de plaisir en plongeant leur lance dans des poitrines et des visages. Les montures crissaient et étranglaient leurs proies de leur langue sinueuse.

Pendant un long moment de gloire, les javeliniers défaillirent sous le choc démentiel des adorateurs de Slaanesh.

Puis le choc passa, l’élan de la charge s’épuisa, la masse de corps reflua, les lances dardèrent et les haches s’abattirent. Reshevious fit claquer son fouet et cria d’aise à la perspective de cette promesse de souffrance.

“Il suffit!”

L’ordre se fit entendre malgré le fracas de l’affrontement, et la voix féminine était si puissante et empreinte d’autorité que même Reshevious hésita. Son regard vif en chercha la source. Elle était là, perchée sur une statue brisée. Grande et forte, ses atours barbares indiquaient qu’elle était reine parmi les siens. Mais c’était son regard qui l’interloqua. Cette férocité, cette volonté d’acier trempé; Reshevious ne se souvenait pas avoir jamais perçu une telle supériorité chez un autre être vivant.


Le champion poussa à gorge déployée un hululement qui se réverbéra à travers les ruines. À ce signal, ses rabatteurs haletants cessèrent le combat, et attendirent nerveusement de voir ce qui allait se passer.

“Nous nous battons pour Slaanesh le tout-puissant. Si c’est folie, c’est la plus délicieuse qui soit!”

“Vous cherchez Slaanesh,” rétorqua la reine. “Et pourtant vous gâchez vos vies dans un combat perdu d’avance. Une fin indigne pour l’échec d’une quête.”

“Cette embuscade était une invitation que nous avons volontiers acceptée,” dit Reshevious. “Quelle meilleure fin pour un champion des dieux sombres?”

“Vous pourriez le trouver,” reprit-elle. “Trouvez-le et emmenez assez de forces pour le relâcher sur les Royaumes Mortels. J’ai ces forces, des armées qui font dix fois et plus la taille de cette horde.”

“Et nous avons l’Inhilus, ainsi que la faveur du Prince du Chaos,” ajouta Reshevious. “Vous cherchez donc une alliance? Pourquoi? Qu’avez-vous à y gagner? Et pourquoi pareil accueil si vous cherchez notre aide?”

“J’ai mes raisons,” coupa la reine. “Et quant à l’accueil, je n’ai pas besoin de vous tous…”

Reshevious se tut un instant, puis il éclata d’un rire débridé. Il considéra la horde qui l’entourait, imagina une armée encore plus considérable marchant à ses côtés. Il pourrait offrir tant de sacrifices au Prince du Chaos, une fois qu’il le trouverait.

“Fort bien, cette alliance vous est acquise. Maintenant, laissez-nous passer, car nous avons une piste à suivre. Et vous aussi, si vous pouvez soutenir l’allure…”

Reshevious cingla son attelage de son fouet d’os. Les barbares s’écartèrent précipitamment de sa route quand le char se mit en branle, et l’Inhilus poussa un cri de pure avidité tout en tirant sur ses liens en direction de la rampe. Les rabatteurs suivirent l’attelage qui gravit la rampe à grand bruit pour s’engouffrer dans le portail. La reine leva le poing, et ses guerriers Darkoath suivirent comme un seul homme.

Vers là où le Prince du Chaos attendait…

 

 

09.03.2018 LE TEMPS DE L'ABONDANCE
Goules

 

“Que le festin commence!”

 


Le grand roi Atheldade fit de grands gestes en l’honneur du banquet disposé devant lui, ce qui fit flotter dans l’air parfumé les rubans de soie de son costume. Il sourit à son reflet dans le miroir voisin, puis il contempla sa cour réunie, avec la fierté et la bienveillance d’un père regardant ses enfants jouer dans une prairie.

Tournant les yeux par-delà l’Arche de Prophétie en direction de la grande volière, il croisa le regard de son dragon de compagnie et fidèle monture, Illuminas. Le drac céleste lui adressa un signe de tête approbateur. Tout annonçait que la célébration de leur victoire sur les Lames Criardes marquerait ce jour d’une pierre blanche.

Des centaines de ses proches étaient réunis, riant et échangeant des potins dans l’enthousiasme du moment. Hommes, femmes et enfants étaient sains et vigoureux, les yeux brillants et les joues roses. Des colombes allaient et venaient avec insouciance, et de part et d’autre du trône royal richement garni de satin, de splendides paons blancs faisaient étalage de leur plumage.


Atheldade inspira profondément l’air nocturne, et expira un pur soulagement. Malgré la pluie, les attaques des vils barbares et conquérants de pacotille qu’ils avaient tant de fois repoussés, et malgré le glissement de terrain de l’hiver dernier qui avait ouvert le palais à la froidure nocturne, le Royaume de la Gloire de Wendel resplendissait comme des joyaux au crépuscule. À présent que les messagers rapportaient la perspective d’une riche moisson, l’avenir semblait encore plus radieux. Le cœur du vieux guerrier se souleva d’orgueil dans sa poitrine massive.

Au pied de la montagne, des formes blêmes se faufilaient dans la boue comme des vers grouillant dans une tombe éventrée. Elles tenaient dans leurs bras livides des restes humains noircis par la boue et la cendre du glissement de terrain. Ces brassées de chair morte étaient autant d’offrandes pour leur maître, et elles s’efforcèrent de gravir les sentiers accidentés qui conduisaient au sommet du pic. Régulièrement, l’une d’elles glissait et s’affalait, ou succombait à la faim et plongeait ses dents pointues dans son fardeau morbide. Malgré ces interruptions, la foule blafarde s’élevait graduellement.

Au sommet de la montagne mitée par les cavités se trouvait une grande grotte, où un géant blanc monstrueux était entouré de troglodytes obséquieux. Il n’avait que des peaux lacérées pour tout vêtement. Il hurla, et sa voix suggérait un désespoir devenu haine rageuse.

Des charognards surpris croassèrent tout en poursuivant leur vol, et quelques vautours ébouriffés quasi-défunts caquetèrent, alarmés. Ils s’envolèrent à leur tour quand le dragon mort-vivant tapi au-dessus du roi blanc rugit lui aussi entre ses gencives noires, postillonnant des miettes de viande pourrie. Dans la glèbe en contrebas, les créatures poisseuses et blêmes qui gravissaient la pente gloussèrent et caquetèrent à la vue de leur vénéré dragon qui se redressait majestueusement.

“Gentes dames! Gentilshommes!” héla Atheldade pour retenir l’attention de ses sujets. “Je vous en conjure, tournez vos yeux vers moi un instant!”

Quelques goules pâles tendirent vers leur roi des offrandes oculaires gélatineuses qui luisant sous la lune. Quelques sujets prirent leur souverain au mot en s’arrachant leurs propres yeux, couinant de douleur et de joie démente en tendant triomphalement les globes affligés de cataracte.

“C’est un jour d’importance,” poursuivit Atheldade. “Nous avons remporté une grande victoire sur nos ennemis jurés, les Lames Criardes!’

Le roi brandit un bras mutilé encore sanguinolent. Les restes de son uniforme de franche guilde claquaient au vent avec un pan de peau arrachée. La main rigide serrait un rouleau de parchemin dont le sceau était celui d’une demande de pourparlers. Il portait les armoiries du lointain Lac Lethis.

“Encore mieux,” sourit Atheldade, “Nos vaillants éclaireurs, sous la direction du redoutable Baron Gobille de Gézzier, nous reviennent victorieux. En plus de mets de choix, ils nous rapportent une grande nouvelle!’

Sur ce, un être difforme et cachectique à la droite du roi s’inclina bien bas. Secouant la tête pour simuler l’exaspération, Atheldade saisit le poignet de son séide et le leva comme pour désigner le vainqueur d’un concours de lutte. L’être arbora une horrible approximation de sourire baveux, et les goules sinueuses de l’assistance glapirent de joie.


“Nous, les Wendel, avons connu une bien mauvaise passe dernièrement,” dit Atheldade d’un ton soudain sérieux. “Nous qui avons travaillé nos champs jusqu’à les épuiser, avant de devoir manger nos fidèles palefrois comme nos précieux bœufs, nous avons connu la famine.” Son visage s’assombrit, et son ton assuré fit place à une voix étranglée de sanglots comme ses larmes montaient. “Nous désespérions, on peut le dire. Moi-même j’ai douté, quand le glissement de terrain dénuda ce glorieux palais et l’exposa à la lueur des étoiles.”

Le faciès du géant blanc se renfrogna derechef, puis il sourit en révélant des rangées de dents de squale entre lesquelles étaient coincés des morceaux de cartilage.

“Mais nous avons perduré! Voici venue l’ère de la moisson éternelle!”

Une ovation frénétique s’éleva de l’assemblée, les dames agitant leurs mouchoirs parfumés et les hommes saluant l’épée au clair. Atheldade apprécia cette adulation, et inclina son chef couronné en signe de gratitude.

“Quant à ceux qui ne croyaient pas les Wendel capables de survivre à leurs tribulations, honte sur eux,” gloussa Atheldade en agitant le doigt comme pour sermonner des valets de ferme. “Après toutes ces années, la prophétie s’est réalisée, comme je l’avais dit!”


Les goules qui avaient gravi la montagne avant de s’arrêter pour écouter les divagations royales, brandirent des pans de peau déchirée et des os brisés pour rendre hommage à leur monarque.

“La moisson éternelle nous est acquise,” insista Atheldade. “Nous avons survécu à l’ère du conflit, nous voici parvenus à l’époque promise, et tout cela sans jamais avoir trahi nos idéaux. Même plongés dans les ténèbres, nous n’avons pas renoncé à notre vision. Maintenant que nous avons recouvré la vue, nous n’avons plus qu’à festoyer! À chasser et à faire bombance à tout jamais!”

Le géant blanc se tourna triomphalement vers l’arche, couverte d’une épaisse mousse et des éclaboussures brunes de cent festins cannibales. Il désigna avec emphase l’inscription soigneusement gravée dans l’arche en caractères hauts de deux empans.

VIENDRA LE TEMPS DE L’ABONDANCE

OÙ AUCUNE BOUCHE NE SOUFFRIRA DE LA FAIM

ET OÙ LE PRINCE LÉGITIME DE CETTE CONTRÉE TROUBLÉE

CONNAÎTRA UNE ASCENSION IRRÉSISTIBLE

Grommelant en un horrible mélange d’allégresse et d’aliénation, le roi porta à sa bouche le bras du défunt messager, et se mit à manger.

 

 

13.03.2018 L'HORLOGER

Humains

 

“Fais attention, mon gars” prévint Marvo Carvolian au moment où son assistant déposait à grand-peine la pendule parmi les autres pièces de la collection de l’horloger.

 


“Oui, Artificier,” couina le jeune Ghandrin, le front en sueur. Il était perché en équilibre précaire sur une paire de jambes télescopiques à près de deux brasses du sol. De chaque côté, de longues rangées de mouvements d’horlogerie s’étiraient jusque dans la pénombre de l’atelier. Il y avait des créations de toutes sortes: clepsydres à vif-argent de Chamon, pendulettes de table sophistiquées frappées de symboles d’Azyr, et chronographes gravés de runes à l’imitation du style duardin. Ce n’était pas pour rien que l’Horlogerie Carvolian était le plus fameux établissement en son genre dans tout Azyrheim.

“Dépêche-toi, veux-tu?” le pressa Carvolian. “J’aimerais bien aller me coucher avant de pourrir sur pied.”

Ghandrin parvint à finir son travail sans incident et, en soupirant de soulagement, esquissa le geste d’abaisser sa plate-forme roulante jusqu’au sol. Mais en voulant simultanément baisser le levier de fermeture de la vitrine qui protégeait les trésors de Carvolian, son ample manche accrocha un petit sablier d’améthyste, et le fit basculer

L’assistant de l’horloger tenta en catastrophe de rattraper l’objet, mais en vain, et le sablier alla se briser en mille éclats de cristal violet et grains de poussière sur le parquet de bois-de-fer impeccablement ciré.

Le visage enfantin de Ghandrin devint livide. Carvolian le regardait fixement d’un air glacial, tremblant de rage suite à cet acte de vandalisme fut-il involontaire.

“Je… je suis vraiment désolé, Artificier,” bredouilla Ghandrin. “Je m’en occupe, je —”

“Imbécile!” vociféra Carvolian fou de rage, “Va-t’en! Va-t’en! On en reparlera demain première heure. Ce sera déduit de ton salaire. Peut-être qu’ainsi tu apprendras à faire attention à mon bien comme tu le devrais.”

Au bord des larmes, Chandrin s’enfuit de l’atelier sous les yeux de Carvolian, qui ne pouvait dissimuler son dépit. Il allait devoir se séparer du jeune homme. S’il était capable d’une telle maladresse, comment pourrait-il continuer un apprentissage d’horloger? Comment aurait-il assez de précision et de dextérité pour graver des runes à peine visibles sur les aiguilles d’un cadran de feu d’Aqshy, ou pour disposer les minuscules compartiments et mécanismes qui étaient la marque de fabrique de Carvolian? Ce garçon ne comprenait-il pas la chance qu’il avait de vivre à Azyrheim, d’être entouré de merveilleuses créations alors que le reste des Huit Royaumes luttait contre les déprédations du Chaos?

Avec un soupir las, l’horloger se pencha et ramassa un bris de verre. Une pièce en provenance de Shyish, d’après le verre sombre et finement ciselé, qu’il avait acquise comme beaucoup d’autres dans une vente aux enchères au Square Hymnal. À en croire le vendeur, elle avait fait partie d’un legs déposé dans une crypte carstinienne.

Carvolian glapit de surprise. Il aurait juré avoir vu un mouvement dans le bris incurvé, comme une ombre glissant sur l’eau. À mieux y regarder, il ne vit que le reflet de son visage aquilin, et gloussa de soulagement en se traitant de vieux fou. Ce n’était qu’un effet de lumière. Il alla chercher un balai pour collecter les bris.

Il balayait au son de centaines d’horloges et montres en tous genres, véritable orchestre de cliquetis de mouvements et d’aiguilles ponctués de sonneries aux timbres variés. Ses anciens assistants avaient pour beaucoup trouvé ce bruit abrutissant, mais pour Carvolian c’était une sérénade apaisante. Il savait identifier au bruit la moindre pièce de sa collection, comme un coureur de bois connaît le chant des oiseaux.

Peu après avoir fini de balayer la poussière et les bris de verre, il se sentit les paupières lourdes. L’étoile majeure Sigendil était visible par une des hautes fenêtres, et sa lueur bleutée contribuait à éclairer l’atelier. Alors qu’il tendait le cou pour regarder la voûte céleste, un nuage passa devant l’étoile, et la pénombre se fit sur le parquet de l’atelier.

Carvolian frissonna subitement et inexplicablement, comme si on lui avait glissé un glaçon dans le col. Les mains tremblantes, il alluma la lampe à naphte qui reposait sur son bureau. Il se retourna alors en levant la lampe pour regarder dans l’atelier.

“Qui… qui est là?” appela l’horloger. “Si c’est toi qui te faufiles comme ça, Ghandrin… c’est la dernière goutte, tu m’entends?”

C’est alors que Carvolian comprit ce qui le mettait dans un état pareil.

Les horloges de l’atelier s’étaient toutes arrêtées. À la lueur de sa lampe, Carvolian vit que des centaines d’aiguilles indiquaient minuit.

“Quel est ce phénomène ?” souffla-t-il, et si les ténèbres ne lui répondirent pas, il savait qu’il était observé.


Soudain, toutes les horloges de Carvolian sonnèrent un coup simultanément. Puis un autre, et encore un, alors que les aiguilles se mettaient à tourner de plus en plus vite. Sous les yeux d’un Carvolian de plus en plus terrifié, un sable noir comme la nuit entre les astres se mit à couler sous chaque cadran, en filets qui se déposaient au sol. L’horloger sentit alors une vive douleur parcourir ses bras et darder dans sa poitrine.

Les aiguilles accéléraient encore leur rotation, et les filets de sable d’obsidienne furent soufflés par une bise glacée. Carvolian leva machinalement une main pour se protéger du vent chargé de sable, et il découvrit que sa peau était sèche et grise, ses doigts squelettiques. Ses cheveux gris et blancs se mirent à tomber, et sa respiration paniquée était à la fois faible et râpeuse. Il n’eut plus la force de se tenir debout, et il s’écroula en luttant pour respirer. Carvolian entrevit son reflet dans le verre de sa lampe. C’était le visage d’un cadavre, étique, les yeux creusés et sans vie. Il cria.

La lampe échappa à ses doigts impotents et se renversa.

Le vent devint une tempête de sable impénétrable. L’horloger sentit ses dents qui se détachaient, et malgré sa vue trouble, il crut discerner une forme dans le noir : un crâne moqueur qui s’apprêtait à avaler son âme.

Ce fut la dernière chose que vit Carvolian avant de tomber en poussière.

 

 

16.03.2018 - LE DERNIER COMBAT DE RODBUL

Humains

 

“Encore un combat, plus qu’un.”

 


Rodbul était assis dans l’antichambre accolée à la grande salle de la taverne, et il se répétait cette phrase sans relâche. Il ne pouvait dire combien de fois il s’était fait cette promesse. La mémoire était la première chose qui se dégradait chez les lutteurs. La douleur des phalanges blessées et des muscles déchirés en incitait plus d’un à boire ses gains entre deux combats. La douleur, l’oubli, le sentiment de perte – c’était ça le métier. Il le savait trop bien.

Tout récemment, Rodbul avait perdu un œil. Son adversaire lui avait arraché lors d’un combat dans quelque bled minable. De toute façon il n’y voyait plus de ce côté-là depuis des années, mais il avait failli s’évanouir de douleur. Malgré tout, il avait maintenu la pression sur le cou de l’autre jusqu’à ce qu’il cesse de griffer et de se débattre. Il n’y avait qu’une douzaine de spectateurs, et à la fin ils plaisantaient, disaient que le Vieux Rodbul allait devoir dépenser tous ses gains dans un cache œil. Mais derrière les braillards, il y en avait un qui ne riait pas, un homme à capuche.

Après le départ des parieurs, alors que Rodbul s’essuyait encore le sang sur le visage, l’homme l’avait abordé. Il lui jeta une pièce, comme les parieurs et les jolis courtisans quand Rodbul faisait ses débuts. Or, cette pièce n’était pas en métal de Chamon, mais en verre noir.

“Misez ceci,” dit l’homme, “Et ce que vous gagnerez vous durera pour l’éternité.” Quand Rodbul eut fini d’examiner la pièce, l’étranger avait disparu.

Quelques semaines plus tard, le temps de boire ses gains, Rodbul s’était engagé à livrer un nouveau combat. Les preneurs de paris ne savaient pas quoi faire de sa pièce de verre, mais leur regard méfiant se détendait quand il leur disait qu’il pariait sur lui-même. Vu son état, ils ne s’attendaient pas à ce qu’il faille lui payer quoi que ce soit.

Une fois les paris enregistrés, on montra l’antichambre à Rodbul. On lui expliqua qu’il passerait en second, après un combat entre deux captifs grots avec une seule hache.

Un éclat de rire collectif suivit de coups de chopines sur les tables indiqua à Rodbul que le combat de grots était fini. Puis il entendit une lourde clé de fer tourner dans la serrure de l’antichambre. Plus moyen de renoncer.

“Plus qu’un combat.”

La porte s’ouvrit et un videur gras lui fit signe.

“C’est à toi, le borgne.”

Rodbul entra dans la grande salle et regarda son ultime public. C’était la même foule que d’habitude, des nez rouges et des dents cariées, des visages interchangeables. Il y avait une trentaine de spectateurs, plus les videurs et preneurs de paris. C’était plus que ce à quoi beaucoup de lutteurs avaient droit pour leur dernière représentation.


Une autre porte s’ouvrit dans un claquement, et Rodbul découvrit son adversaire, qui avançait à grands pas sur le sol de fonte. Il était deux fois plus massif que Rodbul et moitié moins vieux, torse nu et souriant méchamment. La foule se tut subitement, pour ne rien rater de ce qu’elle supposait être un spectacle bref et brutal.

Quelque part derrière Rodbul, un marteau tinta sur une enclume pour donner le signal du combat. Son adversaire lui décocha aussitôt un coup de pied à une vitesse aveuglante, mais Rodbul se pencha de côté juste à temps pour éviter d’être catapulté à l’autre bout de la pièce. Il mit tout son poids derrière un coup de poing comme il en avait le secret.

L’adversaire dévia le coup, mais Rodbul enchaîna avec un crochet qui lui percuta la tempe et le fit tituber en arrière. La rumeur qui monta des spectateurs dit à Rodbul que plus d’un devait commencer à regretter son pari.

Rodbul pressa l’attaque contre son adversaire encore étourdi en lui infligeant un coup de genou dans le ventre, suivi d’un uppercut au menton et d’un autre crochet à la mâchoire. Le craquement de dents se doubla d’un bruit de phalanges fracturées, mais Rodbul n’eut pas mal – ce qui l’étonna.

Le public le huait à présent, mais Rodbul l’ignora. Son adversaire avait un genou à terre, et du sang mêlé de bris de dents lui coulait de la bouche. Il était temps de finir le travail. De son œil restant, Rodbul visa le creux de la nuque, et abattit son coude impitoyablement.


Mais avant que le coup fatal atteigne l’homme, il se redressa subitement et son front percuta le nez de Rodbul. Ce dernier fut incapable de réagir. Il sentit la tiédeur familière de son sang lui baigner le visage, puis la pression des gros doigts de son adversaire sur son cou. Rodbul sentait sa trachée comprimée comme dans des tenailles, mais il ne souffrait toujours pas. Il voyait son adversaire enragé, au visage tordu dans un accès de frénésie meurtrière d’où le plaisir n’était pas absent. Après un affreux craquement, l’homme lâcha prise.

On entendit le choc d’un corps sur le sol. Rodbul regarda par terre et vit son propre corps inerte qui gisait là, le coup tordu et le regard fixe. Confus, Rodbul se tourna vers son adversaire. Il lut une terreur sans nom sur le visage de l’homme, et entendit une clameur paniquée se répandre dans la taverne. Les parieurs comme les tenanciers dégainaient des dagues et criaient, apeurés et incrédules.

“Un Geist! Un Geist!”

Un seul spectateur demeurait calme – un homme encapuchonné qui se tenait en retrait. Il traversa la foule sans qu’on le remarque, dépassa l’adversaire tremblant de Rodbul, et déclara.

“Il ne reste qu’un combat à livrer, Rodbul. Contre les vivants.”

Les mots pénétrèrent l’esprit de Rodbul et emplirent son âme jusqu’à ce qu’il n’entende plus rien d’autre. Il ne sentait plus la douleur de son corps meurtri, il ne se souvenait plus de sa vie en lambeaux – il ne lui restait plus que l’écho de cette phrase.

“Plus qu’un combat.”

Rodbul leva ses serres spectrales et assaillit sa proie vivante.

 

 

20.03.2018 LA JOIE DE LA BATAILLE
Khorne

 

La hache de Madzec fendit l’os et le cuir racorni. La magie maléfique qui assurait la cohésion de son ennemi s’évapora dans un nuage poussiéreux, et ses ossements tombèrent, épars.

 


Le Deathbringer sentit quelque chose lui griffer la jambe et, d’un coup de botte ferrée, défonça la cage thoracique d’un être rampant. Ivre de fureur, il remarqua à peine que ce dernier était un de ses camarades Reavers.

“Il me voit!” gargouilla le guerrier meurtri, à la bouche écumante de sang et aux yeux révulsés. “Il me voit!”

Madzec le piétina encore et encore jusqu’à ce que tout mouvement cesse.

Le sang bouillonnait dans ses veines, la brume rouge lui voilait la vision, et il considéra le champ de bataille. Devant, dix preneurs de scalps tenaient le pont de tendons qui conduisait à la barbacane de la forteresse, et tenaient en respect une horde de cadavres avides à grands coups de hache et de fléau.

Ce n’était que du menu fretin, le plus vil qui fût. Il entreprit de se trouver une proie plus digne de lui. D’autres Blood Warriors tenaient la nef centrale. Au-dessus, le toit délabré laissait filtrer la lumière argentée de la lune dans le grand vestibule à colonnes. Un afflux régulier de cadavres animés se laissait tomber par les brèches, sans se soucier de la hauteur de la chute.

Les morts ambulants avaient englouti le Cairn de Meschanfroid comme une inondation. Les tumulus des monts de la Dorsale Torturée s’étaient vidés, et l’ennemi déferlait en nombre incalculable. Il n’y avait pas trace de Marakarr Blood-Sky ni de son ost. Depuis combien de temps tenaient-ils la forteresse? Des jours et des jours. Ici, le temps n’avait plus grand sens.

Madzec de la Légion Écorchée comprenait fort bien que la Warqueen l’avait envoyé à la mort, pour retenir l’ennemi le plus longtemps possible pendant qu’elle poussait ses armées dans le domaine du Dieu des Tombes. Rien que d’y repenser, il s’esclaffa, et son rire était tel un aboiement rauque. Ce serait une fin digne d’un champion de son calibre.

“Le Dieu du Sang nous regarde!” s’écria-t-il. “Des Crânes pour le Trône de Crânes!”

Un autre boulet d’os agrégé, tiré par une pièce d’artillerie adverse, arracha un pan de maçonnerie et dévala le vestibule en écrasant ou mutilant une demi-douzaine de guerriers de Madzec. Une foule de squelettes en armes déferla par la brèche. La plupart se fracassèrent sur les dalles de pierre noire au terme d’une chute de plus de cent pas. Les autres atterrirent sur des monceaux d’os ou sur des cadavres de Bloodbound qui jonchaient les lieux, se relevèrent et se jetèrent dans la mêlée sans transition.


Alors que les Blood Warriors étaient traînés à terre, tailladés ou empalés par des lames rouillées, les portes au fond de la nef s’ouvrirent en grand. Des squelettes en armure d’argent avancèrent en rangs serrés et réguliers, si bien synchronisés qu’on eut dit des reflets dans un miroir. Leurs hallebardes scintillaient dans la lumière lunaire, et un étendard flottait au-dessus de leur formation : il représentait un dragon percé au cœur par une flèche barbelée. Les Bloodreavers chargèrent ce nouvel ennemi en hululant, et se heurtèrent aux coups mesurés des hallebardes, pour finir empalés sur leur pointe cruelle ou lacérés par leur fer incurvé.

Au sein du régiment de squelettes se trouvaient trois personnages en splendide cotte de mailles dorée. Ils portaient tous une couronne sertie de joyaux, et dans leurs yeux couvait un feu vert. Même dans la mort, ils irradiaient la puissance et l’autorité, et dirigeaient leurs séides vers le combat avec d’amples gestes de leur bras armé.

Madzec rugit de ravissement, et il se rua vers cet ost étincelant. Ses Blood Warriors ivres de haine se joignirent à l’assaut, et l’écho de leurs hurlements démentiels retentit dans la haute nef.

Le Deathbringer voyait bien les hallebardes se pointer contre cette nouvelle menace, mais il était pris d’une rage irrésistible et aucune arme ne pouvait l’arrêter dans son élan. Il sentit qu’une plaie s’ouvrait en lui, et il profita de la douleur pour attiser le feu qui le consumait.

Sa hache émietta un faciès d’os. Un autre coup de taille fracassa un bouclier et le bras qui le tenait. Il se retrouva si près de l’ennemi qu’il regarda droit dans les orbites vides d’un squelette hallebardier. Il lui asséna un coup de tête, et la gueule démoniaque de son heaume mordit profondément le crâne. Le squelette persistait à s’accrocher à lui, et à tenter vainement de le frapper de si près avec son arme d’hast. Madzec frappa encore et encore, jusqu’à ce que le sang lui monte aux yeux et le fasse voir encore plus rouge.


Le guerrier squelette avait le crâne fendu à s’en morceler, mais il poursuivait le combat. Lâchant sa hallebarde au profit d’une courte dague, il frappa douloureusement Madzec au ventre. Ce dernier infligea un ultime coup de tête en y mettant tout son poids, et le crâne explosa en fragments d’os. La chose s’écroula et Madzec se laissa tomber à genoux, pris d’une hilarité telle qu’il en avait le souffle coupé.

Devant lui, le trio de rois défunts massacrait ses Blood Warriors. Le premier maniait une énorme hache bipenne comme si elle ne pesait pas plus qu’une férule. Les autres fauchaient leurs adversaires d’un air dédaigneux avec de lourdes épées. Un monceau de cadavres démembrés s’éleva à leurs pieds, dans une grande flaque de sang.


“C’est Khorne qui règne ici,” aboya Madzec en tendant son arme vers les tyrans revenants. “Et je vais prendre vos crânes pour son trône.”

Sur ce, il donna l’assaut au mépris des hallebardes et il bondit sur le revenant le plus proche, et le jeta à terre dans le même élan. Sa hache s’abattit par trois fois, fendant l’armure du roi mort. Pourtant, celui-ci persistait à vouloir le saisir à la gorge, en lui adressant la flamme haineuse de son regard. Le Deathbringer frappa une fois encore de sa hache en plein gorgerin du roi revenant, et il sourit triomphalement quand son arme trancha le métal et l’os jusqu’à décapiter la chose.

Madzec sentit une épée glisser sous la plaque de fer qui protégeait son dos, et il hurla, en proie à un élancement de souffrance froide comme la tombe. Il n’avait pas ressenti une douleur aussi aiguë depuis des années, intense à lui engourdir les membres. Titubant, il se retrouva face aux deux autres revenants. L’épée du premier était ensanglantée, et l’arme maléfique irradiait une lueur de magie améthyste.

Madzec défaillait, sa vue se troublait. Il se rendait néanmoins compte que la grande nef était couverte d’une marée de squelettes qui engloutissait tout ce sur quoi elle déferlait. D’autres squelettes tombaient du toit, auxquels s’ajoutaient ceux qui se reconstituaient à partir des cadavres épars du Cairn de Meschanfroid. Il ne restait qu’une douzaine de ses propres guerriers, des îlots d’armure rouge dans la tourmente osseuse. Ils furent bientôt emportés, démembrés par la forêt de mains avides.

Le Deathbringer n’avait jamais vu un spectacle aussi glorieux.

Nul doute que cette offrande finale allait attirer sur lui le regard du Dieu du Sang. Nul doute que cette abondance de sang et de crânes lui vaudrait une place dans les légions éternelles de Khorne, pour tuer et tuer encore à tout jamais.

“Je ne suis pas fini, rois de rien,” ricana-t-il malgré les filets de sang qui lui montaient à la bouche. Les seigneurs revenants le regardaient, impassibles et l’arme levée, tout en cherchant un angle d’attaque.


Madzec fit un pas hésitant. Une lame sépulcrale se planta dans sa cuisse en traversant sans peine une plaque d’armure encroûtée de sang, mais il la sentit à peine. Il rit à gorge déployée, et se jeta sur l’épéiste mort-vivant qu’il saisit à bras-le-corps. Ils tombèrent ensemble sur les restes de squelettes brisés et les cadavres encore tièdes. Le Deathbringer sentit un froid funeste s’insinuer en lui à mesure que le revenant le poignardait en pleine poitrine. Sa hache lui glissa des doigts.

Tout à coup, Madzec se pencha pour découvrir qu’une épée l’avait empalé jusqu’à la garde. Son adversaire ouvrit la bouche et émit un sifflement crissant. Réunissant ses dernières forces, Madzec offrit son ultime sacrifice, en arrachant la lame sépulcrale de son propre tronc pour la planter dans l’orbite du tyran revenant. La lueur fantomatique de l’œil restant s’éteignit enfin, et la chose s’immobilisa.

Le Deathbringer sentit des mains osseuses chercher à tâtons ses yeux et sa gorge. La marée de squelettes voulait l’emporter lui aussi, lui lacérait la peau, la lui arrachait comme on l’aurait fait d’un fruit. Il riait encore quand on lui ouvrit la gorge et que des bulles de sang lui remontèrent des poumons par le cou.

Le dernier roi revenant fendit la foule des squelettes, la hache levée.

Madzec honora l’être défunt d’un dernier sourire sanglant.

“Grand Khorne,” croassa-t-il malgré ses plaies. “Sois témoin–”

La grande hache s’abattit, mordant profondément dans le cou du Deathbringer.

Sur son immense trône d’airain, le Dieu du Sang Khorne regardait ses fidèles semer la guerre et la violence dans les contrées stériles des morts, et il rugissait de triomphe et de haine. Il brandit l’Omnitueuse, son arme effroyable, la Tueuse de Mondes. Il l’abattit en criant de rage, et la réalité elle-même s’ouvrit en deux.

Une cacophonie assourdissante se répandit dans les vallées de la Dorsale Torturée, comme l’éruption simultanée de mille volcans. Des montagnes entières s’effondrèrent, des légions de guerriers morts-vivants furent réduites en poussière. Des tréfonds des catacombes de Meschanfroid monta un rugissement grandissant. Un torrent de sang déferla dans la nef, et se ramifia pour inonder le reste de la forteresse. La piétaille morte-vivante fut dissoute en un instant dans le liquide bouillonnant. Le torrent devint un fleuve, qui déborda des remparts et des hautes fenêtres, pour couler en cascade dans la vallée.

En silence, le dernier roi revenant de la redoute montagneuse fit face crânement à cette vague de sang avant d’être submergé.

Les fontaines de sang jaillies entre les pierres engendrèrent des formes musculeuses. Des tueurs aux longs membres aux yeux comme des charbons ardents. Des horreurs aux ailes membraneuses, grandes comme des tours de castel, rugissant d’exaltation à la perspective des tueries à venir. Hululant à la gloire de leur maître, les apparitions se précipitèrent sur l’armée des morts, et la violence se déchaîna de plus belle.

Le Dieu du Sang connut un bref moment de satisfaction, promptement supplanté par la rage familière. Le sang coulait, mais pas en quantité suffisante. Loin de là.

D’un mugissement haineux, il mobilisa d’autres légions.

Cette terre stérile allait brûler dans le feu de sa rage – et avec elle, l’usurpateur qui se croyait son tyran.

 

 

23.03.2018 FOUDRE ENFERMÉE

Stormcast

 

 


Le sergent Olfren s’appuya durement contre la porte de l’hôtel de ville. Le bois fendu trembla au rythme irrégulier des dizaines de poings qui tambourinaient dessus. Le gémissement des morts emplissait ses oreilles, et leurs visages pourrissants se dessinaient entre les fentes du bois dévasté. Cette vision le poussa à se recroqueviller, ne laissant de lui qu’une boule de terreur. Il beugla.

“Barrez la porte! Barrez cette fichue porte!”

Plusieurs de ses hommes s’étaient retranchés dans les ombres de l’hôtel de ville, les yeux exorbités et le visage ensanglanté. À son cri étranglé, ils revinrent à eux et se précipitèrent pour l’aider.

“Par Sigmar, qu’est-ce qu’on va faire sergent ? hurla l’épéiste Dhenns

— Ce n’est qu’une question de temps avant qu’ils passent par-derrière, haleta Lanslo, un pistolier. Et il reste plus que nous. Combien de temps on va devoir tenir cette porte fermée?


— Le temps que je trouve une idée pour nous sortir de ce désastre, aboya Olfren. Maintenant, fermez-la, et laissez-moi réfléchir!”

À dire vrai, il n’avait aucune réponse. Ses pensées étaient tiraillées par la panique, et il n’arrivait pas à les rassembler. Les morts s’étaient abattus sur Havrecerf, et des spectres avaient jailli des remparts de la ville pour en ouvrir la porte principale. Les Deadwalkers affluaient par centaines, submergeant la petite garnison et acculant les survivants dans diverses bâtisses. En conduisant la retraite jusqu’à l’hôtel de ville, Olfren avait vu des cavaliers fantomatiques ricanants traverser les murs des autres bâtiments pour en ressortir en traînant derrière eux des âmes hurlantes et torturées.

Bientôt, cela lui arriverait aussi, ainsi qu’à ses gars, mais s’il lâchait les portes maintenant, les morts les engloutiraient en quelques secondes. La panique comprimait sa poitrine, et le tapage des poings des morts-vivants sur le bois résonnait dans sa tête. Olfren ferma les yeux et tâcha de réfléchir.

“Sergent! cria Dhenns. Marteau et enclume, sergent, regardez!”

Les yeux d’Olfren s’ouvrirent à temps pour voir un trait de foudre noire passer devant lui. Il cligna de ses yeux larmoyants alors que d’autres éclairs tombaient dehors, visibles à travers les fentes de la porte. Les morts étaient pulvérisés, des fragments de peau et d’os calcinés emplissant l’air comme de la mitraille. Des formes sombres émergèrent aux points d’impact, des silhouettes massives cuirassées de l’inimitable armure des Stormcast Eternals. Leurs plates de Sigmarite étaient noires, ourlées d’or, et chacun portait une masse ou une hache plus grande qu’Olfren.

“Les Anvils of the Heldenhammer! hoqueta Lanslo. Les spectres se jettent sur eux!”

Les Stormcasts en armure noire marchèrent sur l’ennemi. Des choses désincarnées fondaient sur eux en masse, lames éthériques brandies, leurs bouches vides feulant haineusement. Sinistres et silencieux, les Anvils les abattirent. Chaque revers de leurs puissantes armes emplissait l’air d’étincelles crépitantes, et lorsque leurs lames faisaient mouche, les serviteurs de Nagash étaient déchirés en lambeaux évanescents. Olfren grognait, la mâchoire contractée, en tapant du plat de la main sur la porte.

“C’est ça! C’est ça! Mettez-les en pièces!”

L’espoir et la satisfaction de voir ses persécuteurs se changer en victimes le rendaient extatique.

Les Stormcasts étaient parvenus jusqu’à la grand-place, et les morts se déversaient à présent de tous les côtés. Pourtant, ils fauchaient l’ennemi de leurs grandes armes comme autant de fermiers à la saison des moissons.

Le pied de l’un d’entre eux se posa alors sur un corps frémissant, et il glissa juste assez pour perdre son équilibre. Les morts surgirent comme une déferlante s’abattant sur le brise-lame de l’armure du Stormcast. Il fut soulevé de terre par le poids du nombre, et disparut sous la masse de chair remuante et cannibale. Olfren grimaça en voyant l’éclair soudain qui fit éclater le monticule de cadavre avant de s’élever vers les cieux. Il comprenait vaguement qu’il venait de voir un Stormcast Eternal se faire tuer, mais il n’arrivait pas à se faire à cette idée. À la place, il s’accrocha à l’espoir que le reste d’entre eux continueraient le combat et le mettraient hors de danger.

Le deuxième Stormcast à tomber le fit contre la charge verdâtre de cavaliers fantomatiques. Elle abattit son énorme masse et oblitéra un spectre, puis un autre, puis encore un autre. Le spectre suivant fit décrire un arc de cercle à sa faux, et le chef de la guerrière rebondit sur la place. La tête et le corps explosèrent simultanément en un éclair ascendant avant même que le crâne ait fini de rouler.

Olfren vit plus de fantômes encore affluer des rues autour de la place. Des morts animés titubaient comme autant d’ivrognes dans la brume, agitant leurs mains griffues en direction des Stormcasts.

Un éclair! Un autre Anvil of the Heldenhammer tomba, empalé par une dizaine de lames spectrales.

Un éclair! Un autre, démembré par des cadavres.

Un éclair! Un autre.

Un éclair! Un autre.


Il ne resta finalement que le chef des Stormcasts, qui se repliait face à la horde tout en fendant l’air de sa hache. Il avait presque atteint la porte lorsqu’une forme terrifiante se dressa au milieu du nuage huant de spectres qui emplissait la place. C’était une chose bossue, immense et luisante, bardée de menottes et de chaînes lestées.

Le Stormcast lança un défi provocateur au spectre; sa seule réponse fut un geste impérieux de sa serre éthérée.

Les fantômes hurlèrent de jubilation et déferlèrent sur le guerrier, le repoussant violemment contre la porte. Les battants malmenés tressaillirent sur leurs gonds tandis que le Stormcast était poignardé, encore et encore, puis il s’écroula au sol, mort.

Seul Olfren vit ce qu’il se passa ensuite.

Les yeux écarquillés, il regarda à travers une fente dans le bois, mordant son poing de ses dents tremblantes. Alors, il vit l’âme du Stormcast danser comme la flamme d’une bougie se changeant en brasier. Puis, au lieu de s’élever vers les cieux, elle traversa la place jusqu’à la masse spectrale et, en poussant un gémissement ténu, disparut dans le lourd cadenas que brandissait le spectre bossu.

La fin fut rapide pour le sergent Olfren et ses hommes après cela, mais le sergent s’en rendit à peine compte; au moment où la porte fut enfoncée, il avait déjà sombré dans la démence…

 

 

27.03.2018 UNE ÂME SECOURUE

Malekith et Moratie

 

L’âme brute s’éleva d’un tourment éternel et aliénant. Étirée, écartelée, elle fut arrachée en hurlant d’un concentré poisseux d’excès. Elle se tortilla comme une anguille abyssale se débattant au bout d’un hameçon dans une eau trop lumineuse.

 


Le nouvel environnement de l’âme était toujours trouble, baigné de pénombre, mais il était clair et agréable en comparaison des ténèbres infernales qui l’avaient dévoré durant si longtemps. L’âme secourue était fine, ténue à l’extrême. Mais elle avait enfin une substance, et une volonté propre. Son soulagement d’avoir échappé à son destin tortueux était infiniment profond, et tout aussi total que la faim de son tourmenteur.

L’âme se concentra lentement, comme si elle s’éveillait d’un cauchemar pour prendre conscience de la nature véritable de sa nouvelle réalité. Des formes vagues, linéaires et anguleuses se concrétisèrent. Grâce aux dieux, pensa l’âme; elle se trouvait enfin quelque part.

L’âme fila vers les formes pointues, leurs contours ciselés évoquant une prise sûre permettant d’échapper à quelque courant violent. Les grandes structures, géométriquement parfaites, étaient gravées de runes. De chacune jaillissait une chaîne de magie de pénombre qui s’étirait jusqu’à l’horizon. L’âme n’osa pas se retourner pour voir ce que ces chaînes entravaient. Elle n’était pas certaine de grand-chose dans cette nouvelle vie diaphane, mais elle savait avec certitude qu’elle préférerait mourir un millier de fois plutôt que regarder en arrière.

Dans le crépuscule, l’âme s’étira, ses cris faiblissant tandis qu’elle approchait les plus hautes des structures. Là, elle atteint une sorte d’état d’inertie, l’une de ses extrémités était retenue par quelque force invisible, tandis que le reste était inexorablement attiré. Bien que dépourvue d’yeux, l’âme pouvait sentir deux formes penchées sur elle. Leur aura exsudait une majesté suprême – et bien qu’elle n’eût pas d’oreille, elle pouvait entendre le murmure ténu d’un échange entre les deux formes qui se fit intelligible.

“Voilà qu’une autre a été attirée hors de ce vaste gosier, énonça la première essence. Et elle est forte, avec ça.” C’était une femme à la voix de velours mêlée d’accents sifflants.

“Elles deviennent de plus en plus difficiles à piéger, répondit l’autre. Je me demande si les jumeaux constatent la même chose.” Un homme, jeune et vieux à la fois. Son timbre était chargé d’une déception infinie.

“Évidemment, réagit brusquement la femme. Ils se pensent peut-être supérieurs, mais nous sommes aussi des dieux – tout du moins, tu en es un.” Son ton se fit amer et laissait transparaître de la jalousie.

“Le simple fait que ce lieu subsiste en équilibre aussi longtemps prouve que lorsque nous agissons ensemble, nous sommes égaux en tout.

— Si tu le dis, répliqua l’homme distraitement. Penses-tu que j’ignore tes visites secrètes? Tes armées grandissent sans cesse, les Moirenées sont toujours plus nombreuses chaque fois que je regarde.

— Tu sais pertinemment que je prépare le terrain pour nous deux, siffla-t-elle.

— Ne cherche pas à aveugler le Seigneur des Ombres avec ta langue fourchue, mortelle!

— Quel autre choix ai-je? Les Treize Royaumes sont souillés des déjections des Veneuses. Elles frappent partout où leurs maîtres décèlent l’odeur.

— Tu n’as pas changé, mère, rit sans joie la voix masculine. Toujours à te servir des conséquences d’une de tes trahisons pour la justifier.

— Tout ce temps passé, et tu ignores toujours les implications d’un règne!”


Le venin dans la voix de la femme fit trembler l’âme perdue, à présent prise au piège de souvenirs à moitié formés.

“Ne sens-tu pas de changement dans l’air?” reprit la femme.

Le silence qui s’ensuivit était éloquent.

“Le délicat équilibre que nous avons obtenu ici, cette prison, poursuivit-elle. Tout sera déchiqueté comme une toile d’araignée pendant un orage si les présages se réalisent. Nous devons agir maintenant si nous voulons empêcher ce terrible cataclysme, ou au moins nous en sortir indemne. Nous avons un devoir envers notre race, envers toutes les âmes que nous secourons. Cela, au moins, ne changera jamais.”

L’homme resta muet. Après un moment, l’âme commença à se sentir abandonnée, mais le géant s’exprima à nouveau.

“Et qu’en est-il de ton cher ami et manifestement suzerain, le Dieu-Roi? Nul doute qu’il s’attende à ce que tu te battes pour lui.

— Il a toujours foi dans les mortels. J’ai assisté à son conseil, et je n’ai rien trouvé d’autre qu’une bande d’imbéciles à l’espérance de vie brève et indignes de lécher mes bottes. Leurs armées éphémères marchent sur Nagashizzar en ce moment même. Il ignore tout de notre œuvre ici, comme il ignore tant d’autres choses.

— C’est peu de le dire, répondit l’homme, une pointe d’humour cruel dans ses paroles. Il croit encore que le Gladitorium est un cadeau noble et raffiné, sans réaliser sa véritable fonction. En outre, le spectacle de ses crétins dorés se massacrant les uns les autres et un cadeau dont je ne me lasserai jamais.

— Nous devons protéger nos intérêts avant toute chose. J’imagine que tu penses que les jumeaux interviendront avant qu’il ne soit trop tard.

— Ils assureront leurs intérêts à Hysh avec une efficacité lassante, et ne feront guère plus. Le Lumineux n’éprouve aucune affection pour Sigmar. Plus depuis que ce crétin barbare a gâché le présent royal de Teclis avec ses visées à court terme.”

À la mention du nom de Teclis, l’âme sentit quelque chose accroché à son esprit, comme une écharde prise dans un tissu. Ce nom était familier, suscitant l’amour et la haine en même temps. Elle frémit à nouveau, et un gémissement ténu s’échappa de ses lèvres éthérées.

“Tec…lis…”

Deux paires d’yeux la fixèrent subitement, et l’intensité de leur regard fut comme des couteaux s’enfonçant dans l’essence de l’âme.

“Elle a parlé, souffla la femme. Elle a parlé, n’est-ce pas?

— Elle a parlé.”

Encore un long silence. L’âme s’enroula sous l’effet d’étranges courants éthériques, toujours prise à l’hameçon qui l’avait extirpé du pire des abîmes jusqu’à la lumière.

“Elle nous a vraisemblablement entendus,” reprit l’homme en se penchant jusqu’à ce que son regard brûlant semble engloutir la conscience de l’âme. “Et nous ne pouvons pas nous le permettre.

— Tranche la ligne. Qu’il ne soit jamais dit que la Reine de l’Ombre prend des risques inutiles.”

L’âme secourue sentit quelque chose céder dans son esprit, et éprouva la sensation choquante d’être aspirée, avalée et consumée.

Elle se changea en un long hurlement torturé, et disparut.

 

 

30.03.2018 BOURGADE DE BRUMES

Free people + Indoneth Deepkin

 

 


Aethrian tira sur les rênes et guida son Skycutter entre les rochers acérés. Skiel, l’immense faucon qui tractait le cotre enchanté poussa un huissement joyeux en montant en flèche. Aethrian l’enviait. Elle-même était d’humeur maussade.

“La cité est devenue folle,” cria-t-elle à Dothrial et Gelebran par-dessus le rugissement du vent. Le trio d’Agents du Vif-épervier était resté mué depuis le départ du Phoenicium des heures auparavant. À présent, Aethrian exprimait à voix haute ce que tous pensaient tout bas.

“On dit que le crâne sanglant s’est manifesté dans les flammes du Temple Phoenix, répliqua Gelebran.

— Cette inquiétude prend des proportions surréalistes, tout de même, objecta Dothrial. La Garde Silencieuse a commencé à brûler les morts de la cité.

— Est-ce si étrange? demanda Gelebran. N’oublie pas le message que nous a confié le Conseil Mystique. Ils parlent d’un déséquilibre entre l’énergie de la vie et celle de la mort. Est-ce si terrible de faire en sorte que nos morts soient hors de portée d’une telle malédiction?

— Ils devraient reposer honorablement, et non pas souiller la flamme du temple avec leurs cendres,” répondit Dothrial, consterné.

Aethrian leva une main pour mettre fin au débat. Le Skycutter survola les cols bas et inclina sa course en direction de la vallée des Sept Mâtins. Leur destination – la bourgade fortifiée de Porte-des-Mâtins – devait être en vue.

Mais ce n’était pas le cas.

“Du brouillard, constata-t-elle. Et épais.


 

— Et surnaturel, renchérit Gelebran.

— C’est peut-être dangereux, s’inquiéta Dothrial.

— Skiel ne passera jamais entre les arbres et les rochers là-dedans.

— Alors atterrissons, trancha Aethrian. Nous avons une mission.

— Très bien, convint Gelebran. Pose-nous sur ce promontoire.”

Aethrian guida le cotre jusqu’à un plateau au sommet d’une pointe rocheuse. Des vrilles de brume tourbillonnèrent tandis que l’attelage s’immobilisait. Skiel s’ébroua, inquiet.

“Quelle est cette odeur infecte?” demanda Dothrial. Aethrian renifla et écarquilla les yeux. L’odeur était fugace, chargée d’un souvenir qu’elle ne parvenait pas à saisir.

“Ne perdons pas de temps, déclara-t-elle. Tenez vos arcs prêts. Suivez-moi.”

Les aelfs s’aventurèrent dans les brumes, certains que Skiel ne les abandonneraient pas. Aethrian menait la marche, et se glissait entre le tronc des arbres qui émergeaient du brouillard. L’humidité accrochée dans l’atmosphère réduisait la visibilité à quelques mètres. La lumière du jour se changeait en lueur grisâtre. Même avec sens affûtés, Aethrian trouvait les sons et les odeurs étouffés par ce voile. Son cœur battait à tout rompre tandis qu’elle dévalait la pente, le regard aux aguets.

Les murs de Porte-des-Mâtins jaillirent soudainement de nulle part. Les aelfs s’arrêtèrent et scrutèrent les remparts.

“Aucun bruit derrière les murs, commenta Dothrial. Aethrian, ma sœur, il se passe quelque chose d’effroyable.

— Suivez-moi,” ordonna-t-elle.

Ils longèrent la muraille, flèches encochées. Aethrian ne vit aucun feu au sommet des murs, aucun mouvement. Son cœur battit plus fort, et elle grimaça après une nouvelle bouffée de cette odeur exaspérante.

La porte orientale leur apparut.

“Ouverte et sans garde…” chuchota Gelebran.

Aethrian se força à se calmer en se dirigeant jusqu’à la haute porte, et pressa sa main contre le bois. Il était visqueux, couvert d’une algue glacée; elle recula devant cette hideuse sensation avec un sifflement.


Aethrian contourna la porte et se glissa dans l’ouverture, arc bandé.

“Personne,” constata Dothrial.

Aethrian garda son arc tendu tandis qu’elle assimilait la scène se dévoilant sous son regard. La rue du marché de Porte-des-Mâtins remontait devant eux, jalonnée de rues perpendiculaires, de maisons et de commerces qui paraissaient fantomatiques au cœur de la brume. Les portes et les volets étaient ouverts. Les étals étaient alignés sur le pavé, croulant sous la nourriture en décomposition. Deux réverbères alchimiques crachotaient; les autres étaient éteints.

Une carriole était couchée sur le flanc au milieu de la rue, et son contenu d’épées et de pistolets était renversé à même le sol. La brume au sol coulait, aussi épaisse qu’une rivière, sur la carriole et jusqu’au niveau des tibias d’Aethrian.

“Fouillons,” lâcha Aethrian.

Elle écuma Porte-des-Mâtins tous ses sens en alerte. Une enseigne de métal grinçait sinistrement devant l’échoppe du forgeron. Le couinement régulier horripilait Aethrian.

“Il n’y a pas un souffle d’air qui pourrait la faire bouger,” souffla Gelebran, et Aethrian sentit un frisson parcourir son dos.

Les aelfs arpentèrent les rues comme des fantômes, se glissant dans l’obscurité des maisons abandonnées et des boutiques vides sans trouver de signe de vie. Les tables étaient couvertes de repas entamés. Les chandelles étaient consumées jusqu’au bout. Des pièces de monnaie, des livres, des miroirs et toute sorte d’objets personnels gisaient sur le sol ou les comptoirs de tavernes. Tout ce qu’ils touchaient était détrempé et glacé à un point qu’aucune brume, aussi épaisse soit-elle, n’aurait pu l’expliquer. Des armes, elles aussi, étaient éparpillées à travers la ville, comme si les sentinelles qui les avaient portées avaient disparu subitement en laissant choir leur équipement. Avec la chair de poule, un sentiment suffoquant d’effroi s’emparait d’Aethrian un peu plus à chaque pièce vide visitée. Les trois aelfs parvinrent finalement à la place publique, vide.

“Pas un seul pistolet vide, et les épées sont immaculées, observa Dothrial.

— Non pas que la poudre ait pu prendre feu avec cette humidité, répondit Gelebran. Que s’est-il passé ici? Étaient-ce les morts? L’œuvre de Malerion? Ils ne peuvent pas être simplement partis.”

Aethrian secoua la tête, peu encline à émettre une hypothèse.

“Il n’y a aucune réponse ici, seulement des questions, admit-elle. Je rechigne à apporter de mauvaises nouvelles à une cité déjà troublée, mais le Phoenicium doit être averti.”

Ce n’est que lorsqu’ils sortirent de la coquille vide de Porte-des-Mâtins, et que le sentiment de menace insidieuse se dissipa, qu’Aethrian parvint enfin à remettre l’étrange fragrance de l’air. Cela faisait presque un demi-siècle depuis qu’elle avait accompagné l’expédition à la Porte des Royaumes de l’Œil de l’Aube, mais le souvenir refit enfin surface. Elle s’était tenue sur le front de mer ce jour-là, au milieu des cadavres des adorateurs du Chaos, et avait contemplé la dévastation laissée par l’océan après avoir craché un raz-de-marée depuis ses plus noirs abysses.

Ce jour-là, les vents côtiers avaient balayé la puanteur du sang et de la mort pour la remplacer par une odeur sombre et saumâtre – cette même odeur qui saturait cette étrange brume et s’accrochait à chaque objet et bâtisse de Porte-des-Mâtins.

C’était l’odeur des abysses, des profondeurs de l’océan insondable…

 

 

03.04.2018 LES FANTÔMES DE FORT-BANNIÈRE

Idoneth

 

Tyndash Khenst, qui préférait se faire appeler le Marcheur Élancé, s’approcha de la façade menaçante de Fort-Bannière, ses pâles lèvres arquées en un demi-sourire. Sa main se porta au miroir katophrane à sa ceinture, emballé comme une momie. Le présent du Seigneur Arkhan était en sécurité, et intact, comme les cent fois précédentes qu’il avait vérifié.

 


Même le plus talentueux des dompteurs de gheists ne pouvait espérer survivre si le miroir venait à se briser sans personne dans les environs. Mieux valait attendre que les gardes de Fort-Bannière le laissent entrer avant de permettre à ses défunts amis de sortir pour jouer avec la populace.

Il ne devrait pas avoir de mal à entrer. Même en ces temps troublés, une bourse de diamants permettait à un homme désarmé de franchir presque n’importe quelle porte. Les hommes se devaient de manger, boire et rêver à une vie meilleure. Depuis que les présages étaient apparus, c’était encore plus vrai.

Lorsque les inconscients l’auraient laissé franchir les sceaux de protection, ils n’auraient qu’une poignée de seconde pour regretter leur décision. L’ost spectral entamerait sa sombre besogne, il récupérerait ses diamants et reprendrait sa route – exactement comme il l’avait fait pour la forteresse précédente, et celle d’avant.

Les huit tours de Fort-Bannière étaient prodigieusement immenses, l’œuvre de maîtres maçons d’une ère révolue. Elles étaient assez vastes pour abriter plusieurs générations de la soldatesque de pécores qui avaient la témérité d’appeler ces lieux leur foyer. Il avait fallu à Khenst près d’une heure et demie pour contourner les douves depuis les bois à l’arrière de la forteresse jusqu’à la porterie, mais le temps n’était pas un problème. Depuis qu’il avait commencé à suivre l’enseignement du Seigneur Arkhan, le concept de hâte lui paraissait frivole. Tôt ou tard, toutes les âmes finissaient à Shyish, la Terre des Trépas, où le temps n’avaient plus aucune importance.

D’un point de vue plus pragmatique, il y avait de bonnes raisons de marcher lentement. Bien qu’il ne sentît aucun regard porté sur lui, Khenst savait que les castellans le guettaient depuis les meurtrières et les poternes, leurs arbalètes et leurs hallebardes à portée de main. Cette forteresse avait tenu bon des siècles durant face aux pillards du Chaos comme aux morts-vivants de sorciers inférieurs.

Le nécromancien tourna au coin de la porterie de la tour orientale. Arborant un simulacre de sourire, il se prépara à faire son offre au propriétaire de la lance ou de la hallebarde qu’on pointerait invariablement sur sa poitrine dans quelques instants.

À la place, il fut accueilli par le spectacle d’une porterie vide, et aucune âme en vue. Des pennons jumeaux, arborant les armes de la forteresse, flottaient paresseusement dans la brise de part et d’autre d’une herse levée. À la grande consternation de Khenst, le pont-levis était abaissé, et la porte grande ouverte. Des oiseaux étaient en train de faire leur nid dans la bretèche, et un renard passa en trottinant de l’autre côté des épais battants de chêne.


Le dompteur de gheists jeta un regard alentour en résistant à l’envie d’appeler quelqu’un. Personne n’était en vue. Avec un haussement d’épaules, Khenst traversa le pont et pénétra à l’intérieur, une main toujours portée au miroir enchanté. Il sentit un bref picotement en passant le seuil – sans doute les émanations du cercle de protection, dont les runes étaient conçues pour repousser les morts ambulants et les démons. Mais Khenst était un vivant, techniquement du moins. Il y avait bien une raison pour laquelle les Mortarchs accordaient autant de faveurs à leurs agents vivants qu’aux morts.

Personne ne vint pour l’accueillir, ni pour lui barrer la route. Cette absence était déroutante, même pour quelqu’un habitué à la solitude. Jusqu’à présent, il n’avait vu aucun signe de lutte. La forteresse était intacte. Khenst poursuivit son chemin, les yeux grands ouverts, et traversa le préau.

À travers une porte entrouverte, il crut distinguer une chevelure blonde. Il se dirigea vers la porte de chêne avant de froncer son nez confronté à l’étrange odeur saumâtre qui régnait. Elle lui rappelait ses journées à arpenter les falaises de Penultima. Il poussa la porte qui s’ouvrit avec un long grincement de protestation.

Le corps derrière la porte était celui d’une femme d’âge moyen. Elle était trempée, pâle et inconsciente. Plus étrange encore, elle flottait à hauteur de taille comme si elle était allongée sur un lit. Sauf qu’il n’y avait rien en dessous.

D’autres cadavres, clairement ceux de civils, constellaient la pièce. Chacun flottait comme à l’intérieur d’un liquide, les bras ballants, mais aucun ne faisait mine de bouger. Khenst, coutumier des corps au seuil de la mort, posa ses doigts contre le cou de la femme. Il sentit les vibrations de son flux sanguin; les pulsations puissantes d’une paysanne rompue aux travaux physiques. Pourtant, elle ne broncha pas même à son contact.


L’odeur de marée s’intensifia lorsqu’il se rendit au hall royal. Le repas était à moitié servi, et la table était couverte de plats simples mais généreux. Autour de la table, une vingtaine de corps flottaient en position assise quelques centimètres au-dessus de chaises à hauts dossiers. Les chevelures ceignaient les têtes comme un halo de mèches.

La senteur maritime se renforça jusqu’à piquer le nez de Khenst. Il déglutit en notant que les murs étaient trempés, et que de l’eau s’accumulait entre les dalles. En marmonnant, il sortit le miroir et entreprit de le déballer avec le soin d’un conservateur de musée. D’une manière ou d’une autre, il parvenait à entendre le rire lointain des mouettes, et le fracas du ressac contre les rochers; des sons qu’il avait l’habitude d’écouter étant enfant. Les mains tremblantes, il retira un autre bandage du miroir, puis un autre, en les enroulant méticuleusement au fur et à mesure pour les ranger dans ses robes.

Une poignée de silhouettes pâles apparurent dans le couloir en face de lui, glabres et sans yeux. Elles tenaient de longues perches se terminant par une lame, ouvragées selon la tradition aelfique. Lorsqu’ils tournèrent leur faciès anophtalmique en direction de Khenst, ils exposèrent en grimaçant des rangées de dents pointues, poussèrent de petits cris brefs, et se ruèrent sur lui.

Le dompteur de gheists trébucha en tentant d’interposer la table entre eux et lui, et laissa échapper son miroir ce faisant. Il rebondit sur un accoudoir avant de glisser sous la table. Béant d’effroi, Khenst plongea pour le récupérer, mais il était tout juste hors de portée.

Un mur de force éthérique heurta Khenst comme une vague et le renversa. Les individus aelfiques se rapprochaient à toute vitesse, bondissant par-dessus la table et sautant d’un dossier de chaise à l’autre. Il tendit la main vers le plus proche en faisant le geste du Sceau Noir. Des éclairs jaillirent de sa paume pour frapper la créature en approche, mais la chose-aelf plongea pour les éviter, effectua une roulade et se redressa en piquant de sa hallebarde au cours d’un enchaînement fluide. La pointe s’enfonça dans les entrailles de Khenst. Il sentit une explosion de douleur et son sang jaillir sur la lame et arroser les mets entamés sur la table de banquet.

Les derniers souvenirs en tant que mortel du dompteur de gheists furent la vue de la créature grimaçante qui avait pris sa vie, une sensation de légèreté, et l’odeur de l’eau de mer qui dégoulinait de ses doigts.

D’une façon ou d’une autre, et avec une certitude inébranlable, Khenst savait qu’un destin bien pire l’attendait après ça.

 

 

06.04.2018 PLONGEON

Idoneth

 

Marrathul de Mor’phann entendait rarement quoi que ce fût en patrouille. Elle passait son temps à flotter dans les eaux sombres et froides au-dessus de l’enclave, le corps de sa monture Fangmora ondulant avec chacun de ses coups de queue. À l’occasion, la rumeur de débris tombant paresseusement parvenait à ses oreilles. Alors, elle et les cinq autres sentinelles se dirigeaient jusqu’à la source du bruit, pour y accrocher des aussières avant de tracter les débris jusqu’au Grand Preneur – ce puissant courant dans lequel tout ce qui mourrait ou était abandonné était jeté. C’était une tâche fade, mais il était important de préserver l’enclave, et Marrathul appréciait la solitude infinie qu’elle permettait.

 


Mais lors de cette patrouille, Marrathul entendit quelque chose. D’abord de manière ténue, puis de plus en plus sonore – les remous venus des lointaines hauteurs de l’océan, ponctués par le craquement net des os broyés par la pression immense. Marrathul savait ce qu’augurait ce bruit – les vestiges d’une immense créature plongeant droit sur sa cité. C’était pour de tels dangers que la patrouille existait encore, même après tant de millénaires d’isolement.

De ses talons, Marrathul caressa le flanc de sa monture anguilliforme, et s’élança à son dos dans la noirceur pélagique au-dessus d’elle. À sa suite, elle entendit ses camarades sentinelles se mettre en mouvement, à quelques lieues de distance, vers la même destination. Le martellement du tambour monté sur la carapace d’un Leviadon, le géant écailleux qui tirerait leur trouvaille loin de la cité, tonna.

Tandis que Marrathul gagnait en altitude, le rythme profond du tambour se rapprochait de plus en plus, et elle l’entendit clairement se réverbérer sur la carcasse en train de sombrer. Elle était véritablement gigantesque – longue comme plusieurs Fangmoras – et ses énormes mâchoires étaient garnies de dents hautes comme un Idoneth. Lors de son plongeon, la bête draconique avait été débarrassée du moindre lambeau de chair, nettoyée par les charognards des zones supérieures. Toutefois, son squelette était suffisamment lourd pour avoir un impact dévastateur s’il venait à tomber sur le chorrielum de la cité.

Enfin, Marrathul atteignit la carcasse et, sans échanger un mot, elle et les autres sentinelles se répartirent en différents points du squelette et ralentirent leur monture afin de plonger à la même vitesse que celle de leur prise. Marrathul déroula l’aussière son dos et, d’un geste expert, fit passer le grappin à son extrémité à travers l’immense cage thoracique. Un coup sec sur la ligne permit au grappin de s’accrocher à l’une des larges côtes et, d’un mouvement délicat du poignet, Marrathul enroula le cordage. Son aussière fermement arrimée, elle éperonna sa monture jusqu’à la gueule de la créature défunte, où attendait le Leviadon.

Après que Marrathul et les autres sentinelles eurent confié leurs lignes à l’équipage du Leviadon, le rythme du tambour redoubla et la créature écailleuse s’ébranla, chaque coup de ses puissantes nageoires déclenchant des tourbillons. Vint alors le bruit contraint des cordes se tendant, et le plongeon de la carcasse s’inclina, d’abord lentement, puis de plus en plus vite tandis que la bête de guerre charriait le squelette.

Marrathul et les autres sentinelles suivirent la carcasse. Après quelques lieues, elle savait qu’elles n’étaient plus au-dessus de l’enclave, et un peu plus tard, elle sentit le courant marin du Grand Preneur. Le Leviadon ralentit, réduisant la tension des aussières, tandis que les sentinelles se rapprochaient du squelette afin de défaire les grappins. Marrathul se recula et écouta la dépouille titanesque continuer à glisser à travers les eaux, porté par son élan en direction du courant inextricable. L’équipage du Leviadon entraîna sa bête vers le haut, afin de laisser au squelette la place de se diriger vers les abysses.


Mais alors que la carcasse passait sous le Leviadon, Marrathul entendit le bruit désagréable de l’os se frottant à l’os. Deux points de lumière apparurent dans les ténèbres éternelles, vaguement d’abord, puis plus intensément. Alors que leur éclat améthyste se répandait, l’esprit de Marrathul vit qu’ils brillaient depuis les orbites vides de la créature défunte, et qu’une conscience froide et maléfique accompagnait cet éclat. Par les abysses, pensa Marrathul en contemplant la monstruosité illuminée.

Avec la rage d’un prédateur affamé, la créature squelettique projeta sa gueule ouverte, et referma ses mâchoires massives sur le Leviadon au-dessus. La bête de guerre laissa s’échapper un mugissement de douleur tandis que des crocs broyaient sa carapace et déchiquetaient sa chair. Horrifiée, Marrathul dirigea instinctivement sa main en direction de la lance accrochée au flanc de sa monture. Mais avant qu’elle put intervenir, la carcasse animée se retourna vers elle, le Leviadon et son équipage paniqué se débattant encore entre ses dents. Ils étaient aux prises du Grand Preneur, le courant de l’oubli dont on ne revient jamais.

Marrathul regarda ses camarades sentinelles. Tous étaient aussi sidérés et regardaient, impuissants, la créature squelettique s’éloigner hors de vue. Avec un craquement malsain, la monstruosité sectionna le Leviadon dans sa gueule. L’espace d’un instant, les eaux du Grand Preneur s’immobilisèrent alors, avant de se ruer vers les sentinelles abasourdies. Le courant contraire désarçonna presque Marrathul, mais elle tint bon et tourna à nouveau son regard vers le cauchemar mort-vivant. Il se précipitait droit sur eux, accélérant grâce au courant du Grand Preneur, et derrière lui, elle pouvait voir d’autres lueurs morbides se rapprocher. Il y en avait des dizaines – non des centaines – chaque paire brillant dans le crâne d’une créature macabre différente.

Marrathul fit faire volte-face à son Fangmora, l’esprit tourbillonnant. Elle devait prévenir l’enclave que les morts étaient de retour.

 

 

10.04.2018 CE QUI EST PERDU
Stormcast + Idoneth

 

Khamastus Lightningfist leva son pistolet Boltstorm et fit feu. Trois squelettes furent soulevés du sol tandis que les traits crépitants du Lord-Aquilor perforaient leur crâne. Des guerriers Deathrattle intacts écrasèrent leurs restes et comblèrent l’espace ouvert comme s’il n’avait jamais existé. Les morts-vivants marchaient en phalanges serrées, forçant les Hammers of Sigmar à se replier en direction d’un promontoire rocheux pour ne pas être submergés.

 


Rang après rang, des squelettes animés émergeaient des fosses communes autour de la ville de Shalevue. La Chambre d’Avant-garde avait été envoyée pour éliminer une coterie de nécromanciens qui avaient fait de cette colonie leur fief. En lieu et place, ils se retrouvaient à affronter l’entière population de Shalevue inhumée et ramenée sous la forme d’une horde infinie.

“Par le trône de Sigmar, ils sont des milliers! jura Khamastus.

— Ils sont bien trop nombreux,” renchérit Elethria Stormlight, libérant une grêle de tirs. La Hunter-Prime combattait épaule contre épaule avec Khamastus, et les derniers de ses guerriers pilonnaient l’ennemi. Autour d’eux, les survivants de la Chambre d’Avant-garde ajoutaient leurs propres carreaux à la fusillade. La foudre éclatait tandis que les Rangers et les Raptors faisaient sans cesse feu, reculant avec fermeté, cherchant à ne jamais fléchir. Les squelettes explosaient en échardes d’os, ou s’effondraient, le crâne et l’épine dorsale brisés.

“Nous n’en tuons pas assez, rugit Khamastus, la voix crépitant de tension. Sigmar, pardonne-moi.

— Qu’aurait-il à pardonner? Demanda Elethria, en faisant éclater un autre crâne. Aucun de nous n’était au courant des fosses communes. La coterie a retourné notre embuscade contre nous.

— J’aurais dû m’en douter, insista Khamastus. Peut-être que je m’en doutais, et que quelque chose m’a poussé à attaquer néanmoins.”

Leurs regards se croisèrent, et il souhaita immédiatement que cela ne fût pas le cas. Ils avaient combattu ensemble sur des centaines de fronts, et Khamastus n’avait jamais vu une telle lueur dans le regard d’Elethria. Tous avaient entendu les chuchotements, les rumeurs de guerriers métamorphosés faisant leur retour… changés.

“L’heure n’est pas à l’autoflagellation, Khamastus. Ils vont être sur nous d’un moment à l’autre.” Elle éjecta un magasin de son arme pour le remplacer par un neuf, et recommença à tirer, abattant deux squelettes à quelques pas de là.


“Damnation,” grogna Khamastus, et le tonnerre gronda. Il jeta un œil à la recherche de quelque chose pouvant servir à appuyer leur défense. Il n’y avait rien; seulement une vingtaine de Stormcasts, acculés vers un promontoire au-dessus de vagues couleur d’ardoise rugissantes. Les eaux grondantes formaient une écume blanche sur les rochers en contrebas. Les nuages bouillonnaient, comme en écho à leur fureur.

C’est alors qu’il vit la brume, montant de la mer. Khamastus grimaça tandis que la procession morte-vivante ralentissait. Les mouvements de squelettes étaient mous, leurs contours ondulaient.

“On… dirait qu’ils sont sous l’eau! s’exclama Elethria. Par Sigmar, qu’est-ce… ?

— En arrière! aboya Khamastus, sa voix claquant comme un éclair par temps sec. Montez sur le promontoire, formez une ligne défensive. Rechargez.”

Les soldats de la Chambre d’Avant-garde s’exécutèrent promptement, et se désengagèrent de l’ennemi mystérieusement entravé. Malgré tout, ils ne pouvaient contenir des exclamations de surprise et de trouble tandis que des formes éthérées serpentaient autour des squelettes, jaillissaient de leurs orbites et s’entortillaient à travers les cages thoraciques.

“Ce sont des poissons, ou mes yeux me jouent des tours, s’étonna Elethria.

— Je les vois aussi,” confirma Khamastus tandis qu’ils se précipitaient vers le promontoire. En reprenant place dans la ligne de front, les deux Stormcasts observèrent la suite avec une stupéfaction grandissante.

Les brumes s’épaissirent encore en se rapprochant jusqu’à ce que les Stormcast eurent l’impression d’être sur un îlot. Le choc étouffé des vagues ne parvenait pas à couvrir le rythme régulier de tambours, résonnant comme s’il s’élevait de profondeurs abyssales épargnées par la caresse de la lumière du jour et par la chaleur. Vives comme l’éclair, des silhouettes graciles jaillissaient de l’obscurité, et d’immenses créatures anguilliformes surgissaient sur le promontoire avant de se replier. À chaque endroit où les bêtes frappaient, les rangs de squelettes explosaient avec une violence spectaculaire. Il fallut plusieurs secondes à Khamastus pour se rendre compte que des formes humanoïdes étaient penchées sur les rapides créatures, et fauchaient les guerriers Deathrattle à chaque passage.

Quelque chose d’immense et de sombre passa au-dessus, et Khamastus eut juste le temps de regarder pour voir un léviathan des abysses fondre depuis des courants éthériques impossibles. Des silhouettes graciles se tenaient dans le howdah monté sur le dos du monstre, et lors de leur survol de la horde de squelette, elles lâchèrent une pluie sifflante de projectiles.

“Des guerriers jaillis du brouillard! cria un Ranger.

— Par Azyr, d’où viennent-ils? Il n’y a pas de terre ici,” jura un autre.

Et pourtant, ils étaient là. Pâles de peau, vêtus d’étranges armures flottantes, ces individus se jetaient dans la bataille et frappaient les morts-vivants avec de longues lames et des arcs à double courbure.

“Sont-ce des aelfs? demanda Elethria.

— Ils y ressemblent, répondit Khamastus. Mais où sont leurs yeux?

— Ils n’en ont pas besoin, car ils chassent grâce à d’autres sens.” La voix sibylline était portée par la brume qui s’écarta pour laisser apparaître un guerrier au port altier monté sur une étrange bête aquatique. Sa monture se dressa au-dessus de Khamastus, tandis que le cavalier ignorait crânement les pistolets Boltstorm braqués sur lui.

Un autre personnage marchait dans son sillage, vêtu de robes flottantes grises et vertes.

“Lord-Aquilor Khamastus, que la marée vous bénisse, s’inclina le seigneur aelf monté.

— Vous me connaissez, aelf? demanda Khamastus. Comment? Par quelle sorcellerie? Comment êtes-vous parvenu à frapper aussi soudainement depuis l’éther?”

Le seigneur ne répondit pas, et lança à la place un regard irrité à son camarade en robe. Le deuxième aelf arqua un sourcil et inclina sa tête, en fixant Khamastus.

“Ne me regardez pas comme ça, Aemorthis, se défendit-il. Ce n’est pas l’obscurcissement des Isharanns. Une autre magie a voilé ses souvenirs, ou les a endommagés. Il ne nous connaît pas.”

Le seigneur aelf émit un bruit guttural que Khamastus prit pour de la contrariété, et secoua la tête.

“Aucune importance. La marée change, et nous devons l’emprunter, ou bien la victoire sera hors de notre portée. Lord-Aquilor, nous sommes les Idoneths et avons combattu à vos côtés par le passé, selon les décrets de l’alliance secrète entre notre peuple et votre seigneur Sigmar. Nous fixerez-vous comme si nous étions des cauchemars, ou combattrez-vous avec nous pour repousser les morts?”

Khamastus regarda Elethria, qui lui répondit avec un haussement d’épaules.


“Qui qu’ils soient, s’ils avaient voulu nous tuer, ils en auraient eu amplement l’occasion,” conclut-elle. Khamastus sentit un orage de colère gronder dans sa poitrine, et un sourire étroit et courroucé fendit son visage. L’idée même de savoir ses souvenirs altérés lui semblait soudainement sans importance, étouffée par le nuage ombrageux de sa soif de combat.

“L’ennemi de mon ennemi… commença-t-il, ses mots crépitant avec la force des orages d’Azyr. Très bien, Aemorthis des Idoneths. Nous mettrons ces histoires d’identité au clair plus tard. Pour l’instant, les Hammers of Sigmar sont vos alliés. Écrasons ensemble cette vermine morte-vivante.”

Le seigneur aelf fit un geste gracieux que Khamastus interpréta comme un assentiment, puis fit pivoter sa monture en direction de la mêlée au bas de la pente.

“Hammers of Sigmar, rugit le Lord-Aquilor Khamastus, sa lame brandie. Frappez comme l’orage! Pour la vengeance, et pour la victoire!”

Ses guerriers répondirent par un cri puissant, et dévalèrent le promontoire. Comme un seul homme, les Stormcast Eternals et les Idoneths s’écrasèrent sur les lignes des morts-vivants, et soulevèrent un blizzard d’échardes d’os, au cours d’une alliance qui se reproduirait souvent à l’avenir.

 

 

13.04.2018 LE GRAND ROGNAGE
Skavens

 

Dans une oubliette obscure, une silhouette est penchée sur un globe de cristal. L’individu est voûté, furtif, drapé dans une cape, une capuche rabattue sur sa tête. Une queue frétillante apparaît entre les replis de l’étoffe.

 


Des yeux rouges scintillent sous la capuche. Des mains griffues s’agitent au-dessus du globe, qui brille d’une lueur maladive. La silhouette marmonne tandis qu’une image se précise à l’intérieur de la sphère de cristal.

“Bien-bien, siffle le personnage. Tout se passe selon mon plan génial…”

Le Maître-des-choses Snitterskritch s’assit sur son palanquin monté sur le dos d’une bête-rat à treize pattes. La monture était particulièrement peu pratique, son volume gigantesque emplissait le tunnel et rapprochait dangereusement la tête de Snitterskritch du plafond aux irrégularités acérées. Mais le maître Moulder devait faire bonne figure. Son heure de gloire approchait. Tous les yeux devaient être braqués sur lui. C’était à ses sous-fifres de s’assurer que le trou de vermine était assez large pour qu’il pût passer avec dignité, et malheur à eux s’ils avaient failli dans cette tâche!

Snitterskritch balaya d’un regard impérieux le tunnel. Droit devant, au-delà d’un océan de skavens massés, le maître Moulder pouvait voir les ogors foreurs et les esclaves travailler frénétiquement. Des arcs électriques verts jaillissaient des excavatrices métaphysiques tandis qu’elles creusaient à travers la réalité elle-même.

 

Derrière sa monture aux proportions de pachyderme, des milliers d’autres skavens s’agitaient dans son sillage, lames à la main et la queue remuante. Parmi eux, les palanquins et les bannières des rivaux de Snitterskritch étaient visibles, et ces derniers lui adressaient des regards venimeux. Il se délectait de l’idée que son sombre seigneur lui avait confié le commandement d’un tel regroupement de technomages, de seigneurs, de sorciers et plus encore.

Snitterskritch leva à sa bouche son porte-couine.

 


“Vite-vite, fouisseurs! cria-t-il. Rongez-rognez de toutes vos forces! Précipitez mon heure de magnificence! L’invasion de Nagashizzar nous attend! Apprenons aux choses-mortes à rester morte!”

Une allocution glorieusement menée, pensa-t-il avec suffisance tandis qu’il voyait ses ouvriers redoubler d’effort.

La silhouette pépie pour elle-même en voyant le maître Moulder fanfaronner. Snitterskritch est un idiot, pense-t-elle, mais un idiot puissant et fortuné, ce qui est essentiel à ce plan. Une heure de magnificence s’approche en effet, une grande invasion qui réduira Nagash à un tas d’ossements. Mais ce ne sera pas Snitterskritch qui récoltera les fruits de cette victoire.

Oh non.

Une main griffue farfouille dans une poche, et en sort une pincée de substance verte. La silhouette inhale la substance, frémissant tandis que la magie noire afflue dans ses veines, avant de se pencher à nouveau au-dessus du globe.

Dans quelques instants…

Des couinements triomphants résonnèrent le long du tunnel. Les technomages près de la tête du forage étaient penchés sur d’étranges instruments, actionnant leurs manivelles avec une intensité maniaque. Ils observaient à travers des lunettes transmogrilithiques et invectivaient leurs laquais qui allumaient des malefeu et s’assuraient qu’ils brûlent puissamment.

Des flammes vertes éclairaient les ouvriers fouisseurs. Une fumée chimique tourbillonnait, asphyxiant les esclaves.

“Préparez-vous! cria Snitterskritch. Le trou de vermine s’ouvre-s’ouvre! On combat pour la gloire de Vile Ville! On tue-tue au nom du Grand Cornu! On—“

Un grondement sismique l’interrompit. Le trou de vermine frémit. Ses murs ondoyèrent. Un susurre nerveux se répandit dans les rangs skavens. Le fumet du musc de la peur s’éleva.

Regardant par-dessus la nuée, Snitterskritch écarquilla ses yeux. Les ingénieurs gesticulaient frénétiquement, et son rythme cardiaque accéléra lorsqu’il les vit hurler sur les ogors foreurs en secouant la tête. Un fragment de réalité cristallisée se décrocha et tomba avec un craquement sinistre sur un groupe d’esclaves. L’excavatrice qu’ils portaient explosa, arrosant le tunnel d’une pluie de débris.


Un autre séisme agita le trou de vermine, et Snitterskritch déglutit. Des fissures parcoururent la bouche du tunnel, puis s’élargirent lorsque du liquide en jaillit. Il baissa le regard sur son énorme monture, et se rendit compte pour la première fois du défaut de sa créature: son incapacité à se retourner. Devant, les skavens se ruèrent en vagues peureuses, tentant de faire demi-tour. Derrière, d’autres hommes-rats regardaient avec effroi ce qui se déroulait. Les rêves de gloire de Snitterskritch se changèrent rapidement en instinct de survie…

La silhouette cligne des yeux, et inhale une nouvelle pincée de poudre de malepierre. Quelque chose ne va pas. Les formes dans le globe se meuvent avec une agitation grandissante. La bouche du tunnel commence à s’écrouler.

“Mes calculs étaient parfaits!” siffle le personnage. Ses yeux rouges et déments fixent Snitterskritch, qui se débat de la manière la plus veule qui soit sur sa monture.

“Idiot-idiot, qu’est-ce que tu as fait?”

Snitterskritch bondit du dos de sa monture, agitant son fouet tandis qu’il tentait de forcer le passage à travers les rats des clans massés. La bête-rat trépignait et grondait en tentant sans succès de faire demi-tour.


Des couinements de terreur poursuivirent Snitterskritch à travers le tunnel avant d’être étouffés par un grondement assourdissant. Il jeta un regard par-dessus son épaule, à temps pour voir la bouche du tunnel exploser et un mur rugissant d’eau et de cadavres bouffis jaillir du trou. Snitterskritch poussa un cri suraigu à la vue de la masse de ténèbres et de corps pourrissant qui se ruait sur lui en emportant des skavens par centaines et en charriant les épaves de machinerie et des tonnes de débris.

Fou de panique, il griffait et mordait en sachant qu’il était déjà trop tard. Un fragment de seconde plus tard, l’eau le frappa comme un bélier de siège. La dernière chose que vit Snitterskritch était l’immense cadavre de sa bête-rat tombant sur lui depuis la crête d’une vague noire comme la nuit…

 

 

17.04.2018 EN HAUT COMME EN BAS
Idoneth

 

Le porteur de cette missive est un envoyé de Khaphtar, investi par proclamation du conseil Isharann de Khaphtar, au service dévoué de feu le Roi Nemosene II.

 


Au Roi Glorian de Laebrea,

Khaphtar vous implore en cette heure de profond désespoir.

Nous nous pensions en sécurité. Pendant longtemps nous étions cachés, dissimulés par notre vaste océan et protégés par nos ancestraux sceaux magiques. Notre existence passait inaperçue – des vivants, des morts et même de nombre de nos lointains cousins. Les âmes que nous prenions étaient les reliefs des noyés et des damnés, dont les corps bouffis foisonnaient dans la mer au-dessus de nous. Nous nous emparions seulement de ce dont nous avions besoin, et nous prenions soin de ne laisser personne en mesure de parler de notre venue. Nous avons fait ainsi depuis le début – prudence, secret, survie. Nos yeux étaient tournés vers la surface, guettant inlassablement les agents de l’Antique Nécromancien, de crainte qu’il ne vînt pour nous, ou pour les âmes que nous avions dérobées aux morts. Nous n’avons jamais songé à surveiller ce qui pourrait venir d’en dessous.

Un fracas a résonné dans les abysses, une détonation tonitruante dont l’onde de choc a parcouru le plancher marin et brisé de nombreuses constructions appartenant aux avant-postes épars de notre enclave. Puis est venu le son de notre océan aspiré par une gigantesque gueule béante. Les courants marins, sauvages et féroces, ont ravagé nos possessions, ébranlant les barrières à la frontière de notre ville, et entraînant les Idoneth qui se trouvaient en pleine mer à leur perte. Des pieux d’amarrage ont été déracinés alors que les bêtes asservies les plus imposantes étaient projetées contre le périmètre de l’enclave, provoquant, avec la force implacable du courant, l’effondrement des sceaux de protection.

Nous, les Isharann de Khaphtar, avons vu tout cela, et nous avons pleuré et avons été emplis de rage. Nous en avons appelé à nos gardiens ancestraux, et nos Tidecasters ont dirigé nos prières dans le chorrileum au cœur de notre cité. Bien qu’il nous en coûtât, nous avons éveillé ces antiques guerriers qui avaient déjà donné leur vie pour notre enclave, et les avons invoqués pour combattre une fois de plus pour notre peuple. Comme un seul être, ils se sont réveillés de leur torpeur et ont pris la forme d’un Eidolon de Mathlann.

Au nom de Khaphtar, l’Eidolon a ordonné aux courants de se soumettre à son autorité. Il n’a pas été le seul à faire cette demande, car nos Tidecasters ont aussi dressé leur magie contre les eaux précipitées, et ont lutté contre la masse que l’océan faisait s’abattre sur nous. Grâce à leurs puissances combinées, ils ont calmé la mer autour de nous et ont restauré la bulle de tranquillité qui enveloppait notre cité, et autour de laquelle la tempête continuait à faire rage. Au cours de ce répit, notre peuple a rassemblé ses forces. Nos Namarti ont été envoyés réparer les structures les plus endommagées; nos Akhelians ont établi des plans pour trouver et sceller la brèche dans laquelle la mer se vidait; et nos gardiens des âmes ont recensé les mânes de Khaphtar à notre disposition, et celles qui nous avaient été prises pour toujours.


Puis les morts sont venus nous submerger. Ils avaient toujours été au-dessus de nous, âmes sans repos qui s’étaient désespérément noyées, inhumés dans une sépulture aqueuse tenue à distance par une étendue immense et informe. Lorsque le niveau de l’océan a chu, les masses de cadavres qui encombraient ses eaux en ont fait autant, et bien que nos sceaux renforcés eurent empêché les eaux tourmentées de déchiqueter notre cité, ils n’ont pas retenu pas les morts qui étaient pris dans leurs tourbillons. Des milliers de cadavres ont été jetés contre la barrière des confins de la cité, et leurs formes désarticulées se sont agglomérées en dunes macabres. Leurs membres en lambeaux ont commencé à s’agiter et leurs mâchoires décomposées à claquer. Ceux au sommet de ces amas se sont redressé maladroitement et ont commencé à tituber vers nous. Ce qui restait de nos phalanges s’est précipité pour intercepter les morts-vivants – ils en ont mis des centaines en pièces, mais plus encore ont continué à se relever, jusqu’à ce qu’une large vague de cadavres détrempés se soit dirigée sur nous. Nous avons vu les braves Akhelians et les loyaux Namarti être déchiquetés des mains des morts. Nous avons ensuite vu l’Eidolon céder à la rage.

Notre gardien révéré s’est jeté dans la nuée des morts-vivants, fendant et pourfendant les os séculaires et les chairs détrempées de sa lance. Avec la colère d’une tempête, il a envoyé des vagues de force à travers les rangs titubants, brisant leurs crânes et faisant imploser leurs entrailles bouffies. Rapidement, un sang fétide et des membres en lambeaux parsemaient le pourtour de l’enclave. Pour autant, les morts n’ont pas cessé d’affluer.

L’Eidolon s’est élancé, à travers les sceaux protecteurs qui retenaient à peine l’océan. Des centaines de morts ont été repoussées dans son sillage, mais des milliers d’autres ont continué à avancer inexorablement, et le tourbillon océanique n’a pas cessé de rabattre sur Khaphtar plus de cadavres. Les corps arrivaient en flots irrépressibles, et si l’Eidolon taillait, pulvérisait et démembrait tant et plus, il n’y en avait bien trop pour espérer triompher.

Dans la cité, une chape de d’affliction s’est abattue sur nous, comme un sentiment contre-nature et invasif de désespoir. Nous en connaissions la source, car tous ceux qui à Khaphtar se sont aventurés à la surface en quête d’âmes l’ont éprouvé. Il s’agissait du désespoir des morts endeuillés qui avaient saigné dans les eaux pendant des millénaires. Il marquait le domaine de Nagash, aux yeux de qui nous nous sommes toujours efforcés de rester dissimulés. Mais alors que ces effroyables eaux nous fustigeaient, nous avons entendu une voix qui a résonné dans toute l’enclave.

“JE VOUS VOIS, VOLEURS. ET JE REPRENDRAI CE QUE VOUS M’AVEZ DÉROBÉ.”

Nous nous croyions en sécurité, mais nous nous trompions. Khaphtar ne peut rester isolée au milieu des morts, car notre peuple ne survivra pas s’il se bat seul. Pour sa vie, et pour le salut de ceux qui vivent dans les abysses, nous vous faisons parvenir cette missive, et au nom de notre fraternité, nous vous posons une seule question.

Combattrez-vous de notre côté?

 

 

20.04.2018 LA CHASSE
Idoneth deepkin + Orruk

 

Le Roi Glorian s’accrochait à son Deepmare tandis que la monture fonçait à travers les plaines bitumeuses de Ghur. Il était flanqué d’une dizaine de ses cavaliers Akhelians, une fraction de la phalange qui avait quitté Laebrea. Alors même qu’il se ruait en avant, le fracas de la horde Ironjaw retentissait de plus en plus.

 


L’heure était sombre pour les Idoneth. Les rumeurs de sombres présages lui parvenaient de maintes enclaves, et les reclus de Khaphtar demandaient à présent de l’aide pour faire face aux horreurs de la non-vie qui s’éveillaient. Glorian observa les cavaliers à ses côtés, puis tourna son regard vers la horde face à lui. Les peaux-vertes se comptaient par milliers, et d’autres encore viendraient lorsqu’ils auront humé l’odeur de la bataille. Ils étaient ainsi. Il avait appris cela lorsqu’il avait intégré les rangs des Akhelians pour la première fois. Cela lui semblait remonter à des siècles désormais, mais il se rappelait clairement ce qui lui avait été enseigné.

N’oubliez jamais que ceux que nous chassons sont dangereux. Ils sont sauvages et forts, et nous surpassent en nombre. Prudence et précision: voilà ce que doivent être nos armes, car affronter l’ennemi directement revient à mettre en péril l’âme des nôtres.

Glorian entendit un cri de douleur. Il tourna son regard vers l’est et vit d’autres cavaliers issus de sa phalange éparpillée se faufiler entre des arbres flétris. Le dernier de la formation était avachi sur sa Fangmora, un sang noir s’écoulant d’une blessure béante dans son dos. Dans son sillage se trouvaient plusieurs meutes d’orruks chargeant à dos de gruntas écumants. Glorian tira les rênes de son Deepmare et obliqua vers l’ouest, mais d’autres cavaliers brutaux surgirent à cet instant à travers les roseaux, fonçant depuis cette direction. Les Ironjawz se rapprochaient.

Nous chassons dans les Terres de Ghur, car les âmes y sont fortes. Mais nous devons garder à l’esprit que les prédateurs abondent de toutes parts.

“En avant!” cria Glorian en enfonçant ses éperons dans les flancs de sa monture. Le Deepmare était déjà à bout, et les Fangmoras de ses camarades Idoneths atteignaient le point de non retour. Mais le courant spectral commença à accélérer autour du Roi Akhelian, et au loin, il pouvait voir la brumevoile créé par la magie fantomatique de l’éthermer. S’ils pouvaient atteindre les brumes, ils seraient en sécurité.


Observez votre proie. Découvrez ses habitudes. Voyez comme elle chasse et apprend ce qui la chasse. Et faites en sorte qu’elle ignore tout de votre présence alors que vous vous préparez.

Dans son dos, Glorian entendit un rugissement colossal. Il jeta un œil par-dessus son épaule et vit un Maw-krusha bondissant à la tête de la horde peau-verte. Sur son dos se tenait le Megaboss Ragdrakka, les yeux écarquillés de fureur. Les Akhelians à l’est avaient presque rejoint le groupe principal de cavalerie Idoneth, mais les Gore-gruntas les talonnaient. Pire encore, les chevaucheurs de sangliers venus de l’ouest menaçaient de couper la route de Glorian et de ses guerriers.

Soyez patients, et ne tentez rien tant que la victoire ne vous est pas assurée. Soyez le calme au milieu de la mer enragée, l’eau profonde qui draine tout.

“Maintenant!” hurla Glorian, sa voix résonnant par-dessus les beuglements orruks. L’éthermer s’enroula autour de lui avec une fureur soudaine, et le entraîna lui et ses compagnons Idoneth dans un torrent. La cavalerie gagna en vitesse et en altitude, et s’éleva au-dessus des meutes de Gore-gruntas qui leur barraient le passage. Les cavaliers Ironjawz levèrent leurs yeux stupéfaits, tandis que Glorian et ses soldats survolaient leur tête. Ils étaient si distraits par le spectacle qu’ils ne remarquèrent pas que leurs propres montures se débattaient dans l’épais sable bitumeux. La brumevoile était à présent à moins d’un jet de lance, et les Tidecasters qui y étaient dissimulés apprêtaient leurs sortilèges.


Faites en sorte que la sauvagerie de votre proie entraîne sa chute. Laissez-la fanfaronner face à ses ennemis, tandis que vous observez et attendez le moment de frapper.

Le Maw-krusha de Ragdrakka fondit depuis les cieux et atterrit avec un clapotement tonitruant dans le bitume devant Glorian. Le Roi Akhelian tira sur les rênes de son Deepmare à temps pour éviter un coup du poing massif du monstre. Deux de ses gardes n’eurent pas autant de chance, et Glorian entendit le craquement de leurs os tandis que le geste brutal envoyait dans les airs leurs corps désarticulés. Le Megaboss frappa vers un troisième guerrier Idoneth, et sa lame cruelle fendit d’un seul coup l’Akhelian et sa Fangmora.

“Précipitez-les dans les abysses!” commanda Glorian en dégainant son espadon.

Pendant qu’ils affrontent l’ennemi qu’ils voient, approchons-nous hors de vue. Et lorsqu’ils se croient être les prédateurs, faisons d’eux notre proie.

Un craquement sonore retentit, suivi d’un gargouillis. Partout autour de Glorian, les guerriers Ironjawz étaient empêtrés et commençaient à sombrer dans le bitume. Des milliers de peaux-vertes et leurs montures brutales hurlaient et se débattaient tandis que tous étaient aspirés sous la surface, par la Porte de Royaume cachée sous le bitume. Le Maw-krusha tenta de libérer ses griffes de la substance poisseuse, mais il était déjà inexorablement attiré. Enragé, Ragdrakka bondit depuis la tête de la bête aux abois, brandissant son kikoup’ tandis qu’il s’élançait dans les airs en direction de Glorian. Le Roi Akhelian observa son adversaire se précipiter vers lui, attendant le bon moment pour frapper d’estoc avec son espadon.


Ils s’affronteront les uns les autres. Ils tueront et seront tués. Ils se croiront puissants, mais ils seront aveugles à ce qui les attendra.

La lame s’enfonça dans la chair verte, à travers la joue de Ragdrakka avant de ressortir par son orbite droite. Le Megaboss beugla de douleur et de colère. Ce n’était pas un coup fatal, mais il suffit à l’envoyer tournoyer dans les airs avant d’atterrir avec un bruit mouillé au sol. Il continua à beugler tout en étant lentement englouti par la mélasse noire, aux côtés de son Maw-krusha et de la totalité de sa horde barbare. Flottant au-dessus de la surface, sur les courants de l’éthermer, le Roi Akhelian et sa cavalerie attendirent patiemment que leurs ennemis sombrent dans la noirceur.

Un ennemi distrait fait une proie facile. Ce n’est que lorsque son attention est ailleurs que nous nous révélons.

Glorian contempla les dernières bulles éclater à la surface du champ bitumeux. Les Tidecasters avaient bien joué leur rôle, et les Idoneth qui avaient succombé seraient pleurés le moment venu. D’autres membres de la phalange arriveraient rapidement, leur propre horde peau-verte aux trousses. Les tribus brutales de Ghur iraient n’importe où pour une bataille – cela, Glorian l’avait appris il y a longtemps – et elles trouveraient quantité d’ennemi de l’autre côté de la Porte de Royaume. Elle les mènerait directement aux frontières de Nagashizzar, où les morts s’amassaient en nombre vertigineux. Là, les peaux-vertes feraient ce qu’ils font toujours. Ils attaqueraient, ils combattraient, et ils fourniraient une diversion capitale.

Un ennemi distrait fait une proie facile, et lorsque l’attention de Nagash serait ailleurs, les Idoneth frapperaient.

 

 

24.04.2018 LE DÉCRET DE ZENST

 

Jedd ouvrit péniblement les yeux, et les referma de plus belle pour se garder de la lueur de l’aube.

 


“Où sont ces maudits rideaux?” grommela-t-il, avant de geindre en se souvenant qu’il les avait lui-même enlevés. D’après le Décret de Zenst, se cacher de la lumière céleste revenait à s’envelopper d’un suaire. C’était la garantie d’attirer les morts sans repos. Jedd n’avait aucunement l’intention d’ignorer la sagesse d’un répurgateur de renom, et il avait ôté les rideaux.

Il supposait que Heirom Zenst avait au moins raison sur un point. Grâce à la lumière de Sigmar, Jedd s’était réveillé à l’heure pour prendre son tour de garde, et il en était reconnaissant.

Cela dit, le Décret de Zenst ne promettait à tout un chacun de se préserver des morts qu’en suivant le moindre commandement à la lettre, et la liste était longue. Jedd chercha à tâtons son exemplaire sur parchemin sur la table de nuit. Il se redressa pour lire péniblement les directives draconiennes.

“Sigmar, chasse les spectres,” lut Jedd. “Sigmar, chasse les goules. Sigmar, préserve-moi des morts corps et âme.” Il répéta la formule par six fois, puis s’humecta les doigts grâce à la fiole d’eau qu’il gardait à côté de son lit, avant de projeter des gouttelettes autour de lui à chacun des douze alignements stellaires.

Jedd se tira du lit et se prépara tout en suivant scrupuleusement les commandements de Zenst. Il se passa autour du cou douze talismans pesants, avant de se rendre compte qu’il devait les retirer pour recommencer car il avait mis le Marteau du Cœur Juste avant l’Œil de Préservation de l’Âme. Il s’habilla en commençant par la droite: chaussette droite, botte droite, gant droit, tout en énumérant les prières contre les péchés aux sinistres conséquences. Il considéra la viande salée, intacte dans son garde-manger, mais se contenta de tubercules et de fruits blets.


“C’est pas comme ça que je vais me refaire des forces,” marmotta Jedd . Le Décret interdisait de consommer de la chair morte, car cela invitait les pensées morbides, mais Jedd n’avait pas pu se résoudre à jeter cette nourriture de choix.

Il endossa son armure de la franche-guilde, dont chaque pièce avait été laborieusement frottée à la cire bénite achetée à prix d’or chez l’alchimancien du village. C’était une substance glissante et irritante, qui rendait l’épée de Jedd plus difficile à tenir fermement – mais une fois encore, il aurait fallu être fou pour passer outre les avertissements de Zenst. Il continua à grommeler tout en fouinant dans son coffre pour en sortir les parchemins consacrés, qu’il mit plusieurs minutes à fixer à son harnois.

“J’aurais bien voulu savoir lire,” souffla Jedd, incapable de déchiffrer les gribouillis enluminés dont les parchemins étaient couverts. Il n’avait d’autre choix que de faire confiance au prêtre local, et de croire que les écrits disaient bien ce qu’ils étaient censés dire, et que le privilège de les porter valait ce qu’il avait déboursé.

Enfin, il put sortir de sa maison. Tout en verrouillant la porte – et sans oublier de faire claquer la poignée trois fois – Jedd remarqua que sa boule de gui chasse-malheur se fanait.

“Par le soleil, va falloir retourner en cueillir.” Ce n’était pas une perspective qui l’enchantait, car les bois autour du village étaient dangereux et infestés de grots. Mais il valait toujours mieux avoir affaire aux peaux-vertes que de laisser entrer un revenant.

Jedd se hâta au fil des ruelles, en regardant droit devant lui d’un air dur. Zenst déconseillait de se montrer trop amical, au cas où les passants soient possédés ou spirituellement contaminés. Pour Jedd, c’était dommage, car ses voisins étaient de braves gens, et depuis le Décret, froideur, méfiance et soupçon avaient fait leur lit dans le village. Mais qui aurait voulu s’exposer à la possession?

“Tu es encore en retard,” souligna Dunsley quand Jedd arriva au rempart.

“J’ai fait aussi vite que possible,” s’excusa Jedd. “Le Décret, hein? Ça prend du temps.”

Dunsley grimaça.

“Débrouille-toi, Jedd. J’ai une femme et un bébé. Avec tous ces signes et présages, les morts qui s’agitent… On a tous des gens à défendre.”

Jedd soupira en acquiesçant, en se disant qu’il ne ferait pas un meilleur guetteur en dormant encore moins.

“Désolé, mon gars, tu peux rentrer les retrouver. Le bonjour à Rosa.”

Dunsley grommela, quelque peu apaisé. Jedd trouva qu’il avait l’air fatigué. Comme tout le monde.

“J’aurais bien aimé qu’on n’en passe pas par tout ça,” reprit Jedd comme Dunsley descendait l’escalier. “Tout est plus dur.”

“Attention à ce que tu dis, Jedd,” le corrigea Dunsley en se retournant. “La Faucheuse va t’entendre.”

Jedd frissonna, malgré les rayons du soleil matinal.


Il arpenta la muraille en patrouillant dans le sens contraire à la course du soleil, conformément au Décret. La forêt s’étendait sous un ciel bleu cobalt où planaient les autours. Des cris d’animaux se faisaient entendre dans les tréfonds de la canopée, et à l’orée du bois, qui se trouvait par endroits à moins de cinquante enjambées du mur, on entrevoyait des mouvements d’insectes.

Une heure après le début du tour de garde de Jedd, un de ces mouvements attira son regard las. Il cligna des yeux et se pencha au rempart, en étouffant un juron quand ses lourdes breloques porte-bonheur se mirent à pendre au-dessus du vide.

Jedd eut la mauvaise surprise de voir des yeux rouges lui rendre son regard, et d’entendre la détente d’une corde d’arc. Trop tard, Jedd tenta de se mettre à couvert, mais son gant ciré glissa sur la pierre quand il voulut se pousser en arrière, et la flèche se planta dans sa gorge. Il fut pris d’une secousse, et il bascula du mauvais côté.

La douleur éclata en Jedd à l’instant même où il entendit ses os craquer. De son cou s’épanchait un flot de sang. Il ne pouvait plus respirer. La dernière chose qu’il vit fut un duo de grots qui se faufilaient vers lui, les yeux rivés sur ses amulettes. Ils se saisirent de lui et entreprirent de le traîner vers la forêt…

Plus tard, le prêtre du village s’arrêta devant chez Jedd. Il considéra d’un air désapprobateur le gui défraîchi, puis il cloua un parchemin au cadre de la porte. Cela fait, le prêtre s’en retourna, et le parchemin ondoyait dans la brise fraîche, porteur d’un avertissement explicite.

Ici résidait celui qui dénigra le Décret jusque sur les murailles.

La Faucheuse l’a emporté, soustrait au rempart sans laisser de trace.

Ô fidèles, prenez garde aux morts.

Obéissez au Décret.

Loué soit Sigmar.

 

 

27.04.2018 LE PRIX DE L'APOTHÉOSE
Stormcast

 

Dans la Chambre du Monde Brisé, une âme dévastée se tordait dans les flammes de l’Apothéose.

 


J’ai lutté. J’ai péri. J’ai été métamorphosé. Et cela, combien de fois? Je sais que c’est la volonté de Sigmar, mais c’est trop dur à supporter.

J’ai eu le dos rompu d’un coup de hache.

J’ai eu le crâne défoncé à la masse.

J’ai eu le cœur percé par une épée.

Je ne renais donc que pour mourir encore?

C’est trop de souffrance. Je ne sais si je pourrai –

CLANG!

Le choc métallique du marteau se répercuta dans tout le Sigmarabulum.

Hors de la salle, une sentinelle intrépide écoutait ce glas à fendre l’âme. Une porte d’or colossale séparait Kavastus Sept-sens de l’Enclume de l’Apothéose, et malgré son épaisseur il pouvait distinguer les coups que portaient chacun des Six Forgerons. Il avait appris à en reconnaître la tonalité particulière durant ses longues années de service, de même qu’il savait devoir s’attendre à différentes sortes de cris à mesure que les portions des âmes métamorphosées étaient battues et rebattues pour être renouvelées.


Le fracas assourdissant s’atténua, et l’âme que recélait la chambre s’anima, investie d’une conscience.

J’ai lutté. J’ai été métamorphosé. Dans quelles circonstances? Je sais que c’est la volonté de Sigmar –

J’ai été arraché à ma tribu quand les seigneurs sorciers sont venus.

Ils ont incendié mons village et j’ai regardé les miens brûler.

Je me suis battu jusqu’au bout. On aurait peut-être pu gagner, mais au moment crucial j’ai été emporté et –

CLANG!

Une nouvelle onde sonore, et de nouveaux cris suite aux coups de marteau.

Kavastus se tenait silencieux dans la grande antichambre, le regard rivé sur la porte. Il avait lui-même connu la métamorphose. Une seuls fois. Maintenant, il gardait ces lieux sacro-saints pendant que ceux qui étaient morts au combat recevaient une vie nouvelle par la volonté du Dieu-Roi. Il se souvenait de l’intolérable souffrance physique et mentale, et il compatissait chaque fois qu’il était témoin de la renaissance d’un Stormcast Eternal. Mais il ne pouvait laisser la pitié entraver l’accomplissement de son devoir. Et il se devait de veiller, au cas où un sujet rejette le don de Sigmar.

Dans la salle, les cris cessaient. Mais les coups allaient reprendre.

J’ai lutté. J’ai été métamorphosé. Et cela par la volonté de Sigmar.

La dernière fois que j’ai péri, c’était dans les terres de Shyish, chez la mort éternelle.

Nous affrontions les légions du Grand Necromancien, l’antique ennemi du Dieu-Roi.

Nous abattions les cadavres animés par centaines, mais c’est par milliers qu’ils voulaient nous déchiqueter, le regard vide.

J’ai vu quelque chose dans ces yeux, quelque chose qui –

CLANG!

Les cris s’intensifiaient. C’était anormal. Kavastus était désormais familier des sortes de hurlements qui s’échappaient de la chambre, des changements de tonalité associés aux sortes de tourments. Mais au fil de l’ouvrage des Six Forgerons, les cris tendaient à décroître, jusqu’à faire place au crépitement de la foudre une fois que le Stormcast Eternal reprenait vie.

Or, ce sujet-là continuait à hurler.


J’ai lutté. J’ai été métamorphosé. Et cela par la volonté de Sigmar –

Les morts me regardaient et je les regardais.

Ils avaient été brûlés, ils étaient méconnaissables, mais je les ai vus parmi la horde titubante.

Je les ai reconnus –

C-CLANG!

Sous les yeux de Kavastus, la porte d’or chauffait jusqu’à être parcourue d’éclairs sur toute sa surface. Il aggrippa son sceptre. La métamorphose ne se déroulait pas comme elle l’aurait dû. Quelque chose n’allait pas chez le métamorphosé.

Je suis mort – par la volonté de Sigmar – c’est insupportable.

J’ai reconnu ces morts mutilés. Parmi cette multitude, j’ai reconnu les visages de mon peuple.

Quelles horreurs ont-ils pu endurer? Dans quel cauchemar les ai-je abandonnés?

Pourquoi Sigmar m’enverrait-il –

CLANG!

Des arcs d’énergie azurée zébrèrent l’antichambre, jaillissant de la porte d’or à chaque plainte déchirante. Kavastus se ressaisit. À l’intérieur, le Stormcast résistait à la métamorphose.

Je suis mort – c’est insupportable.

Je ne pouvais pas frapper les miens, même quand ils me déchiraient.

Ils me haïssaient parce que je les avais abandonnés à –

CLANG!

“Que Sigmar me guide,” dit Kavastus en se mettant en garde, paré à affronter l’orage de l’âme tourmentée.

C’est insupportable.

Je n’ai pas voulu partir.

Le Dieu-Roi m’a pris, mais je ne puis continuer ainsi.

Mon peuple a besoin de moi!

La grande porte s’ouvrit dans le fracas du tonnerre. Kavastus fut momentanément aveuglé par une lumière blanche ardente, et parcouru d’une énergie azurée qui traversa son armure. La douleur électrique le déchirait corps et âme, mais il ne défaillit pas. Brandissant son sceptre devant lui, il invoqua d’une voix tonnante la magie d’Azyr, canalisée par l’instrument. On entendit un fracas évoquant la collision de deux fronts orageux, et aussi vite qu’elle s’était manifestée, l’énergie déchaînée fut rejetée par-delà la porte. Là où elle s’était trouvée demeurait un spectre fait d’électricité statique bleue et dorée, siège de l’âme meurtrie du métamorphosé. C’était un fantôme de foudre.


Kavastus assista ensuite à la course effrénée et anarchique de l’être autour de l’antichambre, et il l’interpella avec toute l’autorité conférée par le Dieu-Roi.

“Halte!”

De son sceptre jaillit une trame d’éclairs crépitants en direction du fantôme électrique, qui se retrouva piégé en l’air. Il hurla de douleur et de rage insensée, mais la magie d’Azyr ne le liait que plus étroitement, et obligea sa forme erratique à se condenser et à se stabiliser jusqu’à ce qu’elle évoque un homme.

“Ne bouge pas!” ordonna Kavastus, mais le spectre persistait à lutter contre ses liens mystiques.

“Calme ton âme!” Cette exigence ne fit que susciter une rage tempétueuse qui se réverbéra dan toute l’antichambre.

“Ton devoir n’est pas accompli!”

Kavastus ponctua cette déclaration d’un coup sec de son sceptre, qui catapulta le fantôme de foudre à travers l’antichambre et au-delà de la porte conduisant à l’Enclume de l’Apothéose. Les battants se refermèrent brutalement, et Kavastus haletait.

CLANG! CLANG! CLANG! CLANG! CLANG! CLANG!

Après ce qui parut une éternité, les Six Forgerons cessèrent leur martèlement. Les cris s’étaient interrompus après la première centaine de coups. Cette portion perturbée de l’âme métamorphosée avait été laminée, excisée comme un élément inutilisable. Kavastus se demanda  dans quelle mesure le guerrier avait perdu de son humanité, mais il chassa promptement une telle préoccupation. Si le sujet pouvait reprendre le combat au service des guerres du Dieu-Roi, le prix ne pouvait pas être trop élevé.

Les portes d’or se rouvrirent, et le Stormcast en sortit cette fois sous la forme de la merveilleuse création de Sigmar. Kavastus contempla le métamorphosé qui regardait droit devant lui, les yeux dénués d’émotion. Il ouvrir la bouche pour prononcer les premières paroles de la nouvelle vie qui lui avait été accordée.

“J’ai péri. J’ai été métamorphosé. Et cela par la volonté de Sigmar.”

 

 

01.05.2018 METTRE FIN À L'HIVER ÉTERNEL

Ogors + Free people

 

Bien carré dans la selle de Mjawrn, son Stonehorn, le Frostlord Bjorgulf grimaçait en assistant à l’agonie d’une prophétie.

 


Il avait conduit sa tribu loin dans le Royaume de la Mort. Il s’était ouvert un chemin à travers les sous-mondes. Monstres et mortels avaient senti le courroux de ses guerriers. Il avait laissé derrière lui des légions de cadavres rongés et gelés, tout cela pour obéir à la voix qui hurlait dans ses songes.

Bjorgulf avait le pouvoir de mettre fin à l’Hiver Éternel. La voix le lui rappelait, nuit après nuit, rugissante et ronflante comme la bise dans un col montagneux. Il devait conduire ses ogors et leurs puissantes bêtes au cœur même des terres mortes, pour faire un festin du dieu-carcasse dans sa noire cité nocturne. C’était prédit.

Les victoires s’étaient enchaînées jusqu’à aujourd’hui. Là, sur cette toundra grise, sous le regard de statues de basalte grandes comme des castels, la défaite menaçait. Les vents glacés soufflaient en rafales chargées de neige sur le champ de bataille, mais en retour le feu ennemi redoublait de vigueur. Des humains et des aelfs. De petits êtres faibles, mais nombreux et abondamment dotés de bâtons de feu.

Bjorgulf aurait pu contourner cette armée de faibles, mais cela aurait fait de lui-même un faible. Non, il se devait de détruire tout ce qu’il rencontrait sur sa route.

Bjorgulf se redressa sur ses étriers pour parcourir du regard les cavaliers ogors de son entourage. Ils s’étaient ralliés autour de leur Frostlord après avoir été repoussés des hauteurs pour la seconde fois. Les blessés étaient nombreux, la frustration et la faim se lisaient dans leur regard. Les montures étaient nerveuses et agressives, les Mournfangs claquaient des crocs à l’adresse des Thundertusks, qui poussaient des vrombissements de colère infrasoniques. Les Stonehorns piétinaient, menaçaient d’échapper à l’emprise de leurs maîtres et de laisser libre cours à leur rage. Ce qui avait été un imposant parti de chasseurs se réduisait à une bande réduite à moins de la moitié de son effectif, et au moral défaillant.


Cela n’irait pas.

Bjorgulf inspira goulûment l’air glacé et poussa un beuglement de colère.

« Nous sommes l’hiver qui mettra fin à l’hiver! Nous sommes l’avalanche! Nous dévorerons la carcasse d’un dieu et ce sera la fin de l’Hiver Éternel! Vous en doutez? »

Ses guerriers lui rendirent son rugissement, prompts à repartir à l’assaut. Le Frostlord éperonna sa monture et abaissa sa lance d’os fatale. Les sabots de Mjawrn mordirent profondément dans le sol et le Stonehorn gravit la côte. La terre vibra et les vents hurlèrent quand ce qu’il restait de la tribu de Bjorgulf poussa son cri de guerre et chargea à la suite de son Frostlord.

Des projectiles sifflèrent autour de Bjorgulf. Des explosions illuminèrent la pente quand les armes à feu ennemies répondaient. Ogors et bêtes en souffraient, étaient déchiquetés. Mais l’élan de la charge prévalut, et la voix de ses rêves se mêla à son propre cri de guerre quand il percuta la ligne adverse. Ce n’est qu’après un long massacre qu’il se rendit compte de sa solitude.

Il était le dernier de sa tribu, encerclé, condamné.

Bjorgulf cracha de dépit.

« Et voilà pour la prophétie, » s’exclama-t-il avec mépris, juste avant qu’un boulet de canon lui emporte la tête.

Le capitaine Hemsler soupira de soulagement sous sa moustache quand le dernier cavalier ogor tomba.

Après le fracas des coups de feu, un calme anormal s’installa. Aucun des soldats rescapés de Hemsler n’exprima sa joie. Tous se regardaient d’un air troublé, et parlaient à vox basse en vérifiant l’état de leurs munitions. Le vent glacé gémissait toujours, et la chute de neige ne se calmait pas. Déjà, les carcasses des ogors et de leurs bêtes disparaissaient sous le blanc manteau, monticules de charogne indistincts.

« On dirait que la messe est dite, hein, Llethryn? » demanda Hemsler au maître du savoir elfique qui accompagnait son état-major. Il regretta le ton de sa question, qui évoquait une invitation.

« Je l’ignore, Capitaine, » répondit Llethryn, qui semblait prêter l’oreille à quelque chose. « Les ogors ont été tués, mais la tempête qui les accompagnait ne se dissipe pas. »

« On ferait mieux de former les colonnes pour partir d’ici au plus vite, alors? » proposa Hemsler en se forçant à paraître enjoué. « Après tout, notre mission pour Sigmar nous attend, et elle ne consiste pas à exterminer des ogors. Qu’on n’aille pas dire que nous sommes la dernière armée à atteindre Nagashizzar. » Il fit signe à ses lieutenants, qui se mirent à aboyer des ordres. Les tambours sonnèrent sans conviction. Les fanions s’agitèrent.

« Je suis d’accord, Capitaine, » convint Llethryn, l’air soucieux. « Ce lieu semble réserver quelque chose de funeste. Plus vite nous le quitterons, mieux ce sera. »

Avant même que le maître du savoir achève sa phrase, Hemsler fut pris d’un effroi inexplicable. Il tressaillit quand, l’instant d’après, les éclaireurs régimentaires donnèrent l’alarme.

« Qu’est-ce que c’est? » s’enquit-il parmi les soldats hésitants et les artilleurs las qui revenaient à leurs pièces. « Qui peut répondre? »

La neige s’était faite plus oppressante, virevoltait autour des positions de la franche-guilde et réduisait la visibilité à un jet de pierre. Les premiers gémissements suivirent, tels des plaintes d’outre-tombe pour glacer le cœur des hommes. Des formes brillantes se profilaient dans la neige tombante, celles de spectres qui tourbillonnaient follement en poussant des hululements.


Derrière ces terrifiantes apparitions venaient des adversaires plus tangibles, des masses de cadavres titubants, couverts de givre, et pour nombre d’entre eux partiellement dévorés. Ils gravissaient la colline de toutes parts, surgissant de la neige avec leurs yeux vitreux luisants et leurs mains noircies et avides. Il s’agissait des morts que les ogors avaient laissés dans leur sillage, ceux qu’ils avaient abattus pour s’en repaître, et qui les avaient suivis pour réclamer vengeance.

« En formation! » tonna Helmser. « Sergents, faites face à l’ennemi! Artilleurs, mitraille! Au nom de Sigmar, battez-vous!« 

À sa grande colère, Hemsler trouva Llethryn à genoux. L’aelf avait les yeux fermés et haletait.

« C’est trop tard, Capitaine, les victimes des ogors sont légion. Nous allons bientôt les rejoindre. »

Hemsler se retourna, et chercha le moindre signe d’espoir. Par-delà ses soldats, sur la pente qui avait servi de champ de bataille, des congères s’agitaient. Un par un, les ogors et leurs bêtes se relevaient maladroitement, les yeux blancs, les mâchoires pendantes. Les morts se pressaient tout autour dans le hurlement des vents de l’Hiver Éternel.

Hemsler eut brièvement l’impression que le vent formait des paroles.

Puis les morts furent sur eux, gémissant, griffant.

Son pistolet aboya puis se tut.

 

 

04.05.2018 L'ÉTOILE DES VERS

Free people + Duardin volants

 

Depuis dix-huit nuits, l’Étoile des Vers brillait sur les Suiffières. Sa lueur blafarde baignait la citadelle montagnarde, donnait un teint livide aux gens et un aspect dégradé au métal comme au bois.

 


Dans un premier temps, l’orbe céleste scintillant avait été qualifié de mauvais présage, car il évoquait une masse de vers à la pâle verdeur. Malgré son aspect repoussant, au moins il était suffisamment éloigné et intangible pour qu’on puisse se contenter d’éviter de le regarder.

Puis vint la maladie. Le présage se fit malédiction. Une terrible fièvre se répandit chez les colons et les soldats des Suiffières. Leur place forte au sommet d’une montagne les avait longtemps protégés, mais aucune muraille du royaume ne pouvait les préserver du mal qu’on appela Plaie du Ver, car il émanait de la lueur de l’Étoile des Vers.

Les apothicaires étaient démunis.

Les prières des clercs étaient sans effet.

Tout empira. Les morts de la maladie ne connaissaient pas le repos. Quelques minutes après le décès, le cadavre devenait revenant, et cherchait à mordre et à étrangler les vivants. Les anciens des Suiffières étaient paralysés par une affreuse indécision, et le temps qu’ils prennent des mesures, c’était trop tard. Jour après jour, les Suiffières étaient en proie à la maladie et à la terreur des morts-vivants, et l’isolement montagnard protecteur était devenu un piège pour les habitants.

Pourtant, alors même que la ville succombait à l’anarchie et que les morts se faisaient plus nombreux que les vivants, des cyniques virent dans cette horreur une source de profit.

      – Extrait de « Récits des Heures Noires », par Augustus Vambedulin

Depuis le pont de son Ironclad, le Serment Doré, l’Amiral Arkanaut Khurngrim observait la file d’humains fatigués qui montaient à bord par les deux passerelles, une fois soulagés de leurs armes et objets de valeur par son équipage Arkanaut.

Le stratodock où s’étaient amassées des dizaines de personnes s’étirait à la marge orientale de la ville, qui dominait la vallée de trois mille mètres. À présent, le reste de la cité était en feu.

Les Arkanauts tenaient les réfugiés en joue. Des Skywardens flottaient autour de l’aéronavire, lance-harpons parés, au cas où un sujet montre des signes de non-vie.


Khurngrim ignorait les regards haineux et les insultes de ceux qui ne pouvaient pas payer. Il ne faisait jamais qu’appliquer le Code. À ses yeux, la seule vraie tragédie, ce serait de laisser passer une telle occasion. Aux Suiffières, la seule chose de valeur aux yeux de chacun était désormais la sauvegarde de sa propre vie, et l’équipage du Serment Doré en détenait le monopole.

« Soldats… mercenaires… où sont les civils?’ s’enquit le maître-endrinieur Borrik.

« Ils doivent se manger entre eux, j’imagine, » expliqua Khurngrim. « Les vivants qui ont survécu aux Suiffières jusqu’ici sont ceux qui savent manier le fer. »

« Dugren les a entendus se dire que les dernières barricades vont céder. Si ce n’est déjà fait, » ajouta Borrik. « On dirait qu’on a déjà de quoi faire une bonne marge, mon Amiral. Et on est en surcharge. »

« C’est moi qui décide quand il faut partir, Borrik, » rappela Khurngrim. « N’ai-je pas toujours eu raison? »

« Pour sûr, mon Amiral. Mais mieux vaut s’éloigner de cet astre dès que possible, » dit Borrik.

« C’est indéniable, » convint Khurngrim. « On ramasse ce qu’il reste d’or et on décolle. »

Il regarda alentour. Sous la menace des armes des gardes Grundstok, les réfugiés humains s’entassaient dans les soutes de l’aéronef, ou s’agglutinaient avec les derniers arrivants sur le pont. Ils évitaient le regard des autres et en particulier celui de ceux qui restaient à quai. Khurngrim secoua la tête, incrédule; il ne comprendrait jamais l’étrange sensiblerie des humains.

Sur le dock, les choses viraient à l’aigre, le désespoir engendrant la témérité. Un homme armé d’une épée et d’un écu se jeta sur les Arkanauts. D’une salve, il fut rejeté dans la foule, d’où montèrent des cris. Elle ne tarderait pas à se ruer sur les passerelles, estima Khurngrim. Et qui pouvait lui en vouloir? Il n’aurait pas souhaité un tel sort à ses pires ennemis.

L’amiral allait ordonner à la troupe de remonter à bord et de rétracter les passerelles, quand un cri l’interrompit, venu d’en haut. Levant la tête, Khurngrim vit de gigantesques chiroptères apparaître silencieusement dans la pénombre, et s’en prendre à ses Skywardens. Les lance-harpons sifflèrent. Les Arkanauts se frayèrent un chemin parmi les réfugiés à coups de crosse pour se mettre en position de tirer sur les monstres.

Khurngrim sentit l’affaire mal tourner à mesure que les détonations se multipliaient. Il y avait sur le dock du sang et des cadavres, des volutes de fumée. La foule avait profité de la diversion pour assaillir les Arkanauts, et les plus proches des réfugiés étaient au corps à corps avec les duardisn à quai.


« Des morts-qui-marchent! » s’écria la vigie Hengist depuis le dôme de proue. « Une centaine qui descend la rue du quai, mon Amiral! »

Khurngrim cracha un juron. La puanteur de la mort précéda de peu la complainte des revenants. Puis il put voir la masse tout en bouches bées et en regards fixes, en peau cireuse et en mains avides, qui progressait comme une vague. La lueur de l’Étoile des Vers qui éclairait faiblement la scène donnait aux bâtisses bordant la rue l’air de se dégrader à vue d’œil.

« Larguez les amarres! » s’exclama-t-il. « Tous à vos postes, rentrez les passerelles, coupez les amarres et décollez! »

« Mon Amiral! » s’alarma Borrik derrière lui. Khurngrim fit volte-face pour découvrir les humains fous de terreur qui jaillissaient des écoutilles de la soute, les yeux exorbités et prêts à tout pour sortir.

« Il ne manquait plus que ça, » grommela Khurngrim en voyant des morts-vivants s’extirper à la suite des fuyards. « Par le cul de Grungni, comment ont-ils pu monter à mon bord? »

« Les hublots, mon Amiral, » haleta un Arkanaut ensanglanté qui venait de traverser la cohue. « Comme des prismes… ils ont concentré la lumière de l’Étoile des Vers … la cargaison… s’est mise à changer. »

Khurngrim jura de plus belle. Son équipage luttait à mort contre les morts animés aussi bien que contre la déferlante des réfugiés. Des humains hurlaient en tombant par-dessus bord. Les armes tonnaient encore et encore. Tout cela, à la lueur de l’astre maudit, qui donnait l’impression que le navire rouillait et se dégradait.

Khurngrim entrevit une chance. Serrant les dents, il courut à la barre en frappant de son marteau à deux mains. Un zombi en uniforme de franche-guilde lui barra la route. Il le rejeta en lui broyant les côtes. Aussitôt après, un mercenaire braillard se précipita sur Khurngrim, qui le repoussa d’un rude coup à l’abdomen.

Parvenu à la barre, Khurngrim défonça les zombis qui se repaissaient de Khadrik le pilote, dont il écarta les restes. Pas le temps de faire de cérémonie. Une passerelle était rétractée, mais l’autre était coincée par les cadavres; nombre de morts-vivants la gravissaient pour monter à bord du navire surchargé, même si beaucoup tombaient.

« Un beau bazar, » grogna-t-il en mettant les moteurs sur marche avant toute. Sous le pont, les machines éthériques ronflèrent et le Serment Doré se mit en mouvement. Il s’éloigna pesamment du quai, ce qui confirma à Khurngrim le degré de surcharge. Les moteurs peinaient et la proue se réorientait trop lentement. Il comprit tardivement que le navire n’aurait pas assez d’élan pour rompre ses amarres.

De fait, les câbles se tendirent subitement en retenant le Serment Doré par le bord. Khurngrim fut déséquilibré et glissa sur le plat-bord du navire incliné. Des zombis aussi bien que des réfugiés basculèrent dans le vide.

Khurngrim heurta le bordé à grand bruit, et bascula à son tour. L’espace d’un instant horrible, il tomba, puis se raccrocha d’instinct à un rebord salvateur. Dans une bouffée d’adrénaline, muscles et tendons violemment sollicités, Khurngrim se hissa pour échapper à l’abysse.

Il se retrouva debout sur une surface solide.

Sauvé.

Non, se rendit-il compte, pas sauvé. Sur le quai.

Khurngrim avait perdu son marteau. Il se tourna vers son vaisseau, mais il n’offrait aucun abri; le pont était une mêlée sanglante, la coque luisait de pourriture spectrale. Les morts s’étaient emparés du navire, qui finirait par tomber du ciel une fois à court d’éther-or. C’était la fin du voyage pour le Serment Doré.

Et pour moi aussi, se dit Khurngrim. Les zombis gémissants le cernaient, éclairés d’un vert nauséeux sous le regard maladif de l’Étoile des Vers. L’amiral inspira profondément, serra les poings dans ses gantelets de métal, et s’étira le cou et les épaules dans un craquement audible.

« Allons-y, au premier de ces messieurs, » dit-il à leur approche.

 

 

08.05.2018 LE JOUR DE L'INVOCATEUR

Tzeench

 

Par-delà les bornes de la réalité était suspendue une tour au pinacle d’argent. Elle était ancrée à des portes des Royaumes lumineuses par des passerelles étincelantes et des escaliers vertigineux, et sa profusion de flèches démesurées s’élevait jusqu’à se perdre dans les nuées.

 


Dans ses tréfonds, dans une salle taillée dans la pierre et le cristal, un sorcier-démon était penché sur un agrégat de miroirs. C’est un des neuf Gaunt Summoners. On le surnommait le Voleur de Cérébralité, et on le redoutait pour sa sorcellerie démentielle et son aptitude à dévorer les pensées des mortels.

Les miroirs du conjurateur affichaient une myriade de scènes de violence et de désespoir. Des héros, nuisibles, champions et assassins alliés de circonstance affrontaient des monstres et des démons. Ils bondissaient audacieusement pour franchir des gouffres, et mesuraient leur esprit à des pièges diaboliques comme à des énigmes d’oracles démoniaques.

L’Invocateur avait déjà vu cela mille fois, et pourtant, sa fascination pour les péripéties de ceux qui s’aventuraient dans sa tour ne faiblissait jamais. Il se passionnait pour les périls, les alliances contraintes et les traîtrises nées du désespoir, pour les variantes sur le thème de la ruse, de l’intrigue, de la fureur et de la bêtise.

Des filaments à peine visibles scintillaient dans chaque image. Ils émanaient du cœur et de la tête des champions et les reliaient au fil d’une destinée encore indéfinie. Nul être conventionnel ne pouvait percevoir ces volutes diaphanes, mais le Gaunt Summoner y lisait des promesses. La plupart étaient argentées. Il les ignorait. Mais certaines étaient dorées, et le Gaunt Summoner les observait avec ravissement. Elles représentaient les événements cruciaux, les fibres de causalité sur lesquelles on pouvait jouer subtilement pour altérer la trame générale du destin.


C’était afin de déceler et de cultiver ces filaments dorés pour se les approprier que les Gaunt Summoners permettaient à des mortels de s’aventurer dans leurs tours d’argent. Chaque avenir que les démons pervertissaient contribuait à leur propre tapisserie complexe du monde en devenir.

« Nous serons bientôt libres, » musarda le Voleur de Cérébralité. « Et alors… ohhhhh oui… »

Le démon s’interrompit en percevant une onde de puissance qui traversait son sanctuaire. Des flammes violacées s’atténuèrent dans leurs niches murales, ce qui fit s’allonger les ombres dans les recoins tels des doigts avides. L’Invocateur chercha une explication dans ses miroirs. Un de ses invités aurait-il mobilisé des forces occultes particulièrement puissantes? Il recula en sifflant de rage quand ses miroirs se voilèrent un par un, en se couvrant de givre sur toute leur surface. Des ombres s’y agitaient, puis se précisèrent pour donner de nouvelles images. Le Gaunt Summoner reconnut les corridors de sa tour, mais altérés. Les feux s’étaient éteints. Les monstres comme les champions étaient réduits en ossements; çà et là flottait un spectre gémissant.

L’Invocateur fut abattu de découvrir que les fascinantes déclinaisons et les mutations fécondes échappaient à son domaine. Rien de tout cela ne pourrait servir l’Architecte du Changement. La trame en cours de tissage avait été réduite à néant. Tout était figé et mort.

Le regard du démon courut entre ses miroirs, qui ne montraient qu’un désert de sable noir, des montagnes d’ossements et des rangs infinis de cadavres aux gestes saccadés et aux yeux de flammes vertes ensorcelées. Le Gaunt Summoner grinça des crocs en contemplant la négation de tout ce que son dieu avait mis en mouvement. Et derrière tout cela, il vit un visage cadavérique, une tête de mort arrogante qu’il connaissait depuis des guerres immémoriales.

Puis les visions changèrent. Des étincelles enchantées apparurent dans les ténèbres. Des filaments dorés s’insinuèrent dans les membres des revenants pour les déchiqueter, libérant l’énergie ésotérique qu’ils recelaient. L’Invocateur plissa les yeux à la vue de vagues de pouvoir magique parcourant les images dépeintes par ses miroirs, assez fortes pour faire vibrer les Royaumes. Des armées marchaient derrière des personnages radieux dans un désert d’os noirci, et les filaments dorés glissèrent de l’un à l’autre avant de les faire tressauter comme des marionnettes au bout de leurs fils, puis de les pendre.

Les visions se dissipèrent aussi promptement qu’elles étaient apparues. Le givre fondit et tomba en gouttelettes. Les torches se ravivèrent dans leurs alcôves. Ses miroirs affichèrent de nouveau les images violentes et désespérées coutumières.

Mais cette fois, l’Invocateur s’en désintéressait. Il se mit à marmonner en faisant les cent pas dans son sanctuaire. Il alla consulter d’antiques grimoires, avant de vider sur le dallage une urne de scarabachnées marquées de runes divinatoires, pour étudier la direction de leur fuite avant de les écraser et de gober leurs restes comme l’exigeait le rituel.

Subitement, le Voleur de Cérébralité se retrouva fort d’une certitude. Il regarda au ciel et entonna une formule sifflante. Le plafond devint opaque puis disparut. À sa place se révéla un espace fractal en pierre de taille, d’une étendue inconcevable, de quoi rendre fou tout mortel qui aurait tenté de l’appréhender.

À travers ces facettes infinies de réalité fragmentée, les huit homologues de l’Invocateur croisèrent son regard depuis leur sanctuaire respectif. Le Tyran des Yeux le regarda par l’intermédiaire d’orbes suscités par magie. Le Seigneur Sans Langue se penchait sur ses miroirs embués. Les autres étaient eux aussi présents, fut-ce sous forme de simulacre, afin de poursuivre leurs desseins en secret pendant que leur corps authentique parcourait les Royaumes au côté d’Archaon.

« Vous avez tout vu ? » s’enquit le Voleur de Cérébralité.


« Nous avons vu, » confirma le Prince des Souffles Volés d’une voix sifflante. « C’était une vision de l’Architecte. Elle prédit la victoire pour le prétendu dieu des morts. »

« Si cette vision vient de Lui, elle n’est qu’un gage de possibilité, car rien n’est décidé, » objecta le Voleur de Cérébralité.

« Ou peut-être un avertissement, comme quoi notre action ne conduit qu’à la perte, » hasarda le Tyran des Yeux.

« Une remarque de pleutre, » trancha le Tueur de Noms. « Nous avons pris garde au moindre nœud. L’Architecte nous montre un confluent de dessstins où nous pouvons saisir la trame universelle pour la plier à nos desseins. Nous avons tousss vu la sorcellerie en jeu, les fils qui lient et étranglent. »

« Une dangereuse arrogance, » cracha le Prince des Souffles Volés. « Si l’Élu Éternel venait à apprendre ce que nous projetons, le châtiment éclipssserait tous les torts dont nous avons souffert précédemment. Rien ne garantit que ces personnages pendus n’étaient pas nous-mêmes. »

« Tant que nous n’aurons pas rompu ssson emprise, nous ne sssommes que des esclaves, » s’impatienta le Tueur de Noms. « Nous appartenons à Tzeentch, pas à Archaon. C’est malséant… »

« Ce débat était un feu de paille, désormais éteint, » dit le Voleur de Cérébralité. « L’Architecte nous a envoyé une vision, voilà ce que nous savons. L’allégorie est explicite pour nous. C’est une occasion à sssaisir. »

« Qu’en pensez-vous? » demanda le Tyran des Yeux.

« Nous avons vu les signes, les présages, les pics de changement qui affectent les Royaumes Mortels, » poursuivit le Voleur de Cérébralité. « Voilà que l’Architecte nous transssmet cette vision funeste de damnation transformée. J’ai consssulté les sscarabées et j’ai la conviction que c’est pour nous le moment d’agir. Il veut que nous poursuivions notre ouvrage, mais en adaptant le tissage pour tenir compte des événements. »

« Vous sssupposez qu’en pleine guerre des âmes, il veut que nous circonvenions Archaon? » demanda le Prince des Souffles Volés.

« Je crois que l’Architecte veut que nous exercions notre pouvoir en plus de celui d’Archaon, » dit le Voleur . « Et je crois aussi que nous avons vu ce qui nous attend faute d’agir. C’est une occasion doublée d’un avertissement. Je dis que nous devons continuer à tramer contre l’Élu Éternel, mais en gardant cette vision à l’esprit. Nous altérons le parcours de nos champions pour qu’ils servent en définitive le Grand Tzeentch en cette noire époque, et ce faisant nous nous débarrassons d’Archaon tout en défiant Nagash. »

Plusieurs autres Invocateurs ronronnèrent leur approbation. D’autres demeurèrent silencieux et attentifs.

« Envoyons ausssi l’Amorphe, » suggéra le Prince des Souffles Volés. « J’ai une idée du lieu où il nous ssserait le plusss utile. »

« Fort bien. Sssi nous devons agir en ce sssens, nous avons des augures à consssulter, » dit le Tyran des Yeux. « Notre trame est infiniment complexe et fragile. »

« Autant consssacrer notre temps à agir qu’à dissscourir, donc » conclut le Voleur de Cérébralité.

« Nous sssommes d’accord, » dit le Tyran des Yeux après une longue pause. « En tant qu’acteurs du changement sssous toutes ses formes, nous ne pouvons être inactifs. »

La décision fut entérinée dans un concert de soupirs sifflants. La vision fractale s’évanouit pour refaire place au plafond de pierre incrustée de gemmes. Le Voleur de Cérébralité prit le temps de savourer la déférence dont on lui témoigna, puis il se remit à ses miroirs avec un entrain renouvelé.

Son regard se promena sur les silhouettes qui s’y agitaient, et finit par se poser sur un Deathrunner skaven d’où montait un épais fil d’or. L’assassin muridé était tapi derrière une colonne de cristal, dagues tirées, et tendait patiemment une embuscade à une bande de champions imprudents.

« Oui, tu feras l’affaire… » murmura le Voleur de Cérébralité, dont les doigts arachnéens se remirent en mouvement.

 

 

11.05.2018 LE FER ET LE CHÊNE

Free people + Sylvaneths

 

Le capitaine Loerson gravit l’étroit escalier qui desservait la redoute, en maudissant les élancements douloureux qui le tourmentaient à chaque pas. Dehors, au fin fond des Marais aux Goules, tout était humide et traître, la moindre pierre était couverte de mousse glissante et malodorante. La dernière chose dont avaient besoin les défenseurs du Sainte Sverova était de voir leur valeureux commandant finir la moustache dans la vase. Le moral en pâtirait.

 


Le Maître artilleur l’accueillit en haut de l’escalier. Henraus Malliver était un homme trapu au torse épais, entre deux âges, perpétuellement taché de suie et de résidus imbrûlés de valchemite. Loerson avait servi à son côté depuis près d’un quart de siècle, et il n’avait pas le souvenir d’avoir jamais vu Malliver sourire. Il était accoudé au rempart, observant le marécage. À plusieurs centaines de pas du mécafort se trouvait une rangée d’arbres morts dressés comme des squelettes difformes. Des langues de brouillard gris-vert avançaient de l’ouest en caressant l’eau trouble.

« Ils sont là, je les sens qui nous regardent » déclara Malliver. « Ils vont bientôt revenir. »

« Ils n’auront de cesse que nous partions ou trépassions, » jugea le capitaine. « Chêne Pâle revendique ces lieux, et on sait ce que ce démon fait des intrus. »

Chêne Pâle était le nom que les gens d’Eaugrise avaient donné au seigneur sylvestre qui régnait au-delà des murailles de la ville. Un nom qui inspirait autant la haine que la crainte.

« Qu’il finisse en cendres, celui-là, » cracha Malliver. « Il n’avait qu’à pas déclencher une guerre qu’il ne peut que perdre. »

Loerson fronça les sourcils et s’intéressa au grand amas de tuyauterie et de soufflets qu’était la pompe annexe, solidaire de la muraille de métal bâbord du mécafort. Ses longs tubes de cuivre plongeaient loin sous la surface du marais, et en aspiraient avidement la vase. Des contremaîtres munis de masques à long bec arpentaient la gadoue à bord de marcheurs mécaniques, et encadraient le travail des ouvriers.


C’étaient les canons et les héliobolis d’Eaugrise qui avaient aplani ces terres et évaporé le plus clair de l’eau, en ne laissant qu’un reste de marais pollué. C’est ce qui avait fait tant de tort à l’alliance entre la ville et ses voisins sylvaneths. Présentement, par ordre du seigneur Valius Maliti – le grand architecte en personne – la ville relançait l’expansion de sa chôra, et son industrie en pleine croissance exigeait du combustible, des métaux rares et plus généralement toutes les ressources qui se présentaient. C’est ainsi que le noble mécafort Sainte Sverova, vétéran de la Grande Guerre, se retrouvait à servir d’excavatrice sur un des nombreux chantiers de l’Ironweld.

Vunnarc Loerson ne se voilait pas les yeux, il savait le véritable but de ces excavations: pousser le peuple de la forêt à agir, à fournir un casus belli aux seigneurs d’Eaugrise.

Mais les ordres étaient les ordres.

« Comment vont les hommes? » demanda-t-il au maître artilleur.

« Ils ont froid, et surtout ils souffrent d’être attaqués un par un par les rôdeurs du marais. »

« Et les blessés? »

Malliver grimaça et secoua la tête.

Loerson souffla un juron. Au milieu des miasmes du marais, une plaie pouvait s’envenimer en quelques heures. L’air lui-même était un poison, une brume alchimique qui brûlait les poumons et les yeux.

« Ça bouge! » cria quelqu’un. « Ils reviennent! »

« Chargez et armez! » tonnèrent les sergents artilleurs. « Feu! »

Les calots gris s’alignèrent au rempart du mécafort, et calèrent leurs fusils dans les meurtrières prévues dans le bordé du Sainte Sverova. Sur l’ordre des sous-officiers, ils lâchèrent une volée de plomb et s’écartèrent du parapet pour céder la place au second rang de tireurs, tout en rechargeant leurs mousquets à rouet.

« C’est bien, camarades, » les encouragea Loerson en arpentant le pont avec le maître artilleur. « Saluez les faces d’écorce de la part d’Eaugrise, faites-leur savoir qui tient le rempart! »

« Vous voulez notre portrait? Ne restez pas les bras ballants » brailla Malliver à l’adresse d’un trio de pauvres recrues. « Chargez et tirez, espèces de rats d’égouts, ou je vous fais jeter par-dessus bord, en pâture aux bêtes du marais! »

Loerson et Malliver parvinrent à la tourelle bâbord, où se trouvaient les canons à mitraille. Le plus gros, Rhapsodie, faisait la fierté du 117ème d’Infanterie d’Eaugrise. C’était une longue couleuvrine de métaux coûteux, gravée sur toute sa longueur de serments et de distinctions au combat.

La tourelle était le fief du sergent artilleur Drackov et de son escouade, des vétérans fiables qui avaient l’honneur de composer la douce symphonie de Rhapsodie. L’artilleuse Nrozdhy observait le marais, et plus précisément des arbres effeuillés, au loin. Comme ses camarades, elle portait un surcot écarlate et jaune moutarde ainsi que d’épais gants et hauts-de-chausses. Ses bouchons d’oreille en liège pendaient à son cou maigre; en entendant le pas caractéristique de Loerson, elle se mit au garde-à-vous.

« Que voyez-vous, Nrozdhy ? » s’enquit le maître artilleur.


« Ils sont là-bas, » dit-elle de la voix forte et hachée de quelqu’un qui avait passé des années dans le vacarme des canonnades. « Les farfadets. Les voleurs de gens. Ils se cachent dans le brouillard. »

Loerson leva sa longue-vue pour scruter l’horizon. La brume mouvante se faisait toujours plus opaque, de sorte que même si la salve avait touché quoi que ce soit, il ne voyait pas de cadavres. Ces maudits esprits sylvestres étaient vifs, ils frappaient et se retiraient avant que les tireurs puissent réagir.

Le capitaine fit signe à Malliver.

« Que Rhapsodie chante sa ritournelle. À toutes les batteries, visez l’orée du brouillard. Je veux un tir soutenu, quatre caissons de souffle de dragon sur la ligne des quatre cents. Histoire de les pousser à se montrer. »

Il recula pour ne pas gêner l’équipage de Drackov. Le duardin chargea la pièce, et Nrozdhy procéda au pointage, au jugé de par la faible visibilité. Loerson se boucha les oreilles, et Malliver donna l’ordre.

« Feu! »

Les dix-sept emplacements du mécafort tirèrent dans un roulement de tonnerre, et à l’impact la détonation des caissons souleva de hautes flammes. Les munitions étaient chargées d’un mélange de poudre de pyrodiamant d’Aqshy et d’éclats de métal. Ce qui ne brûlait pas était déchiqueté. Trois autres bordées s’ensuivirent, et quand le fracas cessa, une large bande de marais était en feu.

Le silence ambiant rendait d’autant plus audible le sifflement dans les oreilles. L’air était saturé de fumée âcre.

« Rechargement, » clama le capitaine. « Restez parés. »

Drackov acquiesça, et s’apprêta à hisser un autre caisson dans la chambre de Rhapsodie. Le sol trembla. Le duardin glissa et se vautra dans les gargousses prêtes à charger. Un autre grand bruit se fit entendre, bien différent de la fureur de l’artillerie.

« Que diable… » souffla Malliver quand une vague colossale d’eau souillée progressa vers eux. Elle faisait une douzaine de mètres de haut, presque assez pour dépasser le parapet et emporter les calots gris. Elle percuta la muraille assez violemment pour faire choir plusieurs malheureux soldats. Le liquide nauséabond gifla Loerson, qui tituba. Et en un instant, les eaux refluèrent.

« Les flammes, » murmura Nrozdhy.

Le brasier allumé par le mécafort était éteint. Des formes gracieuses sortaient à grands pas du marais enfumé. Elles étaient suivies d’une masse imposante. Un scarabée cuirassé gros comme un mécaporteur, porté par ses membres grêles mais puissants. Il arborait une ample ramure incurvée et lisse, irisée dans la faible lumière. Une silhouette féminine était juchée sur le dos de ce colosse, et quand elle parut plus distinctement aux yeux du capitaine Loerson, il demeura fasciné. Une déesse ailée, gigantesque et magnifique, au regard brûlant comme la fureur d’un orage d’été.

« Présentez armes! » rugit Malliver en se relevant péniblement.

L’apparition leva un bâton nimbé d’or. Les eaux se soulevèrent sous le mécafort, et d’épaisses lianes en jaillirent comme des serpents sinueux. Elles atteignirent le parapet pour enserrer les lourdes pièces d’artillerie, et les faire basculer à terre avec une effrayante facilité. Rhapsodie fut emportée commeun jouet. Les calots gris assez braves ou idiots pour lever leurs armes se les virent arracher des mains, et les lianes en brisèrent les fûts comme des allumettes.

Le pont du mécafort fut crevé par une éruption de lianes, qui défoncèrent plaques et rivets comme si elles avaient poussé des tréfonds de la forteresse mobile. Elles s’entortillèrent ensemble pour former un tronc épais comme un vieux chêne. Les calots gris s’écartèrent, médusés et surpris, de cette explosion de vie. Des formes vivaces s’extirpèrent des brèches dans la coque du Sainte Sverova, et elles brandissaient des armes d’un vert vif.

« Le Dieu-Roi nous garde, » s’exclama Loerson. « Baïonnette au canon! »


« Il suffit, » tonna une voix impérieuse à travers le marais. Elle était mélodieuse à sa manière, mais implacable comme la morsure de l’hiver. « Que cesse cette tuerie insensée. »

La monture de guerre s’avança lourdement en agitant son immense ramure. Sa cavalière fit un geste et aussitôt, l’ensemble des guerriers sylvaneths recula en baissant les armes. La déesse se tourna vers Loerson, et le vieux capitaine s’agenouilla malgré lui. Il entendit ses hommes l’imiter.

« Ma Dame Alarielle, » dit-il.

La divinité frappa la carapace de sa monture avec la hampe de sa lance de jade pour ponctuer son propos.

« Ne m’adressez pas la parole. Vous avez profané nos terres fécondes. Vous avez semé la maladie et la mort. Vous avez tué mes enfants. Parlez encore et vous mourrez. »

Le capitaine trembla sous le coup de cette fureur, et se prosterna en fermant les yeux.

La colère glaciale s’estompa aussi vite qu’elle s’était déclenchée.

« Le jugement viendra en son temps, » dit Alarielle d’une voix à présent pareille au bruissement des feuilles mortes balayées par le vent. « J’épargne vos vies sans oublier cet outrage. Le pacte du fer et du chêne doit être rétabli. Le Grand Flétrissement est imminent, et si nous laissons la discorde s’installer, nous périrons tous. »

La Reine Éternelle leva son arme, et Loerson vit d’autres silhouettes sortir de la brume. C’était une concentration de Sylvaneths comme il n’en avait jamais vue, un véritable ost représentant toutes les teintes de la forêt.

« Amenez-moi aux portes de votre ville, » ordonna Alarielle. « Je vais parler aux seigneurs d’Eaugrise. »

 

 

15.05.2018 LES GRANDS ET LES BONS

Ordre.

 

« Je présume que vous avez entendu parler de ce massacre à Miestran. »

 


Penchée en avant, la commandante prime Katrik Le Guillion regardait le maître patriarche Mench par-dessus ses binocles d’améthyste. Sevastean Mench soutint son regard en s’efforçant de ne pas paraître impressionné. Le Guillion avait jadis commandé les mercenaires de l’Île Désolée, réputés pour avoir arrêté une Waaagh! de peaux-vertes parmi les rochers de la Côte des Plonge-falaises. Elle-même était connue pour son ton incisif, son esprit vif, son sens du style et ses amis des bas-fonds.

« Allons-nous tolérer cela? » demanda-t-elle.

Mench se demanda si cette attitude tenait à la rumeur comme quoi elle avait reçu un coup d’épée aelfique dans l’abdomen.

« Si on n’agit pas, c’est qu’on accepte tacitement la profanation des victimes. En tout cas, c’est ce que je constate, » poursuivit-elle.

« À juste titre. » Au bout de la table, l’ambassadrice du culte de Khaine, une prêtresse au teint blafard du nom de Selendti Llyr-Xiss, se dressait de toute sa hauteur pour darder un regard hostile vers Le Guillion. Elle représentait les temples aelfiques, et résidait sur place avec son escorte depuis la visite royale de la grande oracle de Khaine comètedi dernier. Depuis, sa présence glaciale et étrangère affectait l’ambiance du Conclave de la Faille Orageuse, et son simple refus de s’asseoir troublait déjà l’assemblée.

« Oui, Commandante, » s’empressa de répondre Mench. « Je crois que maintenant, tout le monde est au courant à Hammerhal Aqsha. »

Le Guillion haussa le sourcil, qu’elle avait percé d’un petit anneau d’or. « Et pourtant on siège ici en présence d’une d’entre elles comme si de rien n’était. »

Mench avait entendu dire que la commandante nourrissait sa rancune envers les non-humains, qu’elle avait du poison sur les ongles, et qu’elle avait acheté sa place au Conclave de la Faille Orageuse. Il ne croyait guère à ce dernier point. Si, en termes de pouvoir et d’influence, le conseil n’était qu’un pâle reflet de son homologue du Hall Céleste, les représentants du Panthéon à Hammerhal étaient au-dessus des simples pots-de-vin. Elle devait son siège au fait qu’elle était justement du genre à ne pas craindre les aelfs.


La doyenne des imports Ysmeralde von Leithenstine se rafraîchissait avec un éventail de soie d’aragne. « Si elles sont véridiques, les pratiques dont nous avons eu vent sont répugnantes. Ces rites sanglants ne sont-ils pas les mêmes que les agissements barbares décrits dans le traité de Palos Tzind sur la Péninsule de Soufre? »

« Je crois que cela n’allait pas jusqu’au cannibalisme, » précisa Elethrus Vinx en manipulant son chapelet de prière en perles.

« Alors pas de souci, » croassa Guillion. « Elles ont juste tué tout le monde pour prendre un bain de sang! »

« Vous n’avez pas à débattre des rites de Khaine, » interjeta Llyr-Xiss. « Nous faisons ce qui s’impose pour défendre notre territoire contre le véritable mal. »

« J’ai peine à le croire, » dit Hennerdorf, Alumnus Verita d’Excelsis. « Vous tuez sans retenue. »

« Vous dites cela en tant que représentant d’une métropole où les Stormcast agissent en tant que juges, jurés et bourreaux au quotidien, » rétorqua Llyr-Xiss. « Combien d’innocents ont péri sous le marteau d’un Knight Excelsior pour avoir voulu nourrir leur famille, voire marché du mauvais côté de la rue? Et d’ailleurs, combien de guerriers de Sigmar ont été arrachés à leur peuple pour exécuter ses ordres? »

« C’est pour le moins réducteur, » toussa Hennerdorf. « Le Dieu-Roi connaît bien assez l’esprit des hommes et des aelfs. Ce n’est pas pour rien que nous ne tolérons pas vos semblables en notre bonne ville côtière. »

« Vraiment? » sourit Llyr-Xiss.

« Oh si, il y en a, » dit le haut castellan Brutar, visiblement plongé dans de plaisants souvenirs. « En cherchant bien. Les danses sacrées, l’escrime, les… costumes. C’est envoûtant. »

« À tout prendre, on préfère le mal qu’on connaît? » rit Mench sans conviction. Sa plaisanterie ne lui attira que le regard d’acier de Xiss, et il croisa les bras par réflexe. Elle fit signe à une de ses assistantes aelfes, qui nota quelque chose sur un fin vélin. Mench pria Sigmar pour que ce ne soit pas son arrêt de mort.

« Nous faisons partie intégrante de cette société, » affirma Llyr-Xiss. « Notre reine a combattu au côté de Sigmar pour établir la civilisation il y a tant de millénaires, tout comme nous combattons à vos côtés. Est-ce à vous de rompre avec cette tradition au mépris de la volonté du Dieu-Roi?’

« Bien sûr que non, » souffla Evandelle des Hauts Artisans. Elle échangea un regard avec ses chérubins à vapeur, qui levèrent les yeux au ciel dans un léger ronronnement mécanique. « Mais ce qu’il nous appartient de décider, c’est de la meilleure manière d’appliquer ses décisions dans les cités franches d’Aqshy et de Ghyran, et de régier ces dernières en conséquence. Tout comme Sigmar le Tout-Puissant jadis, nous vous tolérons tant que vous êtes utiles. »


« En voilà au moins une qui est franche, » dit Llyr-Xiss en inclinant la tête.

Mench sentait la situation lui échapper complètement. « L’heure est grave, nous le savons. Les Filles de Khaine ont démontré qu’elles étaient… fortement dévouées à la lutte contre les forces des ténèbres. Ce sont des alliées de choix contre les hordes tyranniques. On a déjà dit qu’on ne pouvait s’en passer. »

« Je suis pour ma part de cet avis, » intervint Brutar en carrant les pouces dans son ceinturon de style militaire. « Je les ai vues se battre. Un sacré massacre. Je préfère les avoir de mon côté qu’en face. Autant combattre le mal par le mal. »

« Moi de même, » ajouta Gharralan, le Seigneur Audacieux.

« Tout comme moi, » dit Hexedentia Vimm, nommée depuis peu maîtresse des mécaforts d’Hammerhal.

« Personne ne se soucie donc de ce que cela implique? » reprit Le Guillion. « Que la fin justifie les moyens? Qu’est-ce que cela transmet à la prochaine génération, et à la suivante, même si nous trouvons le moyen de les élever en paix? »

« Vous vous faites payer? » dit Llyr-Xiss. « Comme les duardins, vous combattez pour le plus offrant, et pourtant vous parlez de moralité. »

Sur ce, Drobjorn, le Grand Artilleriste des Dépossédés, se racla la gorge en se carrant dans son solide trône. Il allait prendre la parole quand un cri retentit au loin, et ne dura pas. Les délégués se regardèrent d’un air interloqué, quelques-uns firent mine de se lever, mais aucun ne quitta son siège.

Ce genre d’incident n’était pas rare de nos jours. Il était question d’émeutes dans les faubourgs, et même d’affrontements sanglants dans le quartier de Cinderfall. De deux doigts, Mench adressa un signe aux gardes de la grande porte, qui partirent s’informer. Puis il se tourna de nouveau vers l’assemblée.

« Nous n’avons pas d’autre choix que de nous allier, » souligna Llyr-Xiss. « Ce qui ne plaît ni à vous ni à nous. Drobjorn ici présent a la main posée sur sa hache alors même que je vous parle. Mais face à la vague de la non-vie, si nous ne trouvons pas un moyen d’en venir à bout, ce sera la fin des aelfs, des humains et des duardins. Nous ne serons plus que des ossements qui marchent en cadence au son du tambour d’un dieu fou. Vous ne voyez pas les signes? Même si nous différons par la lignée, l’anatomie ou le credo, nous avons en commun d’être vivants, et cela suffit! »

« Bien dit, » reconnut Mench en s’étonnant d’y croire. « Nous avons un ennemi commun, et je pense que c’est assez pour l’heure. »

« La Grande Oracle doit obéir aux mêmes contraintes que nous autres, si elle veut partager nos cités, » décréta Le Guillion. « Ce qui n’a pas fait l’objet d’un vote. »

« Alors votons à lame levée, » dit Mench.

« Je suis d’accord, » dit Aventis Firestrike, Magister d’Hammerhal et représentant judiciaire des Stormcast Eternals. Depuis le temps que Mench présidait l’assemblée, Aventis n’avait que rarement assisté aux séances et il s’exprimait encore moins souvent, mais toujours d manière avisée. « Nous devons parvenir au consensus pour que le peuple accepte la décision sans réserve. »


« Enfin on progresse, » dit Mench. « Or donc. Au sujet de l’alliance avec le Temple de Khaine, si vous êtes pour qu’elle devienne permanente et officielle à Azyrheim et ailleurs, levez votre arme. »

Une par une, les lames se tendirent autour de la grande table, des fins stylets aux espadons ancestraux en passant par les kriss ondulés. Mench laissa s’écouler dix bonnes secondes avant de procéder au décompte. Il ne se précipita pas, et ne prit pas garde aux soupirs d’impatience des votants au bras las, mais comme à chaque fois il était nécessaire d’y consacrer plusieurs minutes.

Mench recompta en fronçant les sourcils, et compta une troisième fois par acquit de conscience, avant de donner le résultat du scrutin.

« Cent vingt-trois pour, cent vingt et un contre. Y a-t-il des objections? »

Il attendit de nouveau dix secondes, mais personne ne se manifesta.

« Fort bien. » Il abattit son antique marteau de fonction. « Concluons donc ce débat. Ambassadrice Lyr-Xiss– »

« Llyr-Xiss, » le reprit l’aelfe avec un accent sibilant.

« Certes. L’Ambassadrice représente des dizaines de milliers de guerrières aelfes, toutes prêtes à combattre au nom de Sigmar pour– »

« De Khaine, » corrigea Llyr-Xiss.

Mench regarda au plafond, compta jusqu’à trois et reprit. « Toutes prêtes à combattre au nom de l’Ordre et du Progrès, afin que nous soyons délivrés de l’ombre du Chaos et de la Mort qui planent sur nous. Concluons sur ces paroles. » Il abattit de nouveau son marteau antique pour faire bonne mesure.

« Et maintenant, » reprit-il en prenant à son adjoint un long parchemin qu’il disposa soigneusement sur le bois de guivre de la grande table des débats. « Parlons de la disposition des forces en vue des invasions à venir… »

 

 

18.05.2018 UNE OPPORTUNITÉ CHEZ LA MORT

Skavens

 

Le Grey Seer Retchnik pianotait sur le bras de son trône avec ses griffes. Il fixait l’entrée de son terrier d’audience comme s’il pouvait convoquer la délégation Eshin par la seule force de sa volonté. Faire attendre un prophète du Rat Cornu était intolérable!

 


Retchnik jeta un regard au Stormvermin albinos massif qui gardait le trône. Il songea à l’envoyer chercher les émissaires, ou du moins qu’il lui ramène leurs têtes tranchées. L’idée était tentante, mais le Grey Seer avait besoin de ses pions Eshin.

Il y eut du mouvement à l’extérieur du terrier, alors qu’on piaulait des défis et qu’on sifflait des réponses.

Enfin, pensa Retchnik, en se redressant après cette oisiveté forcée.

D’abord entra un quatuor de Gutter Runners en robes noires. Les guerriers Eshin se faufilèrent dans le terrier, à l’affût du moindre signe d’embuscade.

À leur suite vint un vieux skaven rabougri, dont la fourrure grise pendait sous des robes noires et vert malepierre. Il lui manquait un œil, remplacé par un orbe de cuivre gravé, et l’autre fixait Retchnik en brillant de malice.

Un skaven âgé était déjà une chose inhabituelle, pensa le prophète – peu de spécimens de leur race survivaient aux intrigues des autres pour voir leur troisième décennie – mais la silhouette qui épaulait le vieil émissaire était encore plus étrange. Un Deathrunner à en juger par sa tenue, qui était extraordinairement grand pour un skaven. Ses yeux noirs avaient des marbrures d’or et de bleu électrique. Il y avait quelque chose dans l’aura de ce Deathrunner qui hérissa les poils de Retchnik. Puis l’émissaire parla et sa concentration fut rompue.

“Retchnik nous convoque et nous écoutons-entendons. Mais le très puissant prophète nous a-t-il fait venir juste pour contempler Spark-eye le Deathrunner?”

Retchnik accorda un regard suffisamment méprisant à l’émissaire. Celui-ci le lui retourna avec un calme des plus agaçants et un soupçon d’amusement.

“Je t’ai convoqué, Kriktail du Clan Slynk, pour te parler-proposer un plan très astucieux. Il serait sage-sage pour toi de montrer du respect et d’écouter attentivement, rampeur de l’ombre.”


Retchnik aperçut le léger raidissement des traits de l’émissaire, ainsi que le tressaillement de sa queue. C’était une insulte grossière, mais elle avait fait mouche. L’émissaire ne répondit pas, et se contenta d’un geste de sa griffe ratatinée pour inviter Retchnik à continuer.

Retchnik se renfonça dans son siège et lorgna les agents Eshin.

“Tu es au fait-fait du désastre qui s’est produit après que cet imbécile de Snitterskritch a creusé un trou de vermine dans le Royaume de la Mort?”

“Et a amené-provoqué l’Année du Rat Noyé,” dit Kriktail. “Tout le monde le sait, prophète. On peut difficilement ignorer les Terriers-immergés.”

Retchnik agita mollement la griffe.

“Bien sûr, loin de moi l’idée de remettre en question les aptitudes d’observation du grand Clan Slynk,” se moqua-t-il. “Et tu as entendu dire-conter que le tunnel avait été détruit après l’inondation?”

“Ainsi l’a dit le Conseil des Treize,” répondit lentement Kriktail. “Que savez-vous que nous ignorons, prophète?”

Retchnik se pencha en avant.

“Mensonges-mensonges!” piaula-t-il triomphalement. “Le Conseil a dit que les Terriers-immergés étaient infranchissables, le tunnel bloqué. Mais j’ai scruté les profondeurs, oui-oui, et j’ai vu. Il y a un passage dans les eaux jusque sur les arrières de Nagashizzar, si tes agents ont la ruse-vivacité pour l’exploiter!”

Kriktail resta immobile, seule l’agitation de ses moustaches trahissait ses pensées.

“Pourquoi nous convoquer, prophète? Pourquoi dire-dévoiler votre secret au Clan Slynk?’

“J’ai eu… l’opportunité… de voir-voir les compétences de tes agents aux premières loges,” dit Retchnik, d’un ton sec. Que cette vieille crapule racornie sache qu’il était après elle, qu’il aurait pu rassemblé une nuée et l’envoyer écraser le Clan Slynk après qu’il eut aidé ses rivaux à saboter ses plans.

Et qu’il ne l’avait pas fait.

Pas encore.

“Nos assassins sont rapides et experts-tueurs. Ils maîtrisent la Forme de la Fumée et de l’Ombre,” concéda Kriktail. Retchnik entendit parfaitement la menace implicite. Il sourit d’un air suffisant.

‘Le Grand Nécromancien est en train de créer… une chose-machine… de pierre de royaume noire dans sa cité des morts,” dit Retchnik, espérant que Kriktail n’avait pas noté sa courte pause. Les signes étaient excessivement vagues; c’était une des raisons pour lesquelles il ne voulait pas faire ce voyage lui-même.

“Retchnik veut la pierre de royaume noire et le cœur de la machine pour lui-lui?” demanda Kriktail. Le Grey Seer lui adressa à peine un regard en réponse, les yeux brillant d’avidité et la queue fouettant d’impatience. “Et pourquoi le Clan Slynk irait le chercher-prendre pour vous, prophète?” demanda l’émissaire. “Ce serait une entreprise périlleuse. Il faudrait envoyer beaucoup de griffes. Et beaucoup n’en reviendraient pas.”

“Peut-être le Clan Slynk est moins-moins puissant que je le croyais?” dit Retchnik.

Kriktail n’allait pas mordre à l’hameçon. “Dites-expliquez-moi pourquoi nous ne vous tuerions pas pour garder le secret et envoyer quand même nos griffes?” demanda-t-il.

Retchnik avait anticipé ce moment, mais n’en fut pas moins irrité par une telle audace. “Je suis un des élus du Cornu!” piailla-t-il. “Lever la griffe contre moi est un crime contre le Grand Rat lui-même!”

Kriktail le regarda platement. Retchnik dut contrôler ses glandes surrénales quand il vit Spark-eye et les Gutter Runners se raidir pour tuer.

“Et parce que,” continua-t-il, “si tu fais-fais cela pour moi, je récompenserai le Clan Slynk. Je paierai dix mille fragments de malepierre, et utiliserai mon influence à Vile-Ville pour réunir une grande nuée et vous aider-assister à écraser les femmes-aelfs avec qui vous êtes en guerre en Ulgu.”

La truffe flétrie de Kriktail se tordit en un rictus infâme et il se fendit d’une révérence de bossu en signe de subordination.

“Je vous écoute, prophète,” dit-il, et les vraies négociations débutèrent.

Une heure plus tard, la délégation Eshin se retirait du terrier d’audience de Retchnik. Les plans de rassemblement des griffes avaient été dressés, ainsi que leurs itinéraires dans les dangereux Terriers-immergés puis dans le trou de vermine à moitié écroulé.

Avec un ricanement, Retchnik ordonna à ses gardes de fouiller son terrier en quête de tueurs et d’appareils d’espionnage dissimulés. Une fois qu’il fut convaincu que Kriktail ne lui avait laissé aucune surprise déplaisante, il envoya le Stormvermin dehors pour garder le terrier, et lui commanda de verrouiller la porte. Il avait des divinations à faire, afin de se préparer à la prochaine étape de son plan brillant. Et pour une raison qui lui échappait, il se sentait mal à l’aise. Cela irait mieux avec la porte barrée.

Se retirant dans une antichambre sombre, Retchnik entreprit de régler les manettes de cuivre de sa machine divinatoire. Malgré son sentiment de triomphe, quelque chose le picotait, un trouble qui lui faisait remuer la queue.


“Idiot-idiot, c’est un moment de gloire,” pépia-t-il pour lui-même. “S’ils se font voir-attraper, le Clan Slynk sera massacré et je serai vengé. S’ils prennent-ramènent la pierre de royaume noire du cœur de la pyramide, mon pouvoir sera encore plus grand, et quand ils marcheront contre les choses-aelfs, ils apprendront, trop-trop tard, que ma colère n’est pas négociable. On verra bien si les Slynk peuvent se battre contre les aelfs d’un côté, et mes nuées de l’autre.”

Retchnik eut un nouveau ricanement, mais celui-ci semblait forcé. Il lança un regard inquiet par-dessus son épaule, en tremblant, mais ne vit rien bouger dans l’ombre. Clignant frénétiquement des yeux, maudissant ses nerfs chancelants, le Grey Seer fit volte-face et invoqua une poignée d’éclairs de malefoudre qui crépitèrent en illuminant le terrier.

“Tu vois-vois, pauvre idiot, murmura-t-il pour lui-même, “il n’y a rien–”

Les mots du Grey Seer s’étouffèrent dans sa gorge quand une douleur glacée transperça son corps. Elle irradiait du bas de son échine, et il sentit son corps s’engourdir. Une bouche de canon bandée de noir se glissa à la périphérie de sa vue comme l’assassin se présentait devant lui. Retchnik répandit le musc de la peur en fixant un œil noir marbré d’or et de bleu.

“Comment?” croassa le Grey Seer, dont les membres s’agitaient de spasmes en refroidissant.

“Deathrunner,” siffla Spark-eye. “Un est deux et deux sont un. Maître Kriktail accepte volontiers votre don-don de renseignements, mais doit décliner à regret votre proposition d’alliance.”

Sur ces mots, le Deathrunner recula et l’ombre l’avala. Sa disparition fantomatique fut la dernière chose que vit Retchnik comme il s’écroulait sur le côté, et que le froid gagnait sa cervelle.

 

 

22.05.2018 LE HÉROS DE GLYMMSFORGE
Free peoples

 

Le capitaine Malendrek, ingénieur civil devenu chef des défenseurs de la Porte Sud de Glymmsforge, se renfrogna à la vue du brouet grumeleux dans sa bouteille. Il avait déjà repoussé ce que Gertie lui avait préparé. Encore du poisson, il en était malade.

 


Autant se nourrir de liquide, et tant pis pour les effets le lendemain. Ce qui signifiait une nouvelle soirée de congé passée au Chat Noir. Cela devenait une fâcheuse habitude.

Au moins, les tenanciers le connaissaient. Ils savaient ce qu’il avait fait pour la ville. Il l’avait assez répété. Mais est-ce que ses exploits avaient été récompensés d’une chanson de ménestrel, comme pour Knossian, cet arcanocrate privilégié? Ou d’une statue d’argent, comme Serafin Heldett le faussement humble, l’enfant chéri de la ville?

Oh que non. Le pauvre vieux Malendrek défiguré avait une chambre venteuse au poste de garde, les pieds douloureux à force d’arpenter le pavé, et de temps en temps une pinte de boisson offerte par un de ses hommes.

Sigmar avait ses élus, et Vorgen Malendrek n’en faisait pas partie.

Les Anvils of the Heldenhammer, trop absorbés par leurs propres rites pour répondre à sa demande de réunion du conseil de guerre, avaient défendu la porte orientale en bons Stormcast Eternals, dont nul homme ne pouvait espérer avoir la force. Ils avaient repoussé dans le désert les hordes de morts-vivants qui assiégeaient la ville, et préservé l’arcanogramme dodécangle béni qui empêchait les spectres sournois de s’insinuer.

Mais on pouvait aussi reconnaître ce mérite à Malendrek et aux hommes du sud de la ville. Ils avaient résisté à la cavalerie du Chevalier Grêle sans rien d’extravagant, avec des douves et chausse-trapes camouflées, avant de porter le coup de grâce avec une triple charge dirigée par des prêtres-guerriers montés.

Malgré les pertes, ce fut un véritable moment de gloire. Il avait fallu une planification soigneuse, une bonne dose de bravoure, et une chance certaine pour réussir. Cela aurait mérité sinon une chanson, du moins un vers dans une ballade de Knossian Glymm. Mais il fallait croire que la ruse, la débrouillardise et le talent pour les pièges n’étaient pas des qualités reconnues des chansonniers de quatre sous, et à plus forte raison du Dieu-Roi et du Royaume Céleste.

« La pourriture les emporte, » marmonna Malendrek. « Qu’ils tombent tous en poussière. » Il finit sa pinte d’un trait jusqu’à la lie, en grimaçant. Puis il posa la tête sur ses bras croisés et ferma les yeux en se laissant aller à désespérer et à s’apitoyer sur son sort.


Le désert s’étendait devant lui, balayé par des vents qui portaient des paroles en une langue inconnue.

La silhouette du cavalier morbide se dessinait devant une dune. Revêtu de son suaire, il lui faisait signe de venir, comme toujours. Dans sa tête, il l’entendait répéter la même promesse que d’habitude.

« Par les dunes de la morte Nehekhara, je suis à toi, » chuchotait-il avec la propre voix de Malendrek.

La vision se dissipa. Une envie pressante se fit sentir, et Malendrek se leva maladroitement, en se cognant une rotule sous le rebord de la table dans sa hâte d’éviter de s’oublier en public.

Il se dirigea vers le lieu d’aisances au fond de la taverne, prit place à côté d’un garde de grande taille et se soulagea en un jet jaune qui éclaboussa largement ses bottes, et un peu celles de son voisin. Il se rajusta à la va-vite et se dépêcha de sortir dans la ruelle voisine avant de devoir répondre de sa maladresse.

Malendrek se dit qu’il n’avait plus que son amertume pour toute compagnie. Ni femme ni enfants, plus aucun proche depuis la dernière incursion des morts. Même son chat Trois-pattes avait péri, tout raide et tout blanc après avoir débusqué un fantôme à l’orée du bois de l’Onde de Verre. Il ne lui restait que ses souvenirs, et la pitié de ceux qui avaient encore une vie digne d’être vécue.

Il tituba à travers les venelles. Il passa devant la statue d’argent de la femme qui fut simplement Serafin Heldett, avant son apothéose. Il sentit l’amertume menacer de l’engloutir, et s’apprêta à cracher aux pieds de la statue. Mais il avait la bouche sèche, et ne parvint qu’à éructer un filet de bave qui lui pendit à la lippe. Il s’essuya d’un revers de manche et reprit son errance, le cœur plein de honte et les yeux lourds de larmes tièdes.

Ce n’est que la fumée qui m’irrite, se dit-il. Le bûcher des cadavres de la journée. Rien de plus.

Cette nuit-là, sur son pucier, le capitaine Malendrek s’agitait en rêvant de faciès morbides qui criaient dans le ciel, et d’une pyramide à la taille inconcevable suspendue à la verticale d’un puits sans fond. Une voix sèche et crissante se superposait au vent vif qui se ruait dans l’abysse.

En vertu de l’étrange logique des songes, il savait qui lui parlait, car il avait déjà eu affaire à lui, et ce ne serait pas la dernière fois. Quand il était petit et trop curieux pour dormir, sa mère lui avait déjà parlé de cette voix à plusieurs reprises. C’était celle de l’Ancien d’Os, un roi-sorcier des temps glorieux de Shyish, qui avait été célèbre avant même qu’on baptise Lyria, sans parler de Glymmsforge. La voix avait beau être à peine audible, il avait l’impression que la moindre syllabe vibrait dans son crâne.

« Tu mérites le respect, » disait la voix. « Tu mérites qu’on t’obéisse. Tout comme moi. Qu’on t’obéisse sans discuter. »


Une portion de Malendrek était bien d’accord.

« un ordre neuf va s’établir, » poursuivait la voix. « Je t’ai choisi pour diriger, aussi bien que pour obéir, dans ce monde nouveau. Ouvre la route. Retire le sel violet de l’arcanogramme au mausolée de la porte sud. Remplace-le par du sable de la même couleur et va-t’en. »

Malendrek s’agitait et grommelait dans son sommeil, sans vraiment comprendre, mais en ressentant une sorte d’affinité.

« Je ne suis pas un faux dieu, ni un simple guerrier exalté. Je suis roi, et si mon domaine légitime est tombé, c’est pour mieux se relever. Ce sont des mains comme la tienne qui y contribueront, jusqu’à ce que Sigmar et ses laquais dorés soient remis à leur place une fois pour toutes. »

Le capitaine endormi comprit spontanément que l’Ancien d’Os savait comme lui ce que c’était que d’avoir été supplanté, frustré, dépossédé de son dû. Ce n’était peut-être pas un motif de terreur, après tout. Ce n’était peut-être qu’une âme égarée, un incompris qui ne voulait que ce qui aurait dû lui revenir de droit il y a longtemps.

Malendrek était disposé à suivre quelqu’un qui le comprenait et lui rendrait justice.

Le vieux capitaine se retourna sur sa couche, se couvrit de sa couverture défraîchie, et rêva des lauriers qu’il avait amplement mérités.

Une aube nouvelle allait poindre très bientôt.

 

 

25.05.2018 TOUT N’EST QUE POUSSIÈRE

Fireslayers

 

Un froid surnaturel parcourait le magmafort de la loge Ulrung. Ceux qui l’habitaient n’étaient pas de simples Duardins obstinés et peu superstitieux, mais des Fyreslayers. Ils étaient aussi têtus et vaillants que Grimnir, leur dieu tutélaire, et ils refusaient de croire que quiconque ait pu pénétrer leurs défenses. Au cours des âges, bien des ennemis avaient martelé en vain les portes d’Ulfort, si bien que jusqu’à ce jour, aucun n’avait jamais pu entrer dans la forteresse.

 


On ne savait pas comment les créatures spectrales avaient fait, mais elles avaient réussi. Au cœur du magmafort, derrière les portes renforcées et à l’insu des gardes aux haches affûtées, des choses phantasmatiques s’étaient faufilées à travers la roche et avaient perpétré un massacre. Elles n’étaient pas très nombreuses, mais avant que les Hearthguard Berzerkers aient pu les traquer, elles avaient provoqué maintes calamités. Des patrouilles furent envoyées à toutes les portes du ferrofort afin de déterminer comment cette menace avait outrepassé les défenses.

«Je pensais que toutes les entrées étaient bardées de runes censées repousser les morts !» grogna un des guerriers tandis que ses camarades et lui se dirigeaient vers la porte est. Alors qu’ils se rapprochaient de la herse, tous les yeux se tournèrent vers Grumthar, le forgeron des runes le plus vénéré de la loge.

«C’est exact,» répondit-il sur un ton impatient tandis qu’ils attendaient que la herse soit levée. «Les défenses en pierre et en fer sont inutiles contre les créatures spectrales, c’est pourquoi chaque porte est gravée des runes d’Uzk-Kalin. Elles auraient dû les empêcher d’entrer.»

Les rencontres avec les morts-vivants n’étaient pas rares pour les membres de la loge Ulrung. Au cours des années passées depuis sa fondation, la loge avait connu de nombreux événements surnaturels. Elle avait pris part aux Guerres des Goules, survécut à la terrible époque de la Tempête Hurlante et tenu bon face à l’Alliance Vampire. Telles étaient les épreuves à affronter dans le Royaume de la Mort.


Née à la fin de l’Âge des Mythes, la loge Ulrung avait suivi une veine d’ur-or jusqu’à Shyish. Elle avait construit sa forteresse sous les plus hauts pics des Lances Grises, une chaîne de montagnes volcaniques d’Athanasia. Depuis ces jours lointains, elle avait creusé maints tunnels et entassé de l’ur-or dans sa Grande Salle du Trésor, et même si elle avait été attaquée à plusieurs reprises, les Fyreslayers tiraient une grande fierté de leur résistance obstinée quels que soient leurs adversaires.

Grumthar observait les alentours depuis les hauteurs de la forteresse. Des nappes de brume s’accrochaient aux terres et allaient en s’épaississant vers l’horizon. Des hurlements lugubres étaient portés par le vent, et une tempête surnaturelle approchait.

Tournant son attention vers les runes gravées sur les portes, Grumthar fit courir sa main sur un des symboles ciselés, en suivant des doigts le filigrane d’ur-or de son pourtour.

«Il est froid!» marmonna Grumthar en poursuivant son inspection de l’antique symbole.

En tant que forgeron des runes, Grumthar était un membre du clergé Zharrgrim. Il avait pour devoir d’accompagner les guerriers, et d’invoquer au combat la puissance de Grimnir. Grâce à ses chants, les runes d’ur-or implantées dans la chair des Fyreslayers étaient investies par l’énergie du dieu martial des Duardins, ce qui leur accordait une force et des talents phénoménaux. Cependant, aucun chant ne pourrait plus raviver ces runes : c’étaient désormais des Uzkulrhun, des sceaux dont le pouvoir s’était éteint.

Zharrgrim avait pour mission de s’assurer que les runes défensives de la loge continuaient de brûler sous l’effet de la chaleur de Grimnir, en étant reliées aux brasiers qui se consumaient éternellement dans les grandes forges du magmafort. Et jusqu’à présent, il n’avait jamais failli à son devoir.

Grumthar se grattait la tête sans parvenir à comprendre ce qui avait provoqué l’extinction de ces runes qui paraissaient pourtant inaltérées. Il sentait la colère poindre en lui, malheureusement il n’y avait aucun ennemi à portée contre lequel  l’assouvir. C’était un mystère, et Grumthar n’aimait pas les problèmes qui ne pouvaient être résolus avec une hache. Haghnar devait savoir pourquoi les défenses des portes avaient failli. Nul ne connaissait aussi bien que lui cet art ésotérique, car c’était un Maître des Rune, le Duardin qui avait forgé celles de ces portes. Grumthar se doutait qu’il le trouverait dans le sanctuaire d’Ulfort, au cœur du Temple du Feu. C’est donc vers là qu’il se dirigea.

L’appréhension de Grumthar grandissait alors qu’il se rapprochait du Temple du Feu. La fournaise du Grand Gungron était si vaste qu’il aurait dû sentir sa chaleur à travers les parois du tunnel alors qu’il s’en approchait. Mais ce n’était pas le cas. Le cœur de la forteresse était froid comme la pierre.

Grumthar arriva devant les portes du Temple du Feu. Elles étaient grand ouvertes, et de l’autre côté, l’intégralité du clergé de Zharrgrim était rassemblée autour du Maître des Runes Haghnar. Grumthar pouvait voir que les feux de la forge étaient éteints. Cela n’était jamais arrivé depuis l’Âge des Mythes, quand elles avaient été allumées par Brokkfoor, le Père des Forges. Depuis cette époque, le Grand Gungron d’Ulfort avait toujours brûlé férocement. Ce n’était plus le cas désormais.

Le Maître des Runes Haghnar se tenait devant le foyer, les sourcils froncés, plongé dans une concentration si intense que tous ses muscles paraissaient tendus. Le sol se mit à trembler en profondeur tandis que le Maître des Runes faisait remonter le magma à la surface.


«Nok Zharr Grimnir Rhynok Azamar!» rugit Haghnar. «Que les flammes de Grimnir brûlent pour l’éternité!»

De la roche en fusion jaillit et des flammes apparurent, toutefois la fournaise de la forge ne se ralluma pas. Il semblait que même les pouvoirs du Maître des Runes étaient inefficaces. Un profond malaise s’empara de l’assistance.

En cet instant de désespoir, Grumthar sentit son esprit guerrier renaître. Il tonna : «Guerriers d’Ulrung ! Le feu éternel s’est éteint. Nos défenses sont affaiblies. Nous devons nous préparer à affronter les morts !»

Alors qu’il entonnait le chant destiné à allumer la flamme de la colère dans le cœur de ses frères, sa voix se perdit dans un râle.

Une lueur venait d’apparaître dans la forge, toutefois, ce n’était pas celle des flammes de Grimnir, car elle avait la couleur froide de l’améthyste.

«Nous n’avons plus le temps de nous préparer…» dit Haghnar d’une voix éteinte. «L’ennemi est sur nous…»

 

 

29.05.2018 UNE DÉESSE MOURANTE

Gobz

 

Dans les tréfonds des Bois d’Écorcheronce, au milieu des racines enchevêtrées et des branches croulant sous les toiles d’araignée, une déesse se mourrait.

 


Le chef Blazgrat contempla la colossale Arachnarok devant lui: Krazakandra l’Insatiable, la déesse de sa tribu. L’abdomen du monstre géant était enflé et pâle, la peau autour de ses yeux ternes était tirée et cireuse. La peur et le chagrin se lisaient sur le faciès hideux de Blazgrat tandis qu’il se rapprochait.

“Et y’a rien qu’on peut faire, patron?

— Nan,” répondit Grungit l’Aïeul.

Il était le shaman de la tribu des Nœuds-mordus, et tout en parlant, il grattait son nez crochu et percé d’ossements.

“J’ai même d’mandé à des shamans des aut’ tribus de v’nir la voir, reprit-il en pointant du doigt des carcasses de grots à demi dévorés. Elle les a même pas finis.”

Blazgrat haussa des épaules et regarda la forme prodigieuse de Krazakandra.

“Mais elle avait l’air bien quand on s’battait contre le gus aux dents pointues sur son ch’val cramé. Elle a balancé ses gars à droite à gauche et elle l’a même cogné très fort, lui.

— ‘videmment qu’elle avait l’air bien, crétin, siffla Grungit. C’est une déesse après tout.

— Mais… elle est mourante, pas vrai?

— Vrai. C’est un truc qu’elle a mangé, pour sûr, expliqua Grungit. Y a qu’à voir ces hordes de morts-vivants, tous pourris et puants. Ça r’semble à un festin, mais c’est pas bon pour la santé, pour sûr!

— J’sais pas, patron, objecta Blazgrat. J’dirais qu’y’a d’la magie noire à l’œuvre. Et qu’tu t’creuses pas trop la tête pour savoir quoi.

— D’la magie, tu dis? Grungit secoua sa tête. J’l’aurais vu tout d’suite. Nan, la vieille Kraza’ se meurt, j’sais pas pourquoi. On va y passer, Blazgrat. Mais j’me d’mande c’qu’un dents-pointues faisait en Ghur…”

L’immense Arachnarok frémit, ses pattes se mouvant faiblement. Un gargouillis profond émergea de son abdomen, mais il ne semblait pas être le produit de la faim. Plutôt comme si… quelque chose bougeait à l’intérieur. Les grots se regardèrent, anxieux, puis s’approchèrent.


“Ô puissante Krazakandra, implora Grungit. Dis-nous ce qui t’fais mal et on… Euh, on lui fera mal jusqu’à c’qu’il parte.”

La voix du grot s’élevait et retombait au cours d’une impressionnante incantation, et Blazgrat écoutait avec crainte. L’espace d’un court instant, il regrettait presque d’avoir douté du redoutable shaman.

“Lève-toi, déesse, cria Grungit, reviens à la tribu! Lève-toi!”

Krazakandra continua à osciller et tituber comme un pantin dont on aurait coupé la moitié des fils, mais ses mouvements se firent plus fermes.

“Puissante Krazakandra, continua Grungit. Reviens-nous! Conduis-nous à nos ennemis et on détruira ces enflures gluantes!”

Blazgrat osa espérer. S’était-il trompé? Le mal de leur déesse s’évanouissait-il?

L’Arachnarok se mit finalement sur ses pattes, chancelante, mais debout. Tout du long, Grungit continua sa mélopée.

“Kraza! Kandra! Kraza! Kandra!”

Dans les ténèbres de la forêt, entre les troncs morts et les buissons épais, un bruissement enfla comme des dizaines, puis des centaines de grots approchaient pour contempler le retour de leur déesse. De la canopée, des araignées de toutes les tailles et de toutes les couleurs descendirent en rampant. C’était la progéniture de Krazakandra, des centaines de milliers d’horreurs à huit pattes, aux mandibules cliquetantes et aux yeux noirs qui brillaient de ce qui s’apparentait à de l’espoir.

Grungit se tourna pour faire face à sa tribu et leva ses bras bien haut, secouant son bâton noueux en un geste d’autorité.

“R’gardez les gars! Krazakandra est de r’tour! Not’ déesse veut diriger not’ Waaagh! Une fois encore!”

La forêt résonna des vivats et des acclamations aiguës des grots qui accourraient en direction du tumulte.

“Ce soir, on chevauch’ra et on ira voir ces enflures mortes et on les rendra encore plus mortes!”

Blazgrat sentit sa poitrine se gonfler de fierté. Ses yeux rouges vagabondèrent sur l’assemblée de Grots Spiderfang et d’araignées géantes tandis que Grungit poursuivait son discours, entraînant ses ouailles dans une ferveur frénétique. Oui, ils iraient en guerre ce soir, et leur déesse les mènerait—

Avec un long sifflement, Krazakandra s’écroula. Un silence de mort s’abattit sur les grots rassemblés qui la contemplaient, horrifiés. Grungit se détourna lentement de son public pour observer l’Arachnarok, son bâton encore brandi. Sa bouche s’ouvrit et se referma, mais les mots lui manquaient. Leur déesse était morte.

Ça ne faisait aucun doute. Une bave épaisse et toxique dégoulinait des mâchoires tordues du monstre géant. Ses yeux étaient vides.

“Eh ben, euh…” commença Grungit, mais il fut interrompu par un autre gargouillement venu du ventre de la carcasse de l’énorme araignée.


“Elle est encore vivante!” couina quelque part un grot.

Tandis que Grungit continuait à la fixer, Blazgrat surmonta sa propre peur et avança vers sa déesse défunte. Il tendit précautionneusement un bras, et déglutit bruyamment. Oserait-il? Elle était morte après tout, non?

Sa main se posa sur l’énorme abdomen mou. Il était gluant et brûlant de fièvre sous sa paume. Un instant après qu’il eut posé sa main, le grondement se fit plus fort. Puis, une sorte de gémissement résonna.

Blazgrat releva la tête, terrifié, alors qu’une main déformait de l’intérieur la peau de l’Arachnarok. Le grot tituba en arrière et tomba en hurlant lorsque le corps de l’énorme araignée frémit et gigota avant que son abdomen ne s’ouvrît sur toute sa longueur. Des dizaines de cadavres morts-vivants s’en déversèrent, trempés des fluides corporels de l’Aracnharok, le ventre bouffi de la chair arachnéenne ingérée.

Blazgrat rampa à reculons, braillant de terreur tandis que la horde morte-vivante se jetait sur l’assemblée de grots. Il vit deux des morts-vivants creuser de leurs griffes le ventre de Grungit, paralysé des pieds à la tête. Sidéré, le shaman ne s’était même pas débattu.

Le chef Blazgrat se remit sur pieds et se rua dans les ténèbres, hurlant comme jamais il n’avait hurlé de toute sa vie.

 

 

01.06.2018 L’ŒIL DU MIROIR

Free people

 

Olin remuait les braises avec un vieux tisonnier.

 


« Réchauffe-toi un peu… » dit-il. Il était conscient de la lassitude qui transparaissait à travers son ton prétendument joyeux et soupira. « Personne n’est dupe, mon vieux. Et certainement pas toi, » marmonna-t-il. « Cesse de tergiverser. Tu sais pourquoi tu es là. Et par Sigmar, arrête de te parler à toi-même, espèce de vieux fou… »

Il s’éloigna un peu du feu qui crépitait sans enthousiasme.

La tour était glaciale depuis qu’il était arrivé deux jours auparavant pour commencer les préparatifs. Peut-être était-ce dû au fait que ses pierres étaient réellement en phase avec les énergies de Shyish ? Ou peut-être était-ce simplement parce qu’Olin était vieux, fatigué, et qu’il avait choisi un lieu battu par les vents qui surplombait une mer glaciale et hantée…

Elthennia était une région reculée d’Azyr, un royaume fantomatique à peine cartographié. Elle ne recelait aucune richesse digne qu’on s’intéresse à elle, était trop sauvage pour qu’on prenne la peine de la coloniser, et ses rares constructions étaient en ruines depuis la Grande Retraite. On racontait que sa lignée royale éteinte avait trop manigancé avec les esprits des morts, et les sinistres légendes qui l’entouraient avaient définitivement chassé les derniers habitants de ce royaume maudit.

Pourtant, c’était précisément pour cette raison que des siècles plus tard, Olin avait effectué un long voyage jusqu’à Elthennia, parcourant les sentiers sinueux en s’appuyant sur son bâton d’if noueux, ses instruments entassés dans son sac à dos. C’était une terre de spectres tout autant qu’une telle spectrale. L’endroit idéal où créer une connexion spirituelle avec les lieux cachés de Shyish, afin de découvrir ce que tramait Nagash.

Olin n’était pas un guerrier. De toute façon, il était trop vieux pour manier une épée. Il n’y connaissait rien en stratégie, n’avait jamais forgé une arme. Cependant, il pouvait voir ce que personne d’autre ne pouvait distinguer, et comme il était insignifiant aux yeux des dieux, il espérait que son talent lui permettrait d’espionner les ennemis de Sigmar sans être repéré.


Désormais, le feu crépitait doucement, mais le souffle d’Olin se condensait toujours malgré les flammes. Le sac et le ressac murmuraient sur la plage en contrebas. Quelques bougies disposées dans les alcôves scintillaient dans la pénombre du crépuscule. Le sac de couchage et les ustensiles de bivouac d’Olin étaient posés contre le mur, aux côtés des restes de son repas. L’anxiété lui avait coupé l’appétit. Sur le sol dallé de pierre étaient tracés trois cercles concentriques formant un symbole Azyrite. Olin les avait dessinés avec minutie, en mélangeant son propre sang aux pigments. Au centre se trouvait son miroir de divination, un petit objet ovale et ciselé dont la surface réfléchissante en pierre de neige était cerclée de sigmarite. À côté était posé son horologue, une horloge duardine aux mécanismes complexes alimentés par un éclat de pierre de royaume.

Tels étaient les outils d’Olin. Le premier lui permettait de voir, l’autre lui permettait de s’orienter. Son tic-tac l’aidait à revenir à son enveloppe charnelle quand il la quittait, quel que soit l’endroit où son esprit s’aventurait. Il ne lui avait jamais fait défaut, et il le chérissait plus que tout.

Il s’assit en tailleur devant son miroir et serra nerveusement la mâchoire.

« Que Sigmar me préserve… » pria-t-il avant de se pencher pour effleurer le cadre du miroir. Murmurant des incantations, il regarda intensément la surface de l’objet, écouta le tic-tac de son horologue et, satisfait de constater que celui-ci résonnait dans son esprit, il laissa ce dernier plonger dans l’inconnu.

Parfois, les visions mettaient des heures à survenir. D’autres fois, elles ne se produisaient jamais. Pas cette fois. Du givre apparut sur le pourtour du miroir, recouvrit la sigmarite et répandit des vrilles glacées à sa surface. Olin cligna des yeux et ses pupilles devinrent aussi noires que du marbre. La surface du miroir ondula et une image apparut.

Un désert à perte de vue. Les dunes formaient des ondulations majestueuses, telles les vagues figées d’un océan pris dans l’ambre. Une cité se dressait. Ses hautes tours jaillissaient du sable tels des bras suppliants tendus vers les étoiles. Un soleil d’argent dardait ses rayons sur les rues et les bâtiments, les statues et les sculptures prismatiques de cette métropole. La puissance irradiait de la moindre pierre. Au-dessus, la voûte céleste défilait, le jour succédant à la nuit dans une sarabande éternelle. Olin savait qu’il était à Shyish, aussi sûrement qu’il percevait le tic-tac de son horologue. Une puissance incommensurable. Des présages. C’était ce qu’il cherchait.

Il frémit en ressentant la présence d’une chose terrible. Une ombre passa de l’autre côté de la fenêtre et fit vaciller les flammes des bougies. Dans le foyer, le feu s’était éteint, et les ombres s’étiraient de façon menaçante sur les murs de la pièce. Il perçut quelque chose de maléfique à l’affût et regarda autour de lui avec inquiétude.

Il ne vit rien, mais son pressentiment funeste ne disparaissait pas.

« Très bien… » dit-il à voix haute. « Qui que vous soyez, ne vous souciez pas de moi. Je ne fais que dormir pour la nuit, et je n’ai aucune mauvaise intention. Je ne demande qu’à être tranquille… »

Il envisagea d’abandonner son rituel, toutefois il n’avait rien appris d’intéressant pour l’instant. Son voyage et tous ses efforts auraient été vains. De plus, il était au sein d’un cercle de protection. Il était en sécurité. Il devait continuer.

La cité se rapprochait. Ses rues étaient animées. Des érudits en robes et des artisans talentueux croisaient des marchands opulents et des soldats aux uniformes magnifiques. Néanmoins, quelque chose clochait. Olin voyait d’innombrables miroirs, un peu semblables au sien, et les gens leur parlaient, comme s’ils s’adressaient à des amis ou à des proches. Des fantômes ondulaient à leur surface. Il y en avait toujours plus, jusqu’à ce qu’ils soient plus nombreux que les vivants. Le soleil faiblissait, et un grondement menaçant se faisait entendre de plus en plus fort. Le sol se mit à trembler, puis les bâtiments, et les miroirs se fissurèrent. Une tempête de sable noir balaya les rues, écorchant vif les habitants au milieu des cris de terreur et d’agonie. Les ténèbres s’abattirent, et les survivants de cette ville damnée hurlèrent de désespoir. Les reflets dans les milliers de miroirs se brouillèrent et se mélangèrent les uns aux autres dans un tourbillon kaléidoscopique, jusqu’à plonger toute la cité dans la démence.


Olin paniqua. Ce n’était pas la vision qu’il recherchait. Il tenta de percevoir le tic-tac de son horologue mais n’entendit rien. La peur lui noua l’estomac. L’horologue ne lui avait jamais fait défaut.

Il ne percevait toujours aucun son.

L’effroi le paralysait. Il sentit un regard maléfique se poser sur lui. Olin ne pouvait plus respirer, bouger ou parler à cause de la peur. Les bougies s’étaient éteintes. Le bruit du sac et du ressac avait disparu. Il n’y avait plus que son miroir, et les milles reflets de démence qui arpentaient ses tréfonds.

Il vit quelque chose s’approcher de lui en passant d’un reflet à l’autre. Ses membres décharnés et couverts des haillons gris ondulaient comme des serpents. Le visage blême se perdait sous des ombres et ne laissait transparaître que deux yeux avides.

« Pitié… » coassa Olin. « Pitié… »

Pendant un instant, la chose s’immobilisa, tout près de la surface du miroir, la tête penchée sur le côté, comme un chat observant d’un air prédateur un poisson dans une mare. Les membres se reflétaient dans les innombrables fragments de miroirs qui les entouraient. Le visage se scinda en plusieurs autres, dont les bouches s’ouvrirent en cris silencieux.

Puis la chose inspira profondément.

Le miroir d’Olin se fissura, comme si on venait de lui porter un coup. Des vrilles grises qui auraient pu être des bras jaillirent de la surface et l’attrapèrent à la gorge. Les yeux d’Olin étaient exorbités alors qu’il était tiré en avant, vers le miroir brisé, qu’il passait à travers la surface et qu’il était entraîné vers la cité aux mille reflets. Vers la damnation.

Le feu se ranima doucement dans la salle vide. Les flammes des bougies se réveillèrent à l’unisson, ondulant doucement dans la brise nocturne. Les vagues soupiraient sur la plage. Seul l’horologue resta inerte. Les aiguilles étaient immobiles. Son cadran s’était fissuré en même temps que le miroir d’Olin.

Son tic-tac ne résonnerait plus jamais.

 

 

05.06.2018 SACRO-SAINT

Stormcasts

 

Kavastus Septième Sens se tenait sur la place d’armes de Sigmaron, aux côtés des Lord-Arcanums des autres Stormhosts. Ils avaient été convoqués, et se tenaient au garde-à-vous, attendant l’arrivée du Dieu-Roi. Chacun de ces seigneurs des Stormcasts était donc impassible. Leurs armures scintillaient à la lumière des étoiles. C’était un spectacle saisissant, pourtant Kavastus était mal à l’aise. Il aurait préféré être à son poste, occupé à accomplir son travail de veille.

 


Un bruit de métal résonna dans les hauteurs, puis un autre, et encore un autre. C’étaient les tintements des marteaux des Six Forgerons. Kavastus y était habitué, mais à cette distance, les sons paraissaient différents. Il était loin de Sigmarabulum, et ne pouvait pas percevoir les cris des Métamorphosés à chaque coup de marteau, pas plus qu’il ne pouvait distinguer les signes avant-coureurs d’une Métamorphose se déroulant mal. Au début, il était extrêmement rare qu’une Métamorphose échoue, toutefois de telles occurrences devenaient de plus en plus communes. L’horreur de la guerre prélevait son tribut sur les Stormcast Eternals, tout comme la sorcellerie des innombrables ennemis du Dieu-Roi, et le rythme effréné auquel les Six Forgerons étaient obligés de travailler multipliait les risques. Kavastus et ses frères avaient été tenus à l’écart de la guerre, car ils avaient pour mission de guider ceux qui étaient tombés vers la Métamorphose. C’était un devoir peu glorieux mais vital, et il s’en était toujours acquitté avec fierté.

Le tintement des marteaux se poursuivait. Les seigneurs des Stormcasts continuaient d’attendre. Soudain, les portes au fond de la place d’armes s’ouvrirent à la volée dans un bruit de tonnerre. Une silhouette dorée en émergea d’un pas décidé et vint se placer sur l’estrade. Le nouveau venu était l’incarnation de la majesté céleste, la manifestation magnifique des étoiles et de la tempête. C’était Sigmar Heldenhammer, le Dieu-Roi des Royaumes Mortels. Il toisa ses guerriers.

Kavastus se tenait raide comme un piquet, la poitrine gonflée et la tête droite. En dépit du passage des siècles, se trouver en présence du Dieu-Roi était toujours aussi impressionnant. Sigmar les regarda un à un avant de prendre la parole.

“Méditez sur votre devoir.”

Ces paroles étaient prononcées calmement, cependant elles portaient en elles le grondement sourd du tonnerre, qui résonna sur toute la place d’armes. Kavastus attendit la suite, toutefois le Dieu-Roi resta silencieux. Il était immobile sur l’estrade et observait ses guerriers, impassible. Il venait de donner un ordre, et dès que Kavastus le comprit, il commença à réfléchir sur son devoir envers Sigmar.


Il y a longtemps, avant sa Métamorphose, Kavastus ne connaissait Sigmar qu’à travers les légendes. Il avait entendu des histoires à propos du Dieu-Roi, dont on pouvait deviner le royaume en regardant vers Sigendil, l’Étoile Ascendante.

Lorsque Kavastus regardait vers les Cieux, il voyait des choses que personne d’autre ne pouvait apercevoir, notamment les diverses voies que le futur pouvait emprunter, à la façon d’un chasseur pouvant deviner l’endroit où se trouvaient des animaux en observant les feuilles mortes et la courbure des herbes hautes. Il avait prédit qu’une épreuve terrible l’attendait, lors de laquelle sa force et sa volonté seraient poussées dans leurs derniers retranchements.

Lorsque les pillards arrivèrent, il avait pensé que c’était l’épreuve qu’il avait vue dans les présages. Il avait imploré les étoiles de lui accorder la force nécessaire pour vaincre les osts aberrants de Tzeentch qui envahissaient son royaume. Elles lui avaient répondu. La puissance d’Azyr avait couru dans ses veines, pourtant, ce n’était pas là l’épreuve qu’il avait vue.

C’est ensuite qu’il entendit l’appel des Cieux et que le Dieu-Roi lui offrit l’occasion de rembourser sa dette envers lui, en devenant son serviteur, et en se joignant à lui dans la lutte contre les envahisseurs du Chaos. Kavastus avait été Métamorphosé et avait reçu pour mission de surveiller la grande cité de Sigmar, afin qu’Azyrheim reste un sanctuaire au milieu des conflits. Au cours de toutes ces années, il avait toujours su que sa plus grande épreuve restait à venir.

Alors que l’esprit de Kavastus était axé sur ces pensées, Sigmar reprit la parole.

“Vous m’avez servi fidèlement.”

Le cœur de Kavastus se gonfla de fierté. Le Dieu-Roi ne parlait jamais inutilement; ses compliments étaient rares, et donc d’autant plus précieux. De plus, s’acquitter de sa tâche ne méritait aucune reconnaissance particulière. Le plaisir du travail bien fait suffisait à Kavastus.

“Une guerre des âmes a débuté,” poursuivit Sigmar. “Et votre chambre sacro-sainte est requise pour mener ce conflit. Vous avez guidé vos frères à travers les feux de la Métamorphose, et vous savez quel est son prix. Nous ne pouvons plus l’accepter désormais. Vous devez partir en quête d’un remède à ce mal.”

Kavastus leva les yeux vers le ciel, vers les étoiles qui s’étendaient autour d’Azyr. Était-ce là le futur qu’ils avaient entrevu?

“L’ennemi des sous-mondes gagne en puissance,” ajouta Sigmar. “Ses armées veulent mettre un terme aux vies que je vous ai accordées.”

Sigmar marqua une pause et scruta l’assemblée martiale.

“Faites-les payer pour leur impudence.”

Le Dieu-Roi descendit alors de l’estrade et se dirigea vers le centre de la place d’armes. Derrière lui, les portes se refermèrent, et des murmures d’agitation parcoururent les rangs des Stormcast Eternals. L’atmosphère était électrique, car Kavastus et ses camarades étaient envahis par une euphorie contagieuse. Ils avaient été tenus à l’écart des combats depuis trop longtemps, et n’avaient pu que voir leurs terribles conséquences tandis qu’ils surveillaient les douloureuses Métamorphoses qui se succédaient. Ils allaient enfin pouvoir déchaîner leur colère contre les ennemis de l’Ordre. Quelque part sur la place d’armes, un chant s’éleva.

“Gloire à Sigmar! Gloire à Sigmar!’


Kavastus y joignit sa voix, à l’instar de tous ses camarades. Le moment qu’il avait vu en présage depuis si longtemps arrivait enfin. L’épreuve de sa vie. Il allait livrer les guerres de Sigmar, mourir et connaître d’autres Métamorphoses, mais il ne faillirait jamais à son devoir.

Kavastus entendait faiblement les tintements malgré les chants, ceux des Six forgerons qui travaillaient inlassablement. Le doute s’insinua dans son esprit: une fois sa chambre déployée dans les royaumes, qui allait surveiller les Métamorphoses? Leur vigilance était plus nécessaire que jamais. Les apparitions foudroyantes qui se manifestaient lorsqu’une Métamorphose tournait mal étaient une menace permanente pour Azyrheim.

Son doute se dissipa aussi vite qu’il était survenu, et il continua de chanter. Il avait reçu un ordre du Dieu-Roi.

Tout avait été prévu, il n’en douta pas.

 

 

08.06.2018 TÊTE-À-TÊTE

Orques

 

Gulgaz Griffe Eud’pierre – Big Boss des Krazetripes – se tenait au bord de la falaise, le regard perdu dans la conflagration qui enveloppait la vallée en contrebas. Le feu s’étendait jusqu’à l’horizon, ses flammes orange et rouges vomissant des nuages de cendre qui noircissaient le ciel. La chaleur suffocante rougissait ses paupières, et commençait à cuire les têtes momifiées de ses deux lieutenants, qu’il avait accrochées à ses épaules. Mais même alors, il n’avait pas cligné des yeux depuis des heures.

 


Sur les plaines calcinées derrière Gulgaz, les bandes grouillantes de sa tribu se rassemblaient – peaux-vertes, ogors et gargants, en nombre incalculable. Ces hordes brutales avaient accompagné sa campagne de destruction à travers le Plateau Balaflamme, et s’étaient frayées de leurs lames un chemin, armée après armée, avec un enthousiasme désinvolte. Ils l’avaient suivi à la lisière de cette vallée infernale où il avait espéré trouver une bataille plus grande qu’aucune autre, mais aucun ennemi ne les attendait ici. Après plus d’une semaine sans combattre, les esprits des Krazetripes s’étaient échauffés et commençaient à exploser. Les orruks se rassemblaient, les grots se faisaient grossiers, et les guerriers les plus imposants commençaient à dévorer les plus petits. Sans un ennemi commun à combattre, les Krazetripes s’entre-déchireraient bientôt.

“Y’a personne à affronter ici.”

Les mots étaient venus du dos de Gulgaz. Ils avaient été prononcés par Moggo-moggo, un prophète Wurrgog qui accompagnait les Krazetripes depuis quelques mois.

“C’est ton boulot d’nous trouver des têtes à kasser.”

Gulgaz ne répondit pas. Il entendait le prophète, mais son esprit était accaparé par les flammes. Dans leur scintillement, il apercevait les échos d’une guerre d’une échelle sans précédent, mais lorsqu’il se concentrait, ces images s’évanouissaient comme un mirage.

“P’têtre que t’es pas le meilleur boss pour les Krazetripes, continua Moggo-moggo. On a besoin d’une grosse bagarre, et je sais où y en a une. Gorkamorka m’a montré…”


Moggo-moggo parlait encore lorsqu’une autre voix retentit, une que seul Gulgaz pouvait entendre. Elle venait de son épaule gauche, où la tête tranchée d’Urgak, son Gorka-boss, était fichée.

“Ferme son clapet à c’t’idiot!” mugit-il.

Gulgaz jeta un regard à la tête. Bien que la chair en fût desséchée depuis bien longtemps dans la chaleur d’Aqshy, son esprit voyait les lèvres bouger et écumer en parlant.

“Y’a une grande Waaagh!, poursuivit Moggo-moggo. Dans un endroit loin, où le boss des morts a de grosses armées de squelettes, et ils sont…”

“Fais-le taire!” beugla à nouveau Urgak.

Gulgaz raffermit sa prise sur la poignée de son arme, mais une autre voix s’éleva de son épaule droite, de la tête de son Morka-boss, Skiga.

“Non, laissez-le parler,” objecta-t-il.

Gulgaz relâcha sa prise et regarda la tête de Skiga. Elle aussi était sévèrement racornie, mais aux yeux de Gulgaz, elle était pleine de vie.

“Laisse-le cracher le morceau, poursuivit-il. Il dira p’t’être un truc utile.”

Le big boss faisait confiance à ses deux lieutenants, bien qu’ils ne fussent pas toujours d’accord. Lorsqu’ils se disputaient trop, ils lui donnaient la migraine, une douleur qui le rendait furieux. Il tenta de réfléchir, mais Moggo-moggo divaguait encore derrière lui.

“… où des trucs flippants tombent du ciel et les boyz morts s’relèvent…”

L’effervescence des Krazetripes sur la plaine se mêlait aux jacassements du prophète. Ils devenaient encore plus turbulents. Gulgaz scruta les flammes en contrebas, et essaya de se concentrer sur les fragments de bataille qu’il y apercevait.

“J’peux amener les Krazetripes là-bas,” suggéra Moggo-moggo.

“Ce Wurrgog croit qu’il est plus fort que toi!” rugit Urgak.

Gulgaz médita à cela.

“P’t’être, répondit Skiga. Mais il sait p’t’être où y’a du combat.”

Le Big Boss considéra ce point de vue différent.

“J’sais où est la bataille, insista Moggo-moggo. C’est au fond des Terres Eud’la Mort.”

“Il ment!” cria Urgak.

“Non, il ment pas,” répondit Skiga.


Un craquement tonitruant retentit lorsqu’un boute-fer fit feu sur une horde de fanatiques Moonclan en furie. Derrière Gulgaz, l’air commençait à crépiter.

“Mais c’est pas toi le boss de cette Waaagh!,” continua Moggo-moggo.

“Il veut s’battre!” beugla Urgak.

“Oui, il veut” renchérit Skiga.

Gulgaz sentit l’incomparable électricité statique de la magie concentrée dans son dos. Ses doigts se resserrèrent sur son arme.

“Je montrerai le chemin,” gronda Moggo-moggo, sa voix grave chargée d’énergie Waaagh!.

“Qu’on en finisse!” hurla Urgak.

“J’suis d’accord,” abonda Skiga.

Deux gargants s’infligeaient mutuellement des coups de tête. Une nuée de grots se fracassa sur une bande de Brutes Ironjawz pour commencer à les poignarder.

“J’ouvrirai un portail pour les Terres Eud’la Mort,” mugit Moggo-moggo, postillonnant des étincelles de magie verte à chacune de ses syllabes.

“Tue-le!”

“Tue-le!”

Le big boss leva son fendoir. Sa bouche se tordit en une grimace grondante.

“Faut juste que je fasse un p’tit sacrifice d’abord.”

“TUE-LE!”

“TUE-LE!”

Gulgaz fit volte-face et, d’un puissant revers, fit passer son fendoir à travers le cou du prophète. Les Krazetripes se turent et interrompirent leurs combats pour voir la tête tranchée s’élever dans les airs – les yeux écarquillés par la surprise, une traînée de sang dans son sillage – avant de rebondir avec un son flasque sur promontoire rocailleux de la falaise. Le corps décapité de Moggo-moggo chancela en avant, tandis qu’un geyser de sang et de magie Waaagh! jaillissait de son cou. Gulgaz fit un pas de côté pour permettre au corps titubant de franchir le rebord de la falaise. Le cadavre bascula et, tandis qu’il chutait dans les incendies en contrebas, l’immense enfer éructa avec une intensité nouvelle. Des flammes s’élevèrent dans les cieux, non pas rouges ou orange, mais d’un vert brillant, et elles s’accompagnèrent d’une plainte stridente et incessante. À ce spectacle, les Krazetripes rugirent d’approbation et exultèrent de joie.


Gulgaz contempla le feu colossal devant lui, et il vit clairement la guerre qu’il n’avait fait qu’apercevoir jusqu’à présent. Elle était glorieuse. Un champ de bataille infini où les morts se relevaient pour combattre, encore et encore, et vers lequel d’innombrables armées marchaient déjà. Gulgaz se pencha en avant et s’empara de la tête de Moggo-moggo – la vision du prophète s’était révélée correcte après tout. Peut-être serait-il de bons conseils lors des batailles à venir.

La route devant lui désormais dégagée, Gulgaz beugla son redoutable cri de guerre.

 

“WAAAGH!”
 

Puis il s’élança par-dessus la falaise dans les flammes qui conduisaient à la terre des morts.

 

 

12.06.2018 ÉTOILE MOURANTE

Hommes lézards

 

Le stellarium était une masse grinçante de cercles de pierre concentriques. Il occupait une chambre aussi vaste et dégagée qu’une agora, autour de laquelle orbitaient des sphères brillantes et des déferlantes de couleurs étincelantes. L’étendue glorieuse de vie éthérique était dépeinte avec une complexité si aliénante que seuls les esprits antédiluviens des slanns étaient capables de l’appréhender.

 


Maq’uat était un prêtre stellaire, un humble skink au service de ces êtres divins, et de telles considérations surpassaient de loin sa curiosité. Pourtant, même lui pouvait dire quelque chose de considérable et terrifiant était en train de se passer.

Les étoiles frémissaient dans le vide. Il ne s’agissait pas des conséquences merveilleuses et violentes de quelque loi céleste, ni de l’aboutissement gracieux d’un cycle naturel.

C’était un meurtre. Lent et méthodique, perpétré à une échelle cosmique.

L’infime créature observait avec une horreur croissante s’estomper les lueurs normalement flamboyantes du planétaire, qui devenait noir comme le charbon tandis que le sang stellaire qui lui donnait vie était siphonné dans le néant. Ce n’était pourtant pas l’œuvre de l’ennemi éternel, Maq’uat en était certain. Il y avait un motif ici, une subtilité qui ne correspondait pas aux déprédations débridées des Dieux Sombres, un plan d’une échelle inconcevablement complexe et tramé avec une patience millénaire.

Un linceul de ténèbres s’abattit sur la grande chambre stellaire. L’espace d’un instant, Maq’uat crut entendre des murmures moqueurs, des rires émanant des ombres. Sa collerette frémit de malaise, et il dressa par réflexe son bâton du serpent.

Le silence. Maq’uat siffla, hochant du chef. Rien ne pouvait pénétrer le vaisseau-temple d’Aximahotl, pas sans alerter Narok-Gar et ses sentinelles.

“Le maître doit être réveillé,” décida-t-il. Sa voix pépiante résonnait, infime et empreinte de peur, dans le silence du hall d’or.

Il se retourna et gravit les escaliers. Ayant atteint la plus haute galerie, il pressa sa main griffue sur une empreinte similaire creusée dans le mur qui lui faisait face. La pierre-glyphe irradia d’une lueur azur, et une voie s’ouvrit devant lui. Au-delà, un flot bouillonnant de liquide clair s’écoulait au centre d’un passage circulaire jalonné de briques d’or. Le prêtre stellaire suivit le chemin, et le ruissellement apaisant des eaux sacrées calma son cœur battant comme son esprit.


Le chemin s’enroulait sur lui-même en une série de virages en lacet et d’escaliers en colimaçons. Maq’uat passa devant des rangées de ziggourats scintillantes cernées par des douves de lumière stellaire aveuglante. Il louvoya entre des blocs changeants d’or bruni qui tourbillonnaient et se déformaient en une en danse folle et incessante.

Le prêtre stellaire parvint finalement à une immense caverne sphérique vide, traversée par un unique pont de dalles étincelantes. Alors qu’il l’arpentait, Maq’uat jeta un œil au sol de la chambre-monde, à des lieux en contrebas. Là s’étendait une vaste jungle, fendue par des deltas fluviaux. Il éprouva une pointe de nostalgie. Cela faisait trop longtemps qu’il n’avait pas chassé avec ses frères de frai, qu’il n’avait pas humé la douce fragrance de l’air des marais et sentit la chaleur d’un rocher chauffé par le soleil sous sa peau. Mais tout cela n’était qu’un rêve lointain. Son maître avait besoin de lui, et Maq’uat servirait le seigneur Xuatamos jusque dans la mort si cela lui était demandé.

La géométrie du vaisseau-temple aurait été impossible à appréhender pour n’importe quel mortel, mais elle était familière et rassurante pour le skink. À l’autre bout du pont, il emprunta un nouveau passage, et se trouva au pied de l’autel de son maître. La pyramide le surplombait, et son sommet se perdait dans un tourbillon de brume. Une masse grouillante de serpents et de lézards se déversait des marches gravées. Ils s’écartèrent comme une rivière vivante devant Maq’uat tandis qu’il gravissait l’escalier.

Au sommet de l’autel, un trône d’obsidienne gravée flottait dans les airs, sous un nuage d’orage éthérique. Sur ce trône siégeait le seigneur Xuatamos.

“Maître!” trilla Maq’uat, sa voix stridente tandis qu’il se ruait. Il craignait que Xuatamos fût mort. Le maître du vaisseau-temple était avachi et immobile. Son corps bouffi n’arborait pas son vert criard habituel, mais était gris et tanné comme une mue. Les yeux du slann étaient enfoncés et cadavériques, et son visage constellé de taches d’un noir violacé.

Maq’uat ferma les yeux et plaça sa main sur le front du seigneur Xuatamos. Pendant de douloureuses secondes, il ne sentit rien. Puis, fort heureusement, une faible étincelle crépita en lui, un unique scintillement de conscience.

Le prêtre stellaire s’affaissa, soulagé, mais il s’agissait d’une sensation ténue. Maq’uat ne s’était jamais senti si seul, si démuni. La mort et le désastre étaient à deux pas, et sans l’infinie sagesse du maître stellaire pour le guider, il était perdu dans un néant d’indécision.

Il se redressa en contemplant la forme ravagée de son maître. Au-dessus, l’énergie céleste bouillonnait et tourbillonnait, et dans les profondeurs de cet orage, Maq’uat vit la constellation étincelante des Crocs de Sotek, brûlant avec une vitalité farouche au cœur de la tourmente.

“Le destin des mondes incombe aux créatures inférieures,” murmura le prêtre stellaire. Un plan d’action se formait dans son esprit. Il était drastique, voire blasphématoire. Pourtant, il ne pouvait pas rester inactif tandis que les ténèbres se levaient pour tout dévorer.

Narok-Gar montait la garde devant les grandes portes des chambres de frai, aussi immobile qu’une statue. Le Sang Solaire donnait l’impression d’avoir été taillé en obsidienne par un sculpteur incompétent. Des cicatrices et des brûlures couvraient ses écailles d’un gris vert, du museau aux griffes, et la crête osseuse du crâne du saurus était horriblement fendue au-dessus de son œil gauche – une vieille blessure infligée par une hache de Khorne.

Ses yeux ne se posèrent même pas sur Maq’uat lorsque le prêtre stellaire approcha.

“Tu n’es pas un maître stellaire, grogna Narok-Gar. Pas de passage.

— Le seigneur Xuatamos ne viendra pas, pépia Maq’uat. Il vient d’entrer dans le long sommeil, et il ne se réveillera pas. Il n’y a que nous, ô honoré.”

Les yeux impitoyables de Narok-Gar bougèrent finalement pour croiser ceux du skink. Ce dernier s’efforçait de ne pas se ratatiner devant le regard séculaire. Le Sang Solaire était vieux, même selon les critères de son espèce, et il aurait fallu plus d’une vie pour relater la liste de ses victoires contre les dieux sombres.

“Un ancien pouvoir s’élève, reprit Maq’uat. La mort sape la lumière des étoiles et plonge les royaumes dans les ténèbres et l’effroi. Nous devons agir. Le cycle de frai doit être poussé. Nous devons nous apprêter à la guerre.

— Tu n’es pas un maître stellaire.

— Il ne viendra pas, répéta Maq’uat. Notre maître se meurt. Les lueurs des constellations s’atténuent. Si nous n’intervenons–”

Narok-Gar gronda doucement, et l’instinct de survie affûté du Prêtre Stellaire le poussa à prendre la fuite. Pourtant, il tint ses positions avec détermination, affrontant les yeux du guerrier saurus avec tout l’aplomb qu’il parvenait à mobiliser.

“Ne voulez-vous pas vous battre? demanta-t-il. Depuis combien de temps votre masse n’a pas goûté le sang de l’impur?”

Le Sang Solaire se tint immobile et silencieux durant un long moment. Les heures s’égrainaient, mais le skink connaissait la nature de l’esprit saurus suffisamment bien pour ne rien faire. Enfin, la sentinelle se retourna, et frappa sa masse d’obsidienne sur la porte derrière lui. Le son résonna avec fracas à travers tous les halls. Un instant plus tard, les portes commencèrent à s’ouvrir en grondant, et le Sang Solaire s’écarta pour laisser passer Maq’uat.

Le skink frémit en pénétrant la chambre de frai. Un chemin circulaire suivait les contours d’un grand lac, ses eaux sombres placides et scintillantes. De grandes roues d’or étaient enchâssées sur les murs frappés de hiéroglyphes et de sceaux sacrés, et le plafond était ouvert sur le firmament. Une lumière stellaire bénie irradiait les bassins de gestation. De toutes parts, des gardes casqués se tenaient, vigilants, leurs lance ou leurs masse serrée fermement entre leurs griffes. Ils ne bougèrent pas un muscle tandis que Maq’uat passait devant eux en direction d’un trône dressé à l’autre bout de la chambre.


Il gravit la pierre-glyphe au centre de la plateforme, et sa main effleura sa surface étincelante. Jamais une responsabilité aussi terrible n’avait incombé à un modeste prêtre stellaire. Accélérer le rythme de gestation n’était pas anodin. Les séraphons trop tôt venus au monde étaient enclins à une rage bestiale, incapables de contrôler les pulsions prédatrices de leur soi primal.

Pourtant, Maq’uat ne voyait pas d’autres options. Raffermissant sa résolution, il appuya sa patte sur la pierre-glyphe, comme il avait vu son maître le faire tant de fois auparavant.

Un grincement sourd retentit, suivi d’un grondement torrentiel. Les roues d’or commencèrent à tourner, et l’eau jaillit en cascades écumantes. Des formes frémissantes apparaissaient au cœur du déluge, silhouettes protéiformes qui gonfleraient les rangs des armées des étoiles.

L’air chaud se fit humide, puis étouffant. Maq’uat observait la mare bouillonner d’une vie nouvelle.

Un chœur de cris perçants de douleur et de frénésie empli l’atmosphère, jaillissant de bouches à demi formées. Du sang souilla les eaux.

“Nés avec haine,” dit Narok-Gar.

Maq’uat sursauta. Le Sang Solaire s’était approché avec une discrétion surprenante.

“Nés dans la douleur. La douleur donne la force.

— Ils en auront besoin,” consentit le Prêtre Stellaire.

Narok-Gar grogna d’assentiment.

“J’invoque les osts stellaires, reprit le vieux guerrier. Où frapper, prêtre stellaire?

— Au royaume d’améthyste, répondit Maq’uat. C’est de là que le mal se répand, qu’il prend la vie de tout ce qu’il touche. La lumière de Sotek nous guidera, ô honoré. J’espère seulement qu’il ne sera pas trop tard.”

 

 

26.06.2018 LA GRANDE PYRAMIDE NOIRE
Histoire finale, conclusion et ouverture.

Comme une ombre vivante, Kriktail du clan Slynk menait sa clique de coureurs d’égouts et d’assassins entre les arches, les colonnades et les mausolées de Nagashizzar. Cette bande n’était qu’une parmi des centaines, mais avec l’assurance d’un vainqueur né, il savait qu’il était de ceux à s’être le plus profondément enfoncés dans la cité maudite de Nagash. Sa meute de tueurs traversait catacombes et cloîtres, glissant d’un obélisque à l’autre, se faufilant entre les immenses statues des légendaires Mortarchs et des têtes de mort de la taille de maisons. Tous se ruaient dans l’ombre de géants morts-vivants patauds, voltigeant entre les légions immobiles de choses-os, avant de gravir les piliers incrustés de crânes pour courir silencieusement sur les toits inclinés.



Les adeptes Slynk avaient appris les intentions du prophète gris Retchnik, et par conséquent, les projets du Clan Majeur. Sans l’ombre d’un doute, il y avait quelque chose au cœur de la pyramide d’obsidienne inversée qui surplombait la ville; un tribut qui assurerait la prééminence éternelle des clans Eshin. Selon leur maître des ombres d’Ulgu, l’enjeu était suprêmement élevé.

Ils poursuivirent leur percée dans la cité de la non-vie, excellant dans l’usage de tous les artifices de la Forme de la Fumée et de l’Ombre. Même les vigilantes sentinelles Morghast de Nagash ne pouvaient guère rivaliser avec l’élite du clan Slynk. Leurs aptitudes inouïes accrues par des rites de dissimulation et d’illusion, ils n’étaient parfois guère plus tangibles qu’un soupir d’air froid dans le vent. Ils glissèrent plus avant vers l’immense pyramide noire au cœur de la nécropole. Là se trouvait la quintessence du pouvoir, et ils se l’approprieraient.

Quel qu’en serait le prix.


Au sommet de la seconde plus haute pyramide de Nagashizzar, Arkhan le Noir contemplait son ouvrage avec une froide satisfaction. Combien de temps s’était écoulé depuis que Nagash l’avait chargé de créer le chef-d’œuvre qui siphonnait à présent la lumière de Hysh? Combien de morts avaient marché selon son rythme implacable au fil des millénaires? Et au bout du compte, combien de guerriers de combien de races avaient donné leur vie pour l’arrêter, et dont les hurlements et les cris de guerre étaient à présent portés par le vent?

Peu importait, finalement. Que Mannfred s’amusât, en montant un ennemi contre l’autre tandis qu’il apprêtait les défenses de Nagashizzar contre ceux qui cherchaient à défier le Maître. Que Neferata se réjouît de l’accomplissement de ses subterfuges séculaires, les conflits successifs garantissant que nulle force du Panthéon de l’Ordre ne put réellement faire confiance à une autre. Les prétendues Némésis de Nagash arriveraient en lambeau, si seulement elles parvenaient à arriver.

Le Grand Œuvre était tout ce qui importait, et il n’était qu’à quelques grains de sable de son achèvement. Avec un sens du grandiose consommé, Arkhan observa la myriade de tombes, de monuments et de statues de Nagashizzar. Il entonna une formule de pouvoir en ancien néhékharien, et invoqua l’ost d’esprits défunts qui porteraient la pierre de faîte de son plus grand accomplissement – celui de Nagash, se corrigea-t-il – jusqu’à sa dernière demeure et, ce faisant, damneraient à tout jamais les Royaumes Mortels.

Bientôt, très bientôt, tout serait terminé. La Grande Pyramide Noire vibrerait de pouvoir, et le nécro-séisme se déclencherait. Ensemble, Nagash et ses fidèles serviteurs observeraient les esprits de toutes les époques se relever de leur sépulture pour s’en prendre aux vivants, avant d’absorber la puissance qui leur revenait de droit. Les âmes des morts trouveraient leur chemin jusqu’à Nagashizzar et priveraient ainsi les autres dieux de vénération – les mettant par là-même à genoux.

C’était un plan d’une ambition et d’une complétude si belles qu’Arkhan se sentit ému pour la première fois depuis des millénaires. S’il avait été encore mortel – et s’il en avait seulement été un jour capable – il en aurait pleuré.

Ignorant la rumeur de la bataille autour des niveaux inférieurs de la bâtisse, le Lord-Ordinator Arros Diviniad colla son œil à l’arcanoscope de l’observatorium de sa citadelle. Chassant de son esprit les cris et le fracas des armes, il considéra le planétaire complexe et le dispositif de divination à mortier et à pilon posé sur son bureau, ajusta un fil d’argent sur la section shyishienne de sa carte stellaire, et se pencha sur ses travaux. Dans le mortier, une solution de celestium moulu et de poussières scintillantes révélait une scène, des armées convergeant sur une cité remplie de monuments d’un noir d’encre. Cette vue l’emplissait d’une terreur croissante.


Des semaines auparavant, son ami et confident, Vorrus Starstrike, s’était abandonné à sa vendetta en conduisant la marche sur Nagashizzar. En portant le combat aux armées vouées à Khorne de Marakarr Blood-Sky, il avait privé les deux forces de la moindre chance d’atteindre intactes Nagashizzar pour détruire l’œuvre du Grand Nécromancien. Sans cohésion, sans unité, la vitalité, le talent et l’étincelle des vivants seraient entravés, et anéantis. À présent, ils étaient assiégés par les rangs serrés de légions de morts – qui, par contraste, étaient unis par une volonté singulière et indomptable.

Et ils devaient payer de leur vie.

Lord Arros soupira, accablé par le poids d’une dizaine de morts, et se dirigea vers les escaliers. Il devait retourner en Azyr, car les Chambres Sacro-saintes devaient se mobiliser pour une nouvelle guerre, et sa confrérie avait besoin de lui.

Un bruit de bottes cuirassées vint du colimaçon de la citadelle tandis que des tueurs cornus et en armure de plates se ruaient dans les escaliers. Il empoigna ses marteaux astraux et se précipita à leur rencontre, sachant pertinemment qu’il courait à sa mort.


Une silhouette en robe flottait sur les froides dunes de Shyish, tournée vers les Portes de Cristal. Ses bouches nombreuses murmuraient dans une dizaine de dialectes différents en même temps. Des bracelets cliquetaient sur ses quatre bras étiques, et des poussières de lumière scintillaient sous son ample capuche comme autant de constellations. Il avait entraîné de nombreux acteurs cruciaux dans une danse secrète, et dirigeait leurs pas sur une musique qu’il était le seul à entendre. Une fois que les derniers participants involontaires seraient en place, son maître pourrait se délecter du chœur d’anarchie qui en résulterait.

Le démon polymorphe pouvait sentir l’énergie des futurs potentiels crépiiter dans l’air. Ce n’était qu’une question de temps avant que ne s’abattît sur les Royaumes Mortels le plus grand des changements depuis le début du Jeu Divin. Bientôt, l’énergie que les mortels souhaitaient exploiter – tout comme les dieux – serait débridée pour ne jamais être maîtrisée complètement à nouveau.

 

Étincelœil le coureur mortel donna le signal et, comme un seul rat, les skavens du clan Slynk retinrent leur souffle. L’air froid de Nagashizzar au-dessus d’eux était parcouru par une tempête d’osts d’esprits, tourbillonnant autour des monolithes d’un noir violacé qui allaient former le revêtement extérieur de la Grande Pyramide.

L’heure était venue.


Alors que l’ombre du pénultième obélisque glissait sur les adeptes Slynk, Étincelœil ferma les yeux. Ses compagnons firent de même. En un instant, lui et ses tueurs encapuchonnés disparurent dans un nuage de fumée pour réapparaître dans les cieux, accrochés sous l’immense monolithe qui baignait de ténèbres la cité en contrebas.

L’immense structure, toujours en train de s’élever, les conduisit à une vingtaine de pieds d’une ouverture dans le flanc de la pyramide. Ils bondirent, les uns après les autres, dans la brèche. Glidsnik n’y parvint pas, et c’est en griffant frénétiquement la base lisse de la pyramide inversée pendant sa chute qu’il fut happé comme une poupée par les torrents éthériques qui tourbillonnaient tout autour.

Étincelœil sourit narquoisement en se hissant à l’intérieur de la Grande Pyramide Noire et ses ténèbres intestines. Il n’avait pas placé Glidsnik en arrière sans raison. Il n’avait jamais vraiment apprécié ce faux jeton de toute manière.

 

Nagash de Nehekhara sentit les feux de la hâte brûler dans sa poitrine. Jadis froids et sourds, ils rugissaient à présent comme dans un fourneau.

La dernière fois qu’il s’était senti ainsi, il avait condamné sa terre natale à une hideuse agonie suivie d’une éternité de non-vie. Quelle époque. Même si cela datait d’un autre monde, y penser le ravissait toujours autant.


À présent, un nouvel ordre était imminent, et Nagash serait à sa tête. Les prophéties avaient été une gêne. Maintes fois, un mortel se prenant pour plus qu’un simple pantin s’était efforcé d’entraver ses plans. Même les dieux s’étaient unis contre lui, et certains avaient presque réussi. Mais tous avaient fini par échouer.

Il avait occupé Khorne avec la Brume Rouge d’Aqshy, libérant la rage d’une centaine de dieux défunts à travers les Feux Abyssaux. Tyrion et Teclis, malgré leurs discours d’édification et d’illumination, se cantonnèrent à leurs terres et à leur obsession pour Slaanesh, ne se rendant pas compte que leur insularité les condamnait aussi sûrement que n’importe quel engagement excessif.

Grâce à Arkhan et ses Disciples Noirs, Nagash avait mis Morathi et Slaanesh face à face. En envahissant les treize domaines d’Ulgu, il avait donné à la Reine de l’Ombre toutes les raisons nécessaires pour mobiliser ses armées contre ses pions – et provoquer secrètement les séides de son ennemi ancestral. Tzeentch était largement resté hors de sa route après que les agents de Nagash – Neferata en tête – eurent manigancé le sacrifice des prophètes et des devins à travers les royaumes. Peu après, il avait libéré le fantôme de la lune défunte Morrsleib pour se repaître des secrets des hommes sous la forme de Lunaghast. L’Architecte de la Destinée n’avait cessé de se tenir occupé depuis lors.

Durant tout ce temps, cet idiot adipeux de Nurgle s’était efforcé de redéfinir les royaumes eux-mêmes et d’apporter une vie florissante aux terres qui rejetaient naturellement le concept même de fertilité. Nagash n’avait été que trop heureux de satisfaire les obsessions paroissiales du Père des Plaies, en lui cédant des contrées dont il n’avait pas besoin tandis que la véritable bataille était menée ailleurs.

Gorkamorka s’était dressé contre lui avec une vitesse et une efficacité si surprenante que Nagash n’était pas certain que le dieu peau-verte ne bénéficiât pas de quelque soutien secret. Il avait été forcé d’invoquer le Vide Noir de Shyish pour gagner du temps, et dépensé une grande quantité de sable sépulcral pour s’assurer quelques nuits supplémentaires pour parachever ses travaux. Ce fut risqué mais judicieux, et fructueux.

Sigmar le Voleur d’Âmes avait envoyé ses légions et précipité ses météores dans un accès de colère, mais il était trop préoccupé par la consolidation de ses victoires contre le Chaos pour voir le danger qui couvait sous son nez. Il se faisait appeler le Dieu-Roi désormais, mais il était évident qu’il réfléchissait encore comme un guerrier, avec toutes les limites que cela induisait. Quel que fût leur nombre, les marteaux et les lames ne pouvaient rivaliser avec l’énergie du cosmos.

 

Quant au Rat Cornu, il était trop faible pour…

Nagash sentit un trouble dans l’éther, un souffle d’imprévisibilité dans le vent.

Quant au Rat Cornu…

L’ombre tatillonne d’un doute se formait à l’intérieur de son crâne. Mais il était déjà trop tard.


Étincelœil fit un saut périlleux arrière, évitant de peu la décapitation alors qu’un spectre géant aux yeux verts et luisants surgissait d’un tournant. La hache noire du revenant balaya le couloir avec une traînée d’énergie ténébreuse. Une bombe d’ombre-fumée quittait déjà la main du coureur mortel tandis que son image se dédoublait, sa copie occupant l’immense squelette cornu tandis qu’il se glissait sous le revers de la hache à double tranchant. Le couloir se remplit de fumée d’Ulgu et la petite bande de rats d’Étincelœil se faufila pour s’enfoncer dans la pyramide aux murs noirs.

Il ne restait plus que trois de ses camarades assassins. Le reste avait succombé aux pièges magiques ou aux résidents morts-vivants qui rôdaient dans le dédale de couloirs et de conduites ésotériques. Autant de moins à réclamer la récompense, se dit Étincelœil. Autant de moins à voler la gloire qui lui revenait. Mais en son for intérieur, il savait que ce n’était que pure bravade. Le musc de la peur était prégnant, car l’intérieur de la pyramide ne semblait pas se conformer aux lois du cosmos. Les quatre adeptes Slynk savaient qu’ils étaient désespérément et irrémédiablement égarés.

Alors, Étincelœil vit quelque chose qui alluma une lueur d’espoir dans sa poitrine. Une chambre, droit devant, brillait d’une énergie violette et chatoyante, éclairant étrangement les murs anguleux gravés de runes et de pictogrammes minuscules. Certains de ces diagrammes mystiques irradiaient avec plus d’intensité que d’autres. Des éclats d’une pierre de royaume noire particulièrement pure, qui marquaient des points vitaux. Les yeux du coureur mortel s’illuminèrent d’avarice. Il réprima un frémissement, qu’il mit sur le compte de l’excitation du triomphe, et il fit courir ses griffes le long d’un des murs. Il fit signe à ses camarades d’avancer, puis tira un triskèle acéré pour commencer à déloger un éclat de pierre du mur. Il força de l’épaule, et elle jaillit avec un tintement.

La pyramide trembla, juste assez pour agiter les vibrisses d’Étincelœil et contracter ses glandes de manière désagréable.

Sûrement rien, pensa-t-il, avant de diriger son triskèle vers le joyau suivant.

Portée par l’esprit de rois défunts, l’ultime pierre de la Grande Pyramide Noir glissa en place avec un léger cliquetis. Ce bruit sonnait le glas d’un millier de nations.

Lentement, impossiblement, la Grande Pyramide Noire commença à tourner. Le torrent de spectres qui tourbillonnait autour se changea en vortex tandis que des ouragans de magie d’améthyste étaient aspirés pour converger à la pointe de la mégastructure. La pyramide inversée tournoya de plus en plus vite tandis que les bourrasques d’énergie mystique étaient absorbées par le sable sépulcral vitrifié. Ce flux dérobé palpitait tandis qu’il atteignait une vitesse ahurissante.

 

Alors que les couleurs de Nagashizzar et des terres alentour étaient siphonnées, le nexus de magie de Shyish atteignit un point critique. En un instant, l’âme de toute créature vivant à des centaines de lieues fut arrachée à son corps. Se desséchant rapidement, la chair fut pulvérisée, et un chœur de cris d’agonie retentit à travers le désert blanchi.


Tandis que la Grande Pyramide Noire devenait impossiblement dense, gorgée d’énergie magique, elle commença à plonger en direction du cœur du royaume, moins en forant qu’en entortillant et en étirant la terre. Le gouffre devint un siphon, un abîme, un tourbillon vorace d’énergie qui aspirait tout ce qui se trouvait pour l’attirer plus profondément encore.

Avec la détonation tonitruante d’un monde qui se brise, l’énergie de Shyish implosa – avant de se répandre sur les Royaumes Mortels en un horrible raz-de-marée hurlant. Les vagues d’énergie qui s’abattirent sur chaque royaume poussèrent l’éther à une étrange disruption anarchique – envers et contre tout, le grand rituel de Nagash avait été souillé par les agents du Chaos.

Partout, les mânes des morts s’élevèrent de leurs tombes. Des spectres difformes surgirent de l’argile sépulcrale qu’ils habitaient jadis, et l’un après l’autre, les domaines furent assaillis par un milliard d’âmes. Puis, alors que le contrecoup métaphysique déferlait sur le cosmos, l’énergie du cataclysme se fit indomptable.

Un rire éclata dans les ténèbres, un rire dément, inextinguible. Le nécro-séisme de Shyish était survenu, et les Royaumes Mortels seraient altérés à tout jamais.

 

 

.

Modifié par Otto von Gruggen
MaJ

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Excellent merci beaucoup pour le boulot.

 

 

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Très bonne initiative !

 

Et très intéressante la nouvelle du jour... Je me demande s'il ne faut pas y voir un lien avec le futur de l'alliance Mort (nouvelle boîte de base, V2...).

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il y a 6 minutes, Albrecht de Nuln a dit :

Très bonne initiative !

Je trouve que ces nouvelles apportent à AOS, et j'ai toujours peur des disparitions de ces sites web dédiés à un event.

La Mort semble venir dans une optique d'influence hors bataille, usant de magie (nécromanciens) et d'intrigues (vampires). Avec les nordiques qui cherchent Slanesh (oppositions aux différents elfes du coup ?) et les gobs qui comprennent rien. Les humains servent un peu de faire valoir quand même, on se demande comment ils peuvent vivre.

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Il y a 3 heures, Otto von Gruggen a dit :

Les humains servent un peu de faire valoir quand même, on se demande comment ils peuvent vivre.

Ils sont des milliard et des milliards.

D'ailleurs beaucoup vivent dans des mégalopoles de plusieurs millions d'habitants.

Ces escarmouches ne pèsent pas lourds comparé aux guerres des portes.

Le nombre est aussi une stratégie de survie ( même dans la réalité).

Et en vrai les humains forment le gros des forces du chaos ( et sont présent au service de Nagash)... donc bon l'humanité se porte pas si mal).

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Mise à jour.

 

Quelques points notables, entre autres :

 

"Un autre boulet d’os agrégé, tiré par une pièce d’artillerie adverse,"



 

"Sur son immense trône d’airain, le Dieu du Sang Khorne regardait ses fidèles semer la guerre et la violence dans les contrées stériles des morts, et il rugissait de triomphe et de haine. Il brandit l’Omnitueuse, son arme effroyable, la Tueuse de Mondes. Il l’abattit en criant de rage, et la réalité elle-même s’ouvrit en deux."

 

"Cette terre stérile allait brûler dans le feu de sa rage – et avec elle, l’usurpateur qui se croyait son tyran."

 

Artillerie mort vivants.

Intervention de khorne qui détruit personnellement des ennemis puis invoque ses légions pour reprendre ce royaume à Nagash.

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Pas exceptionnelle la nouvelle du jour. Les Khorneux sont des gros boeufs, on a compris...

 

Effectivement, à noter l'artillerie mort-vivant... Un indice en matière de figs ou c'est juste pour faire joli ?



 

L'intervention de Khorne en personne... un peu facile. On peut se demander pourquoi les dieux justement n'interviennent pas plus souvent vu leur puissance. Ceci-dit la question est évoquée dans La Lance des ombres (mais j'ai déjà zappé le contenu de ce passage :whistling::P).

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Dans End Of Times, Nurgle et Khorne ne s'étaient pas particulièrement gêné...

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Est ce que quelqu'un qui a suivi la campagne pourrait m'expliquer s'il existe réellement un lien entre les résultats des votes et la nouvelle situation qui apparait suite à celui ci ? J'ai l'impression qu'il n'y a pas de lien.

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Pour le moment nous n'avons que de nouvelles règles. Les conséquences surle fluff prendront sans doute du temps (pour que GW l'intègre et le rédige)

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De grosses implications avec la nouvelle du jour :

 

On a la confirmation que Nagash a trouvé le moyen de récupérer les âmes des stormcast via les Nighthaunts... Au passage on a peut-être un aperçu d'un futur perso de la faction (un gros spectre couvert de chaines et de menottes). La 

Guerre des âmes prend tout son sens.

 

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Révélation

On voit aussi les limites de la méthode des stormcasts, ils vont devoir se mettre à réfléchir au lieu de juste charger bêtement. Cette menace sur eux est une bonne chose pour moi. 

La récupération d'ames stormcast peut aussi mener à de nouvelles unités pour la mort.

 

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Encore du croustillant avec la nouvelle du jour :

 

Le duo mère/fils comme au bon vieux temps (toujours aussi fourbes), Slaanesh en toile de fond et les "cadeaux" de Teclis (mais de quoi s'agit-il ?...) et de Malerion. Sigmar est-il aussi naïf en acceptant l'arène de Malerion les yeux fermés ?

 

 

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Excellente nouvelle une fois encore, c'est vraiment agréable d'avoir autant de petites nouvelles accessibles aussi facilement.

 

Et ça augure du très intéressant pour la suite !

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C'est quoi le Gladitorium ?

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Posté(e) (modifié)

Une arène magique (avec un dôme gigantesque) où s'entraînent les stormcasts. Assez grande pour permettre à des stormhost de faire des manœuvres militaires. Elle a une particularité: personne ne peut mourir des blessures infligées ! C'est un don de Malérion pour Sigmar quand il a rejoint le panthéon lors de l'Âge des Mythes.

 

Je me demande aussi ce qu'est le "présent royal" de Teclis que Sigmar a gâché ! Est-ce lié au fait que l'âme éprouve un sentiment ambivalent (à la fois de l'amour et de la haine) au nom de Teclis ?

Modifié par Zoroastre

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Et bien cette dernière nouvelle était franchement excellente.

La meilleure pour moi depuis le début, car elle implique quand même pas mal de choses niveau fluff.

Le Don de Teclis déjà 

Le vrai rôle du Gladitorum

Et l'allégeance de Malerion..( Je me demande si il sera dans l'alliance de l'ordre comme les autres aelfs)

J'ai adoré le petit "Silence Mortel" bien assassin.

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@Anton NarvaezTu dis que tu te demandes si Malerion va être dans l'alliance ordre tu peux dire pourquoi il est plus proche de la mort ? ou du chaos ? je n'ai pas lu la nouvelle et ne peut pas la lire de suite et tu à piquer mon intérêt!

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Non, non perso je le verrai plutôt côté Destruction...

 

Mais ça repose sur un ressenti...

Il n'a pas l'air des plus sympas (comme sa mère tu me diras)et n'a franchement pas l'air proche de Sigmar (D'ailleurs il l'escroque avec le Gladitorum).

D'ailleurs il ironise sur l'appartenance de Morathi au Panthéon de Sigmar ( donc lui n'en fait pas partie).

Mais c'est juste une idée, rien de concret.

 

D'ailleurs ça rééquilibrerai les Grandes Alliances.

En fait une 5ème Alliance aurait dû sens à mon goût on pourrait y mettre les Fyreslayers, les Dok, et les Shadowkin de Malerion (pour désengorger l'Ordre) mais c'est HS ça.

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Malérion fera très certainement partie de l'Ordre également. Tous les anciens elfes noirs en font partie, notamment Morathi et les Daughter of Khaine. Je vois mal Malérion être dans une faction ne lui permettant pas de s'allier à sa mère.

En tout cas, ça tease de plus en plus les dieux elfes, d'abord Teclis avec les Idoneth et maintenant Malérion (qui apparait en personne dans la nouvelle)... Si on n'a plus de sortie AoS après cet été (avec l'éventuelle nouvelle boite de la V2), on peut s'attendre à une sortie Slaanesh vers janvier 2019 (si ça suit la logique des Maggotkin sortis en janvier 2018 et les Disciples of Tzeentch sortis en janvier 2017) suivi par les factions Aelfiques peu après...

Curieux également de voir quel est ce don de Teclis et si le Gladiatorum ne cache pas quelque chose, un potentiel cadeau empoisonné de Malérion...

Sinon je me demande si l'âme présente dans la cette nouvelle n'est pas l'âme d'un Idoneth. Elle ressent de l'amour et de la haine en entendant le nom de Teclis, Teclis qui a donné vie aux Idoneth (amour), mais les aurait également abandonné en les voyant comme une erreur (rejet => haine).

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il y a une heure, AzarFreymann a dit :

Sinon je me demande si l'âme présente dans la cette nouvelle n'est pas l'âme d'un Idoneth.

 

Vu le sort qui lui est réservé, je doute qu'on une quelconque réponse... :skull:

 

Pour le Gladitorium, on nous fait clairement comprendre que ce plus que ce que c'est sensé être... Connaissant Malérion, c'est du bon gros espionnage, voir pire (un portail d'invasion ?). J'ai aussi du mal à imaginer Sigmar accepter bêtement, sans réserve, un cadeau de la part d'un loustic pareil. Après le gars accueille Nagash ou Gorkamorka à bras ouvert donc bon...

 

J'espère juste que GW ne va pas commettre la même erreur qu'avec l'Empereur : dieu omnipotent mais qui enchaîne boulette sur boulette.

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Il y a 1 heure, AzarFreymann a dit :


Sinon je me demande si l'âme présente dans la cette nouvelle n'est pas l'âme d'un Idoneth. Elle ressent de l'amour et de la haine en entendant le nom de Teclis, Teclis qui a donné vie aux Idoneth (amour), mais les aurait également abandonné en les voyant comme une erreur (rejet => haine).

 

Si c'est une âme extraite de Slaanesh alors c'est une âme d'elfe du Vieux monde. Par principe les Idoneth ont déjà été extraits et façonnés par Teclis.

 

Concernant la supposé naïveté de Sigmar;

- Ça reste le seul dont le Royaume n'a pas été envahis par le Chaos ( Uglu à visiblement fort à faire avec les Slaaneshii), ce qui est la preuve qu' il maîtrise son sujet.

- Ça reste qu'un avis subjectif. DE Malerion qui plus est.

 

Enfin pour rendre à Gork ce qui est à Mork, certes Nagash est un gros traître, mais il me semble bien que Gorkamorka ne s'est détourné que Tardivement de Sigmar ( Après Nagash et les dieux Aelves en tout cas).

Faudra que je vérifie.

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